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vendredi 19 août 2016

American Sniper - Clint Eastwood (2015)


Chris Kyle est un champion de rodéo vivant au Texas. Après les attentats de Nairobi, il décide de s'engager dans les Forces armées des États-Unis. Il suit alors l'entrainement des SEAL où il devient un sniper de l'unité. Il rencontre Taya Renae, qui devient sa femme. Chris est envoyé en Irak. Sa précision et son adresse au tir sauvent de nombreux soldats américains, qui le surnomment très vite « La Légende ».

Les films vrais bons films produits sur la guerre en Irak furent à postériori rares, Hollywood y retrouvant certes une conscience politique mais sans finesse dans sa diatribe anti Bush généralisée pour des œuvres désormais oubliées – dont un sinistre Redacted (2007) où De Palma refaisait grossièrement à la sauce YouTube ce qu’il avait autrement mieux exprimé dans Outrages (1989). L’intérêt se trouvera dans les films plus ambigus, à la lecture incertaine allant au-delà de la simple dénonciation pacifiste. On pense évidemment au brillant Démineurs (2009) de Kathryn Bigelow qui mêlait une originale et palpitante tension capturant autant la singularité du conflit à la notion addictive de l’adrénaline qu’elle générait pour ce corps de l’armée avec le personnage de Jeremy Renner. American Sniper creuse le même sillon avec un plus grand vertige encore puisque transposant une histoire vraie. Clint Eastwood adapte en effet les mémoires de Chris Kyle, sniper émérite et héros national ayant 160 tirs létaux à son « tableau de chasse » durant ses différentes campagnes.  L’ambiguïté du film relève totalement de celle à laquelle on associe Eastwood entre le contenu de ses films et ses opinions politiques.

La première partie de la carrière d’Eastwood, acteur comme réalisateur, dessine une vision faussement binaire du monde. Inspecteur Harry (1971) reprend en milieu urbain les codes du western et l’imagerie du shérif dont la gâchette doit éradiquer la menace pour ses concitoyens. La démarche visait plus le divertissement efficace qu’une vraie vision du monde d’Eastwood et Siegel mais leur vaudra les foudres de la critique. Le tir est rectifié avec le second Magnum Force (1973) qui clarifiera les choses (les méchants étant de vrais vigilantes policiers au-dessus des lois) mais le très efficace quatrième volet Le Retour de l’Inspecteur Harry (1983) semble de nouveau magnifier le shérif urbain – avec cette inoubliable image d’Harry iconisé dans l’ombre, Magnum 357 à la main au secours d'une victime innocente. A l’inverse les westerns rendaient progressivement vains ce recours aux armes et à la vengeance avec le magnifique Josey Wales, hors-la-loi (1976) et surtout Impitoyable (1991). La dernière période d’Eastwood ne sera alors qu’une dénonciation de la loi du talion et des bas instincts dont on l’a fait le chantre avec Mystic River (2003) et Gran Torino (2008). American Sniper fait donc renouer Eastwood avec la polémique mais cela était nécessaire afin d’équilibrer entre le message du réalisateur, la personnalité controversée du vrai Chris Kyle et la figure de héros national qu’il s’agit de respecter.

Eastwood définit la nature d’American Hero de Chris Kyle à travers son identité WASP, que ce soit le culte des armes dès l’enfance, la religion et le patriotisme dans la vision binaire du monde inculque par son père divisé en prédateur/agresseurs, victimes et protecteur. Kyle semble dans un premier temps perdu et sans but jusqu’aux premiers attentats contre les ambassades américaines qui éveillent sa conscience et sa nature de protecteur. Il va donc s’engager chez les Navy Seals où ces aptitudes au tir vont en faire un sniper d’élite. La formation rude tissant les liens du corps des Navy Seals définit ainsi cette fraternité à travers une imagerie guerrière et virile dont la détermination et volonté de revanche sera renforcée par les attentats du 11 septembre. Le héros en construction va même rencontrer la femme idéale (Sienna Miller) avant que la première manifestation de cet héroïsme sème le trouble chez le spectateur. Dans une séquence d’une tension extrême, Kyle devra donc abattre une femme et un enfant qui s’apprêtaient à lancer une grenade sur un convoi américain. 

Ce ne sont pas le genre d’images que convoquent les conflits nobles comme la Deuxième Guerre Mondiale (qui ont eu certes leur lot de confrontation sanglantes) et contribue à effriter la nature du héros. Eastwood avec cet acte fondateur procède ainsi à la déshumanisation progressive de Kyle. La caméra s’attarde longuement sur son visage troublé et saa réaction épidermique quand un camarade le félicite, après avoir saisi sa longue hésitation avant le tir. Les cibles suivantes seront neutralisée avec une froideur grandissante, que ce soit via le montage cut ou le visage désormais impassible de Kyle. Eastwood adopte le point de vue de ces soldats américain sur l’Irak dont la population constitue toujours une menace latente ou un moyen d’accéder à l’ennemi. La désinvolture à l’égard d’une famille irakienne les ayant renseignés conduira à un châtiment barbare de la part du Boucher, chef ennemi insaisissable. Face à ce chaos, il s’agit de rester lucide et de contenir ses émotions jusqu’à perdre son âme que Kyle dissimule sous une épaisse barbe, des lunettes noires et une casquette. La nervosité et le masque deviennent peu à peu naturels pour lui et il ne peut s’en départir de retour à la vie civile, restant un fantôme pour sa famille.

Eastwood exprime l’addiction au champ de bataille de Kyle par sa gestion de la temporalité. Les missions et les permissions s’alternent, les camarades tombent ou se retirent, la famille vieillit et/ou s’agrandit, Kyle revient toujours déterminé pour faire son « devoir » en Irak. Contrairement à Démineurs où il s’agissait clairement d’une addiction à l’adrénaline inhérente à ce métier si particulier, American Sniper semble plutôt dessiner un patriotisme maladif annoncé avec l’imagerie WASP initiale. Si l’humanité de Kyle ressurgit vers la fin lorsqu’il aura de nouveau des scrupules à abattre un enfant, ses regrets ne viendront pas du sort de ses cibles mais des camarades qu’il n’a pu sauver. L’empathie pour ses frères d’armes tués ou mutilés émeut autant que son détachement face à ses actes certes héroïques mais discutables. 

Les doutes, Kyle ne les entrevoit qu’à travers son entourage : un frère plus ouvertement traumatisé en rentrant au pays, un camarade s’interrogeant sur l’utilité profonde de leur mission et bien sûr son épouse ne comprenant pas son acharnement à y retourner, encore et encore. La simplification du conflit (Eastwood s’astreignant de toute la géopolitique locale en mélangeant les rebelles sunnites et les miliciens chiites) suit ainsi le regard guerrier des soldats ou « l’autre » est tout simplement l’ennemi, aspect renforcé par une scène inventée pour le film quand le père de famille irakien qui loge les Navy Seals s’avérera être un sniper. Eastwood tout en ayant suscité l’empathie par la prestation de Bradley Cooper endosse ainsi la vision du monde de Kyle qui tint nombres de propos polémiques par la suite dans les médias et se montra d’un narcissisme certain dans le récit de ses exploits.

Les zones d’ombres sont donc bien là dans les situations et attitudes, sans pour autant négliger la nature héroïque du personnage, quelles que soient ses raisons. Seulement en ne surlignant pas son propos et en laissant l’ensemble à la libre interprétation du spectateur, Eastwood s’est autant exposé aux accusations de fascisme que de la réappropriation patriotique du film, son plus gros succès commercial à ce jour. D’autant qu'Eastwood en fait un vrai film de guerre haletant auquel il fait endosser une fois de plus la dimension de western avec le duel à distance (et inventé pour le film) que se font Kyle et un sniper syrien tout aussi redoutable de précision. 

Leurs confrontations offrent des séquences saisissantes, notamment celle qui conclut le film en pleine tempête de sable - où blessé et forcé de lâcher son équipement pour sauver sa vie, Kyle laisse la légende pour redevenir lui-même. La conclusion du film en faisant passer la machine de guerre inadaptée à la vie civile au père de famille épanoui puis au mythe lors du générique en forme de funérailles nationale dessine ainsi toute l’ambiguïté de Chris Kyle dans un admirable refus de la facilité. Si l’on était simplement venu se faire asséner « la guerre c’est mal » (a-t-on besoin d'un film pour être renforcé dans son opinion ? Autant poser d'autres questions) comme la plupart des films évoquant le conflit irakien on repartira déçu mais pour une étude de caractère plus vaste, plus trouble, on sera servi. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner 

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