Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mercredi 4 août 2010

Jane Eyre - Robert Stevenson (1944)


Après une enfance triste au pensionnat de Lowood, la jeune orpheline Jane Eyre est engagee a sa majorite comme gouvernante de la petite Adele chez le riche Edward Rochester. Edward, homme ombrageux errant dans son immense demeure, ne tarde pas a être sensible aux charmes de Jane qui, elle, se sent attire par ce personnage énigmatique.

Cette fameuse adaptation du classique de Charlotte Brontë était à l'origine une production O'Selznick, avant que le producteur se ravise en constatant les trop grandes similitudes avec son succès récent le Rebecca de Hitchcock. Il apporte donc le projet déjà "packagé" à la Fox avec effectivement pas mal d'élément de Rebecca (sans parler des récits gothique assez proche) comme la présence de Joan Fontaine, du directeur photo Georges Barnes et en plus un drôle de cadeau empoisonné avec le choix de Orson Welles en Edward Rochester. O'Selznick lui avait en effet accordé le titre de co scénariste et producteur en plus du rôle, et alors que la vraie star est pourtant Joan Fontaine (elle sort du succès et la nomination à l'Oscar pour Rebecca et obtient la récompense suprême l'année suivante avec Soupçons) Welles (qui au contraire sort de l'échec de Citizen Kane et du charcutage au montage de La Splendeur des Amberson) est pourtant crédité avant elle au générique.

On peut donc supposer d'une influence bien plus importante de Welles tant il vampirise le film. L'aspect ténébreux et gothique y est en effet bien plus prononcé que dans le roman, qui ne donnait dans cette veine que par intermittences notamment l'enfermement de la jeune Jane dans la chambre rouge et tout ce qui avait trait à Thornfield la demeure de Rochester. C'est tout l'inverse ici où dès l'ouverture sur l'enfance de Jane, les maltraitances de l'héroïne se font ressentir par l'atmosphère pesante et inhospitalière de Gateshead.

Les gros plans sur les faciès rendus volontairement inquiétant de Agnès Moorehead (formidable en Tante Reed rôle bref mais puissant) et de l'infâme bigot Blocklehurst (Henry Daniell parfaitement détestable) sont du pur Welles et renforce l'empathie avec la petite et chétive Jane, qui apparait dès l'ouverture tel que dans le roman : en apparence insignifiante et fragile mais au caractère farouche et indomptable. La tirade haineuse qu'elle lance à sa tante fonctionne d'ailleurs bien mieux dans le film car placé au moment de son départ.

Cet aspect sombre est tout aussi puissant dans la pension sordide de Lowood, les options visuelles exprimant toutes la gamme d'émotion de Jane (le désespoir, l'injustice, la haine) par la seule mise en images au service d'une narration elliptique mais diablement efficace. La courte amitié et la séparation avec Helen Burns (joué par une toute jeune Elizabeth Taylor qui irradie déjà l'écran) est ainsi aussi poignante que dans le livre, tout comme les humiliations et privations de Lowod.

Le côté gothique explose littéralement dans la deuxième partie à Thornfield et la rencontre entre Jane et Rochester. Joan Fontaine est absolument parfaite bien qu'enlaidie volontairement elle garde tout son charme et compense en incarnant idéalement le mélange de timidité et de détermination de Jane Eyre, son allure innocente et ses tenues austère. Orson Welles est fabuleux également, pas un canon de beauté mais une présence magnétique et imposante, une voix de stentor pleine d'autorité il EST Rochester.

Leur échanges sont aussi réussis et touchants que le livre renforcé par ce sens de l'atmosphère si puissant (la première rencontre dans la brume est un grand moment), le scénario est tellement soigné (c écrit par Stevenson, Aldous Huxley et John Houseman) qu'aucun personnages secondaires n'en pâtit, comme la petite Adèle à la coquetterie enfantine charmante.

Belle idée d'accentuer la facette épouvante du récit ("Rebecca" n'est effectivement ps bien loin), le décor est plus médiéval que Victorien, la photo sombre de Georges Barnes semble toujours dissimuler des formes menaçantes dans les ténèbres alors que la campagne anglaise parait mystérieuse et irréelle. Les irruptions du surnaturel ont ainsi une portée décuplée et fabuleuses :la foudre qui frappe l'arbre lors de la demande en mariage, l'agression nocturne.

On est donc pas loin loin de l'adaptation quasi parfaite et du grand film jusqu'à la mémorable séquence du mariage (ceux qui ont lu le livre comprendront) mais la dernière partie est inexplicablement expédiée (malgré quelque bonnes idées Jane ne s'enfuyant plus en cachette mais faisant des adieux déchirants à Rochester) et elliptique.

Il y avait certainement à élaguer par rapport au livre qui se plaisait à s'attarder longuement sur la l'errance désespérée de l'héroïne mais là entre les contresens par rapport au caractère des personnages (faire retourner Jane démunie chez sa tante...) et les évènements trop rapprochés dans le temps (la séparation et les retrouvailles avec Rochester espacé d'à peine 5 minutes) il y a un petit sentiment de gâchis et de bâclé dans ces derniers instants (surtout que le film n'est pas excessivement long on pouvait prendre le temps de mieux conclure). Dommage sans cette conclusion c'était bien supérieur au "Hauts de Hurlevents" de Wyler (ça le reste tout même d'ailleurs) en transposition des Brontë. Les nombreuses qualités en font néanmoins une version bien difficile à dépasser...

Disponible uniquement en dvd zone 1 doté de sous titres anglais.

Scène d'ouverture

4 commentaires:

  1. Merci pour votre billet, que j'ai eu grand plaisir à lire !

    Alors, accrochez vous, parce que mon commentaire risque d'être assez long, je ne suis même pas sûre d'avoir la place suffisante ; c'est dire. ^^

    Comme vous le soulignez d'emblée, cette adaptation date de la même époque que la réalisation de « Rebecca » d'Alfred Hitchcock ; ce dernier film étant lui-même une adaptation d'un roman de Daphné du Maurier, qui par bien des aspects constitue une autre réécriture du chef d'oeuvre de Charlotte Brontë. On dit d'ailleurs que les décors ayant servi à brûler chacun des deux châteaux des deux films sont les mêmes, et qu'Afred Hitchcock aurait réutilisé des images du tournage de « Jane Eyre ».

    Lire votre analyse contribue à me rafraîchir grandement la mémoire : je n'ai eu l'occasion de voir ce film qu'une seule fois, en salle, lors d'une rétrospective, et depuis, je n'ai jamais eu l'occasion de le revoir dans d'aussi bonnes conditions. Je me rappelle parfaitement les réactions des spectateurs de la salle où j'étais, qui était très réceptive à certaines scènes du film (la sortie impertinente de Jane Eyre à sa « bienfaitrice », les rapports particuliers qui s'instaurent entre l'héroïne et ce maître bourru qui fait plutôt songer à Barbe Bleue qu'au Prince Charmant, la scène où l'arbre se fend en deux – qui a fait sourire la salle, d'ailleurs, à cause de l'aspect un peu vieillot des effets spéciaux -, et évidemment la fin, où tout le monde avait la larme à l'oeil).

    La participation d'Orson Welles au projet peut sembler curieuse, et pourtant il s'était intéressé aux soeurs Brontë auparavant, puisqu'il avait adapté « Jane Eyre » en pièce radiophonique et en avait fait la lecture à l'émission de radio qui le rendit célèbre. On s'accorde en général pour dire qu'il a fait un certain nombre de « suggestions » à Robert Stevenson, qui n'a pas laissé une place très marquante dans l'histoire du cinéma.

    Ce que j'aime dans ce film – et je pense moi aussi que c'est Orson Welles qui en est à l'origine, c'est l'accent mis sur l'atmosphère sombre et gothique du roman ; je crois que c'est ce qui fait la force de cette adaptation. Le court extrait que vous avez posté met en valeur un choix de mise en scène qui tient compte avec intelligence du contenu du roman, puisque Jane est filmée « vue d'en haut », c'est-à-dire vue par les adultes, alors que les adultes, en particulier Brocklehurst, « cette grande et inquiétante colonne noire », sont filmés « vus d'en bas », le spectateur étant ainsi incité à adopter le point de vue de Jane et à s'identifier à elle.

    Les images que vous avez postés de Lowood sont étonnantes ; j'avoue que mes souvenirs visuels de cette partie ne sont plus très frais, mais je me rappelle avoir trouvé que la jeune actrice qui interprète Jane Eyre enfant joue juste (ce qui est suffisamment rare pour être souligné), tandis qu'effectivement, Elizabeth Taylor crève l'écran.

    J'aime beaucoup la scène de la rencontre, qui se déroule dans une atmosphère brumeuse, conformément à l'ambiance générale du roman. Une des scènes qui à mes yeux traduit parfaitement la volonté de la réalisation de mettre l'accent sur l'aspect gothique de l'histoire, c'est celle où l'on « voit » (si l'on peut dire) Rochester monter les marches de la tour après qu'une mystérieuse personne a essayé de mettre le feu à son lit : en fait, on ne le voit pas, mais on aperçoit la lueur de la torche qu'il a à la main par les fentes des fenêtres de la tour, alors qu'il monte l'escalier, le tout accompagné d'une musique particulièrement inquiétante. Et je suis d'accord avec vous, Orson Welles EST Rochester : même si certains spectateurs n'y voient que grimaces et roulements de yeux, quelle intensité dans son jeu !

    RépondreSupprimer
  2. (La suite)

    La fin est effectivement très (trop ?) rapide, mais sachez qu'en général, dans toutes les adaptations que j'ai vues de ce roman, la partie chez Rivers est abominablement mauvaise, faute d'acteurs convaincants et convaincus (et pourtant, le personnage de Saint John Rivers est très important, presque aussi important que Rochester, même s'il est moins dévelopé dans la durée ; de même que le fait que symboliquement, Jane trouve enfin une famille qui fasse contrepoint à celle des Reed). Donc quelque part, je préfère encore que ce passage ne figure pas dans cette adaptation, plutôt que de voir ce que j'ai vu !

    Dans les adaptations cinématographiques que j'ai pu voir, je vous déconseille celle de 1934, qui n'a pas grand chose à voir avec le roman original, puisqu'il est pour ainsi dire transformé en vaudeville. Celle de Franco Zefirelli, avec Charlotte Gainsbourg, qui date de 1996, est honnête, mais sans plus. Une nouvelle adaptation devrait sortir sur les écrans en 2011, avec l'actrice qui joue Alice dans le dernier film de Tim Burton dans le rôle titre.

    Pour ce qui est des séries télévisées, vous en avez une qui date de 1973, avec Michael Jayston et Sorcha Cusack, que je trouve personnellement excellente, mais qui n'a été ni doublée, ni sous titrée en français, malheureusement.

    Sinon, vous en avez une autre qui date de 1983 avec Timothy Dalton et Zelah Clarke, qui elle dispose de sous titres français, et qui vaut surtout pour le duo de comédiens, qui est assez exceptionnel (mais je trouve certaines parties ratées, et puis côté réalisation, ça n'a vraiment rien d'exceptionnel).

    La plus récente des adaptations date de 2006, mais je ne sais pas ce qu'elle vaut : elle est apparemment très apprécié, mais les quelques extraits que j'ai vus m'ont paru beaucoup trop dégoulinants (d'eau de rose, je précise) pour que je me laisse tenter.

    RépondreSupprimer
  3. Et bien merci pour ce long et passionnant complément d'information! Vu la suite de la carrière de Stevenson (Mary Poppins en autre grand titre de gloire tout de même) c'est clair que la mainmise de Welles ne faire guerre de doute. Les mouvements de caméra durant sur le Manoir lors de l'agression nocturne de Mason rappellent vraiment beaucoup ceux de "Citizen Kane" et dans l'ensemble le côté très expressionniste est vraiment du Welles typique. Je ne savais pas pour son implication précédente à la radio il a déjà dû s'exercer à l'interprétation de Rochester !

    Si la dernière partie est si niaiseuse rendue à l'écran ce n'est effectivement pas un mal que ça disparaisse (mais Saint John un sacré personnage dommage tout de même) mais il y avait peut être possibilité d'avoir la conclusion moins abrupte. Là on a un film fluide et magnifiquement adapté et raconté et ça semble se finir un peu en catastrophe peut être aurait il fallu inventer une fin pour le film qui soit plus satisfaisante. C'est vraiment le seul vrai défaut que je trouve.

    Je crois avoir vu des bouts de la version 96 aussi ça semblait très propret en effet. J'essaierai de voir les autres versions que vous avez conseillée, je suis très curieux de voir Timothy Dalton en Rochester (et qui a aussi joué Heathcliff pour une version tv des "Hauts de Hurlevents" son physique ténébreux se prête bien au atmosphère des Brontë). On verra pour la version 2011 qui sera le réalisateur ?

    RépondreSupprimer
  4. Fontaine est l'interprète idéale. Mais le film manque de moyens.

    RépondreSupprimer