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jeudi 26 août 2010

Le Rebelle - The Fountainhead, King Vidor (1949)


Howard Roark (Gary Cooper) est un architecte talentueux et audacieux, trop même pour ses contemporains. Refusant tout compromis aux modes et aux désirs de ses commanditaires, il doit bientôt abandonner l’architecture faute de contrats et devient simple ouvrier de chantier dans une carrière appartenant à Gail Wynand, un riche et puissant magnat de la presse. Dominique Françon (Patricia Neal), chroniqueuse qui travaille pour le journal populiste le Banner, est la seule au Banner à s’opposer au tout puissant Ellsworth Toohey, éditorialiste qui a monté une cabale contre Howard Roark.


The Fountainhead est sans aucun doute l'un des plus ambitieux et complexe film américain jamais réalisé. Pas pour son budget ou ses stars, mais pour l'idée et le discours puissant qu'il défend, l'individu contre le collectif. Adapté du best-seller de Ayn Rand, le projet fut la grande affaire des studios dès le début des années 40. Barbara Stanwick persuada Jack Warner d'en acheter les droits dans l'espoir d'interpréter Dominique Francon, mais King Vidor engagé à la réalisation la trouva trop vieille quand le projet fut lancé quelques années plus tard. D'autres noms prestigieux se disputèrent le rôle comme Jennifer Jones, Lauren Baccall et surtout Joan Crawford qui aura même convié Ayn Rand (qui elle imaginait Greta Garbo pour son personnage) à un dîner où elle portait une robe similaire au personnage. Gary Cooper après un premier refus (craignant la facette intellectuelle du héros et du récit aille à l'encontre de son public habituel) endossa le rôle de Roark convoité notamment par Clark Gable sur les conseil de sa femme qui avait lu le livre.

Le Rebelle se pose en vibrant plaidoyer à l'individualité et à l'intégrité de l'artiste avec ce personnage d'architecte farouchement attaché à ses principe quitte à mettre sa carrière en danger, sûr que le temps parlera pour lui. Le trio de héros fascinants constitue autant des personnages de chair et de sang à l'esprit torturé que la matérialisation de concepts philosophique forts. Gary Cooper incarne donc la droiture (le générique le montrant sous forme de silhouette essuyer refus et quolibets accentue cet idée de concept incarné) inflexible et sans compromis, véritable incarnation de ce que Ayn Rand définit comme Virtue of Selfishness.

Patricia O'Neal est la figure la plus névrosée dans son rapport à l'art car résignée à accepter la médiocrité de son temps consciente que le talent et l'originalité sont constamment destiné à être sacrifié sur l'échelle du conformisme. Enfin le magnat de la presse joué par Raymond Massey est un être blasé pensant manipuler les vues de l'opinion alors qu'il ne fait que la suivre. Il se rendra compte trop tard qu'il est manipulé par le critique d'art Robert Douglas, vrai mauvais génie prêt à briser toute forme d'individualité et de talent, préférant une médiocrité dont il tire les ficelles plutôt que l'expression d'un génie qu'il ne peut contrôler.

King Vidor parvient à donner un tour cinématographique et dramatique à ces concepts finalement très abstraits de manière puissante. L'histoire d'amour entre Roark et Dominique s'avère impossible à cause du renoncement de l'une s'opposant à l'obstination idéaliste de l'autre, persuadé que le temps parlera pour lui. Face au roc indéboulonnable qu'est Cooper, Patricia O'Neal est un être en plein doute, passionné et timoré à la fois car rongé de désir tout en le fuyant (il faut voir cette incroyable analogie où elle se remémore Cooper usant de son marteau piqueur !). Une intense séquence de coup de foudre tout en jeu de regard intense et brûlant puis une incroyable scène d'amour à la violence proche du viol la place face à ses contradictions.

L'idée forte du film (et se rapprochant des thématiques de Vidor dans d'autres films comme La Foule ou Une Romance Américaine) est qu'une oeuvre est l'extension de la volonté et de l'expression de l'artiste, conçue dans un but et une fonction précise. S'inspirer, imiter et faire des compromis sur la nature de cette idée par ambition et se fondre dans le conformisme, c'est un renoncement laissés au faibles qui ne laisseront aucune trace dans l'Histoire. Cet esprit libre s'illustre dans les incroyables créations architecturales de Roark, pour lesquelles Vidor s'inspire des idées du chantre de l'architecture moderne Frank Lloyd Wright dont il adopte les design de maisons individuelles aux buildings imposant conçus par Cooper dans le film.

Cette limpidité dans l'expression des idées trouve son aboutissement dans la conclusion du film. Les faibles comme l'ami architecte de Roark sont anéantis tandis que les prétendus "forts" révèlent leur failles, tel Raymond Massey (prestation impressionnante) tellement habitué au consensus qu'il ne saura tenir la défense de son ami jusqu'au bout. Ayn Rand qui a elle même adaptée son livre avait, à l'image de son héros mis un point d'honneur à ce que la tirade finale de Cooper soit conservée dans son intégralité (elle se plaignit même à Jack Warner quand Vidor souhaita la raccourcir), on comprend pourquoi.

Dans ce qui est un des plus longs monologue de l'Histoire du cinéma Cooper déclame l'essence même de l'idéologie de Rand, un esprit libre et un individualisme qui a guidé les grands hommes et les artistes depuis la nuit des temps et les amenant à mieux servir leur pairs. L'artiste travaille pour lui et c'est cette liberté qui le distingue en faisant évoluer son audience, pas en lui donnant ce qu'elle attend. Un grand moment de cinéma avec un Gary Cooper fabuleux pouvant s'appliquer à toutes forme d'art mais aussi à la politique (certain y virent du fascisme) Ayn Rand d'origine russe ayant nourri une profonde défiance pour les régimes collectivistes durant son enfance en Russie communiste. La mise en scène de Vidor ainsi que le montage, passant du visage de Cooper à ceux de son audience, puis à sa silhouette seule face à son ensemble figure de manière implicite cette idée où son discours sur un principe personnel sera profitable à la collectivité.

Un film à l'influence considérable qui en plus d'offrir la vision de Vidor de son Amérique idéale, définit un type de personnage (le critique culinaire du dessin animé Pixar Ratatouille s'inspire clairement de celui de Robert Douglas) et de mise en scène (le discours final de Kevin Costner dans JFK reprend les idées de Vidor) à la modernité qui ne s'est jamais démentie.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner


9 commentaires:

  1. Très belle analyse. J'avais été subjugué par ce film vu dans la nuit sur TCM... C'était comme dans un rêve avec tous ces buildings.

    Ta chronique me rappelle "All That Heavens Allows" de Douglas Sirk... Le même combat contre la conformisme ambiant. Rock Hudson comme Cooper n'en fait qu'à sa tête tandis que Jane Wyman à l'instar de Patricia Neal hésite à franchir le pas... Bon pour le magnat de la presse et le critique d'art, faudra repasser^^(Clifton Webb dans "Laura" pour le même profil de critique d'art sinon)

    Bonus : une séance photo avec R.I.Patricia Neal : http://filmnoirphotos.blogspot.com/2010/06/rub-dub-dub-patricia-neal.html

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  2. Et oui c'est vrai que Patricia Neal nous a quitté récemment merci pour le diaporama ! J'ai d'ailleurs l'impression qu'elle n'a pas tout à fait eu la carrière qu'elle aurait dû après "Fountainhead". Bien vu l'analogie avec le Sirk c'est effectivement l même schéma dans un cadre moins monumental.

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  3. après, j'arrête. Jeune, j'ai lu le livre une dizaine de fois et l'ai fait lire à plus de vingt personnes. A savoir que le meilleur livre de Ayn Rand est censé être Atlas Shrugged (j'espère que c'est l'orthographe), livre jamais traduit en français et considéré comme le seul vrai grand roman sur le capitalisme. Pour l'anecdote, depuis le film j'avais une passion pour Patricia Neal, oscar second rôle dans un film avec Paul Newman, le titre m'échappe, et surtout très bonne dans Un homme dans la foule de Elia Kazan. Alors, le jour où je l'ai vu entrer dans le magasin de mon père, Anthony Quinn, sur les talons car ils tournaient dans les Pyrénées, ça m'a fait un gros effet. J'ai pu la photographier, bien changée mais pas méconnaissable, bien revenue de l'hémiplégie qui l'avait frappée dans les années ... Cet épisode inspira un téléfilm où Glenda Jackson incarnait (?) cette frémissante créature. Pardon si j'écris trop vite.

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  4. Décidément Gary Cooper incarne magnifiquement ce profil d'homme intelligent, créatif, talentueux, à l'impact puissant sur la société de son temps, qu'Ayn Rand redécline dans nombre de ses livres. Quel fabuleux Hank Rearden il aurait pu rendre palpable ! Les réalisateurs des Atlas Shrugged successifs, peinent visiblement à trouver, à notre époque, un acteur beau, grand, fin, racé et crédible ... Hollywood n'est décidément plus ce qu'il était, comme le reste ...

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  5. J'ai adoré ce film, ce fut un coup de foudre. Je crois que la relation entre Patricia O Neal et Gary Cooper (à la ville comme à la scène) n'y est pas pour rien.
    Mais il est vrai que le discours final m'avait laissé perplexe.
    Par ailleurs, depuis ce film, je me suis pris de passion pour Frank Lloy Wright.

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  6. Je pense que le discours visible du film est un faux discours, ou du moins un simple discours d'apparence. Le vrai thème de ce film, c'est le sexe, l'érotisme, et leur représentation dans l'art. Et, partant, il y est aussi question de censure (L'apparence/Le masqué, l'individu en tant que sujet de passions / le collectif qui nivelle ces passions). Chaque image est freudienne.
    C'est passionnant car le film joue AVEC le code Hays POUR parler du code HAYS. le sujet est l'objet et vice versa.
    Le romand 'Ayn Rand, je ne sais pas, je ne l'ai pas lu; mais ce film est une charge érotique à chaque plan, chaque séquence. Mais que faire d'autre avec Cooper et Neal qui jouent tels deux fauvres ?
    Réponse à une ligne dans un message plus haut: l'Oscar du second rôle pour Patricia Neal c'est pour HUD (LE PLUS SAUVAGE D'ENTRE TOUS en v.f.) de Martin Ritt, avec Newman et Melvyn Douglas.

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  7. Oui il y a de ça et ça vient beaucoup de King Vidor puisque ce thème de l'invividu soumis à ses passions et ses sens réfrénés par la société revient dans pas mal de films comme "Duel au soleil", "Ruby Gentry" ou "Soir de Noce".

    Après ça ne fait pas du grand discours du film une façade mais ça permet en tout cas de l'adoucir et de le rendre plus tangible au spectateur car même si c'est amené avec un élan puissant dans le film cette philosophie de l'objectivisme dont Ayn Rand est le chantre est tout de même très extrême dans son application. C'est quasiment une abstraction un personnage aussi droit que Gary Cooper ^^

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  8. Non, ce n'est évidemment pas une façade. Mais je me demande si ce discours sous-jacent (enfin, pas si sous-jacent, l'aspect érotique est quand même tellement super visible) n'a pas un peu échappé à son auteur, malgré lui, car, au fond, c'est sans doute sa préoccupation première. Qui sait?
    Mais c'est probalement vrai, aussi, que ça rend en effet "charnelle", plus incarnée, la métaphysique du personnage.

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  9. merci pour votre analyse et tous les détails que vous donnez . Je l'ai vu cette nuit, je n'ai pas vu le temps passer, j'ai adoré tous les rôles masculins..bref un bijou complètement adapté pour évoquer notre société d'aujourd'hui et ses (nos) compromis.

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