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mercredi 24 août 2016

Le Pornographe - Erogotoshi-tachi yori: Jinruigaku nyûmon, Shoei Imamura (1966)

Mr Ogata vit avec une veuve qui a eu deux enfants adolescents. Il est d'ailleurs attiré par sa belle-fille tandis que sa compagne, qui est persuadée que son mari s'est réincarné en une carpe, entretient une relation proche de l'inceste avec son garçon. Pour faire vivre cette famille, Ogata tourne et vend des films pornographiques clandestins.

Même s’il a jusque-là pu réaliser ses films en toute liberté au sein de la Nikkatsu, Shohei Imamura y rencontre une certaine incompréhension pour leur ton singulier et faible potentiel. Cela va l’amener à créer sa propre société de production Imamura Productions dont le premier projet sera Le Pornographe, néanmoins coproduit et distribué par la Nikkatsu. Le sujet est proposé au réalisateur par l’acteur Shōichi Ozawa d’après le roman d'Akiyuki Nosaka (auteur à qui l’on doit Le Tombeau des Lucioles) et Imamura décide de le réaliser tout en lui confiant le rôle principal. Le titre original Erogotoshitachi yori Jinruigaku nyumon (littéralement Une introduction à l'Anthropologie au travers des Pornographes) reprend de façon plus radicale encore la dimension anthropologique et la nature d’observateur étudiant des spécimens qu’Imamura avait initié avec La Femme Insecte (1963). Il concrétise même visuellement l’idée ici avec l’ouverture et la conclusion qui nous introduit puis nous sort d’un écran de cinéma, une manière aussi de lier cette approche avec le métier de son héros. Même s’il s’en éloignait grandement, on pouvait encore trouver une relative notion de mélodrame dans la trajectoire de l’héroïne de La Femme Insecte, tout cela s’estompe ici dans un ensemble plus dérangeant.

Le Pornographe prolonge les thématiques de Cochons et Cuirassés (1961) et La Femme Insecte mais dans un contexte radicalement différent pour le Japon. Les précédents films présentaient un Japon colonisés, pauvre et encore en reconstruction où les héros soumis à leurs désirs et appât du gain se perdaient dans une volonté de survie et d’évasion. Les Jeux Olympiques 1964 de Tokyo ont signifié au monde le redressement économique du pays et si les personnages s’abandonnent à une même faiblesse de caractère, l’adversité n’est plus une excuse. Ogata (Shōichi Ozawa) gagne sa vie en étant le pourvoyeur de plaisir de la haute société japonaise. Il réalise leurs fantasmes par procuration en tournant des films érotiques clandestins ou envoie aux hommes des jeunes femmes prêtes à satisfaire leur demande les plus déviantes. 

A l’époque la Nikkatsu entame son virage vers le Pinku Eiga (cinéma érotique japonais) et Imamura tout en s’en démarquant par sa vision très noire, anticipe nombres de pratiques et perversions qui irrigueront le genre voire la sexualité japonaise au sens large. Chacun de ces fantasmes participe à cette volonté de domination du mâle japonais, d’une libido s’épanouissant par la soumission de la femme. Cela donne quelques demande et situations sacrément dérangeantes. Un homme d’affaire désire ainsi ardemment posséder une vierge, las d’avoir été toute sa vie le second (y compris avec son épouse) et souhaitant à son tour être le premier amant d’une femme à qui il laissera un souvenir inoubliable. Un autre rêvant du viol d’une écolière en uniforme se verra fictionnaliser sa lubie dans un film amateur mais le tournage s’interrompt lorsque Ogata à la stupeur de constater que les acteurs recrutés sont père et fille… Imamura tout en nous déstabilisant arbore ce ton neutre où les éléments tordus s’enchaînent au montage sans dramatisation ou être monté en épingle.

L’occupant américain ne sert donc plus de prétexte à l’avilissement comme dans Cochons et Cuirassés, il s’agit simplement d’une demande à satisfaire pour la classe aisée dans le capitalisme le plus sauvage. Cette absence de scrupules va peu à peu se répercuter sur la sexualité d’Ogata. Vivant avec une veuve et ses deux enfants adolescents, Ogata nourrit un désir de plus en plus coupable - culpabilité rappelée par une cicatrice à la jambe - pour sa belle-fille Keiko (Keiko Sagawa) âgée de quinze ans - une transgression qu’on trouve aussi à la fin de La Femme Insecte. La promiscuité nourrit cet appétit sexuel insatiable du héros qu’Imamura capture dans les étreintes ardentes avec sa compagne (Sumiko Sakamoto), et par les regards concupiscents à la dérobée où il observe Keiko se changer à travers l’entrebâillement d’une porte.

Il tentera bien de résister mais parallèlement tout son univers s’écroule (son « commerce » racketté par les yakuzas, la police qui le harcèle…) et le rendant plus maladivement encore que ses clients esclave de ses désirs pervers. Déçu dans ses ambitions de fonder une famille (au passage le vaurien qu’incarne le beau-fils n’a rien à envier au jeune coq de Cochons et Cuirassés pour une vision assez désabusée de la jeunesse japonaise), de s’enrichir et surtout de satisfaire ses fantasmes, Ogata va basculer. Les rêves d’abus et de soumissions étant impossible avec une femme forcément infidèle et/ou traitresse, autant se façonner une compagne artificielle.

 Imamura anticipe donc à la fois les dérives fétichistes et otakus de la société japonaise dans un final glaçant où la quête de virilité ultime mène à la déshumanisation, le fantasme de la machine supplantant celui de la chair. Ogata dans son parcours symbolise ainsi une société japonaise malade, entre sexualité dérangée (les relents d'inceste entre la mère et le fils) et ignorance avec les superstitions d'Haru voyant le regard inquisiteur de son époux défunt à travers une carpe. Passionnant même si on put regretter que le côté anthropologue empêche toute implication – dont une narration longuette et monotone -, mais c’est aussi ce qui permet l’absence de jugement envers des personnages qui ne sont que des spécimens soumis à leurs émotions.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Elephant Films 

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