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jeudi 25 août 2016

Le Jardin des délices - El jardín de las delicias, Carlos Saura (1970)

Antonio, industriel riche à millions, se retrouve amnésique et paralysé à la suite d'un malheureux accident. Sa famille, qui compte sur son capital et en dépend, va tenter de ranimer sa mémoire.

La réminiscence du passé, du souvenir et le retour en enfance aura souvent lancé les personnages de Carlos Saura vers le point de non-retour. L'obsession fétichiste du héros de Peppermint frappé (1967) vient de sa volonté de ressusciter un premier émoi adolescent. Le couple de La Madriguera (1969) se brise dans les jeux supposés le relancer et en rejouant les premières heures d'amour sincère de leur mariage. Saura fait de cette reconstruction déformée et impossible du passé le leitmotiv du Jardin des délices pour un regard cinglant sur la famille mais surtout une critique acerbe du régime franquiste. L'histoire s'inspire d'un fait réel rapporté au réalisateur sur un homme rendu idiot par un accident et dont la famille tentait de faire revenir la mémoire par des visites quotidiennes de tout son entourage. Dans le film il s'agira d'Antonio (José Luis López Vázquez), riche industriel amnésique et cloué dans un fauteuil roulant. La famille ne ménage pas ses efforts pour lui faire recouvrer la mémoire, rejouant et reconstituant entièrement des épisodes de son enfance. Tout cela est bien sûr intéressé, Antonio détenant toutes les données et informations financières de l'empire familial.

Ces reconstitutions donnent lieu à des séquences grotesques et surréalistes dont une ouverture mémorable rejouant une punition et terreur enfantine d'Antonio lorsque ses parents lui firent croire qu'ils le feraient dormir pour la nuit avec les cochons. La satire s'installe progressivement, cette comédie servant dans un premier temps à fustiger la cupidité de la famille qui intègre avec bien peu de finesse ses intérêts financiers aux souvenirs. Le père (Francisco Pierrá) en rappelant à Antonio sa passion pour les atlas insiste lourdement sur la Suisse où se trouve leurs comptes bancaires tandis que sa femme (Luchy Soto) tout en cajoleries cherche à lui faire dire le code du coffre-fort de leur chambre. L'hébétude d'Antonio sera l'occasion d'une revanche pour les faibles le dominant désormais, que ce soit son fils le rudoyant ou les domestiques le rudoyant. José Luis López Vázquez, attendrissant et pitoyable par son interprétation subtile ne joue pas un homme diminué, mais prématurément sénile.

Les souvenirs refaçonnés le ramènent en enfance mais également les situations du quotidien où il doit réapprendre à écrire, parler, où il retrouve l'obsession mammaire du nourrisson - une domestique lui montrant un sein pour qu'il finisse son repas. Le parallèle entre la dépendance de cette famille pour son maître déchu et l'état de débilité dans lequel il est tombé représente donc l'Espagne d'alors où un Franco vieillissant et diminué ne lâche pas les rênes du pouvoir, enlisant le pays et l'empêchant d'entrer dans une ère moderne. On comprend alors que toutes les scènes d'enfance d'Antonio recrée relèvent de la satire par leur nature orientée. L'irruption des "rouges" Républicain pendant la communion de ses dix ans figure la quiétude bienveillante de l'église en opposition au tumulte et à la terreur des activistes. L'image saine de la famille est pourtant contredite à travers un autre souvenir avec l'attitude séductrice et presque incestueuse de la pulpeuse tante (Lina Canalejas) d'Antonio.

Carlos Saura déploie une atmosphère étrange où le montage nous faire perdre pied entre réel et illusion, passé et présent. On ne fait peu à peu plus de vraie différence entre les retours en arrière façonnés par la famille pour Antonio et les vrais sursauts de mémoires de celui-ci. Certaines visions sans portée dramatique ou satirique s'insèrent à l'ensemble, nous faisant partager la psyché embrumée du héros comme lorsqu'il verra des chevaliers en armures traverser son jardin. Saura ne ménage cependant pas son héros et n'en fait pas une victime. Le rapprochement avec Franco se ressent quand il lui fait retrouver des bribes de l'éloquence d'antan, d'abord dans musée affichant sa grandeur passée d'entrepreneur puis face à son conseil d'administration où il bredouille ses discours d'antan.

Le personnage achève d'être rendu pathétique en rappelant le tyran injuste (et désormais inoffensif) qu'il fut par son attitude brutale avec une domestique - qui le lui rend bien signe de la faillite de cette autorité. Sans guide et livrée à elle-même, la famille et donc l'Espagne ne peut que sombrer à l'image d'une dernière scène magistrale où arborent désormais le même état catatonique. Moins allégorique que d'ordinaire, Carlos Saura subira les foudres du pouvoir puisque le film sera interdit durant plusieurs mois avant de sortir dans une version censurée et moins explicite. Sans doute moins impliquant émotionnellement par cette charge plus directe, le propos du film n'en reste pas moins passionnant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

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