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mardi 2 août 2016

Body Double - Brian De Palma (1984)

Alors qu'il interprète un vampire sanglant, Jake Scully ne parvient pas à sortir de son cercueil. Cet acteur de « séries Z » est claustrophobe. Son réalisateur le somme de rentrer se reposer. Il rentre chez lui et trouve sa femme au lit avec un autre. Obligé de quitter son domicile, il accepte l'offre de Sam, un acteur avec qui il a lié connaissance lors d'une audition : garder sa belle maison sur les hauteurs de Los Angeles. Sam lui dévoile son activité favorite : observer sa voisine avec une longue-vue, qui chaque soir se met en scène dans son appartement. Jake épie la jeune femme et découvre qu'il n'est pas le seul à regarder le spectacle…

En réalisant Scarface (1983), Brian De Palma amorce une volonté de s’éloigner des variations hitchcockiennes qui l’ont rendu célèbre et de devenir un metteur en scène de studio plus versatile dans le choix de ces sujets. La fresque policière des Incorruptibles (1987), film de guerre Outrages (1989), la satire du Bûcher des vanités (1990) ou encore l’espionnage de Mission Impossible (1996) témoigneront de cette volonté sans pour autant se départir des motifs si particuliers de son cinéma. Avant d’entamer cette mue plus « grand public », De Palma offre un adieu en apothéose de son cycle hitchcockien avec Body Double. L’apport de De Palma dans ses relectures reposait notamment sur une virtuosité de la mise en scène très consciente et parfois à la limite du meta, mais aussi par le tour tordu et/ou vulgaire qu’il parvenait à conférer à ses réinterprétations des motifs du Maître du suspense. La quête obsessionnelle et fétichiste de l’aimée disparue de Vertigo (1959) se teinte d’une déroutante chute incestueuse dans Obsession (1976). Le complexe d’œdipe criminel de Psychose (1960) devient un trouble de l’identité sexuelle aux conséquences tout aussi meurtrière dans Pulsions (1980). Il en va de même avec Body Double où les « reprises » se démultiplient pour aller dans une direction plus outrancière.

L’obsession amoureuse de Vertigo se mêle ainsi au voyeurisme de Fenêtre sur cour (1954), et l’on retrouve la rencontre amicale dissimulant un mauvais génie issue de L’Inconnu du Nord-Express (1951). On pourrait même y ajouter une facette méta involontaire avec la présence de Melanie Griffiths, fille d’une Tippi Hedren si malmenée par Hitchcock sur Les Oiseaux (1963) et Pas de printemps pour Marnie (1964). Comme souvent chez De Palma, l’environnement va grandement jouer dans la nature de cette réinvention. La verticalité du San Francisco de Vertigo participait au trouble du vertige de James Stewart, tout comme elle définissait la trajectoire de son voyeurisme dans le New York de Fenêtre sur cour. De Palma situe son intrigue dans la ville horizontale de Los Angeles, les grands espaces ensoleillés californiens étant le contrepoint des espaces confinés qui déclenchent la claustrophobie du héros Jake Scully (Craig Wasson). Les choix d’Hitchcock expriment un malaise latent et plus subtil soumis aux contraintes morales de son époque, ceux de De Palma un étalage plus manifeste et vulgaire jouant des libertés de la sienne. La déchéance de Jake amorce ces contours grossiers avant que le récit ne s’amorce, que ce soit la série Z grotesque dans laquelle il joue ou la posture de porn star qu'arbore sa petite amie qu’il surprend au lit avec un autre. Ce côté tape à l’œil joue aussi dans l’architecture inouïe de demeure qu’on lui prête (vraie maison de Los Angeles conçue par un élève de Frank Lloyd Wright).

Dans cet environnement too much où règnent l’opulence et le mauvais gout (qui constitue déjà un des arguments de Scarface), la « tranche de vie » espionnée par Jake du haut de sa soucoupe ne pourra être anodine. Chaque soir à la même heure, la maison en vis-à-vis voit sa propriétaire s’adonner à une danse lascive et érotique dont Jake ne perd pas une miette avec son télescope. C’est par l’espace horizontal de LA que naît également le danger, un panoramique révélant un autre observateur aux intentions plus inquiétantes que le simple voyeurisme de Jake. Le mystère et un romantisme teinté d’onirisme baignait les scènes de filature entre James Stewart et Kim Novak dans Vertigo. Pour une séquence voisine (et déjà revisitée dans Pulsion quand Angie Dickinson suit un homme dans le musée) dans Body Double, les sentiments oscillent entre le danger – l’étrange indien rôde également – et la pure perversion avec un Jake accroché à aux pas de Gloria (Deborah Shelton), la voisine exhibitionniste. La silhouette élégante de Kim Novak et la beauté des espaces traversés (musé, cimetière, baie de San Francisco…) prennent chez De Palma les formes charnues de Deborah Shelton vue de dos (le réalisateur l’ayant clairement choisie pour l’excitation provoquée par sa démarche et ce fessier en mouvement) et le cadre grossier d’un centre commercial. 

Là encore opposé du regard fasciné et énamouré d’un James Stewart De Palma oppose la libido en ébullition de Jake, drôle de héros espionnant les femmes dans les cabines d’essayages et ramassant les culottes dans les poubelles. Le clou de cette déconstruction intervient avec la reprise du baiser en 360 de Vertigo que De Palma transforme en pelotage effréné et de mauvais gout où le héros est définitivement ridiculisé dans cette expression de sa frustration sexuelle. Ce n’est d’ailleurs pas sa phobie claustrophobe mais le temps qu’il aura perdu à trop reluquer Gloria qui l’empêchera de la sauver d’un crime atroce. L’ensemble forme des instants témoignant du génie d’alors du réalisateur, constamment sur la corde raide du ridicule (le masque de l’indien, l’excès sanglant du crime à la perceuse qui marquera Bret Easton Ellis pour son American Psycho paru peu après).

La résolution passera par le hasard et la fange lorsque le mystère se révèlera au détour d’un film porno, industrie alors florissante du LA 80’s. Melanie Griffiths, à la fois fantasme lointain puis incarnation plus triviale est absolument parfaite. De Palma au vu des scènes dénudées qu’exigeait le rôle pensa d’abord engager la vraie actrice porno Annette Haven avant de déchanter tant son « métier » avait dénuée sa gestuelle de tout sensualité. Melanie Griffiths à l’inverse interprète avec un égal brio un érotisme explicite mais à la distance rêvée et cette proximité plus vulgaire de la star X Holly Body. Le score de Pino Donaggio entre envolées Hermaniennes et nappes de synthé glaciale joue avec la mise en scène de De Palma dont l’élégance est déséquilibrée par les fautes de goûts (le 360 qui tourne court bien évidemment). 

Cette harmonie entre la grâce et le caniveau s’estompe complètement dans la dernière partie avec comme point d’orgue ce clip de Relax de Frankie Goes To Hollywood (le groupe dû en tourner un autre tant la version De Palma était inexploitable sur MTV) façon orgie SM. Sûr de ses effets, le réalisateur en joue de manière complice avec le spectateur et d’autant plus introduire la facette méta du récit. Ce n’est donc qu’en se mettant en scène, en prenant de la distance et en rejouant sa partition que Jake surmonte sa phobie et survit. De Palma ne procède pas autrement en revisitant ce qui a été déjà fait et en s’émancipant de l’ombre d’Hitchcock. Il s’agit sans nul doute de son film le plus fou, porté par une maîtrise qu’il ne retrouvera plus complètement quand il cherchera à revenir à cette veine de thriller décomplexé avec L’Esprit de Caïn (1992) ou encore Femme Fatale (2002).

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Carlotta

 

2 commentaires:

  1. Bravo pour le texte
    une remarque : De Palma a plagié en partie le clip RELAX tourné un an AVANT par Bernard Rose

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    1. Merci pour le texte ! Et effectivement je viens de voir le détail de l'affaire sur wikipedia et vous avez raison. Bernard Rose a tourné le premier clip tendance sm qui a été censuré et ensuite celui de De Palma pour le film ne plaisait pas au groupe qui en a tourné un plus soft que tout le monde connaît. Toute une histoire !

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