Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mercredi 19 octobre 2016

Voyage à travers le cinéma français - Bertrand Tavernier (2016)

Bertrand Tavernier parvient à mêler son métier de cinéaste et son activisme cinéphile de manière brillante dans ce documentaire fleuve. Le modèle est bien évidemment le Scorsese de Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain (1995) et  Mon voyage en Italie (1999) avec la même idée d’un parcours personnel et subjectif à travers une cinématographie. Tavernier nous guide ainsi au fil de ses premiers émois cinéphiles, accompagnant en voix-off les nombreux extraits, se mettant en scène dans des lieux clés, échangeant avec des interlocuteurs privilégiés comme Thierry Frémaux, proposant des documents rares où réalisateurs/collaborateurs distillent de précieuses informations. Cette dimension intime et universelle s’exprime dès l’ouverture où Tavernier nous montre le jardin de son enfance à travers les époques, le présent où il le traverse, le passé avec un film de famille montrant son père dans ces mêmes lieux puis la fiction avec Philippe Noiret dans L’Horloger de Saint-Paul (1974). Il part ainsi constamment d’un élément intime pour situer la progression de sa cinéphilie à une étape de sa vie, rebondir sur un souvenir et développer sur ces bases.

 Le premier souvenir de cinéma de Tavernier est une course poursuite issue de Dernier atout (1942) de Jacques Becker. C’est l’occasion d’une évocation quasi complète de la filmographie de Becker où les images appuient le commentaire soulignant l’appropriation de la screwball comedy, le regard tendre sur la population modeste, son goût pour les personnages au travail, le tout servi par une technique aussi précise que limpide. Chaque choc cinématographique rejoint donc le parcours et l’ascension de Tavernier, qui nous promène du sanatorium où il fut soigné enfant aux cinémas de quartier qu’il fréquentait en séchant le lycée (avec le judicieux usage d’une séquence des Quatre cents coups). La passion du jeune homme qu’il était transparait ainsi complétée par l’érudition du cinéaste et cinéphile qu’il est devenu, le tout se ressentant notamment quand il revient sur les rencontres cruciales qui jalonnèrent son parcours. L’admiration, l’amitié et le respect ne cèdent cependant pas à l’hagiographie aveugle, la maniaquerie et le talent d’adaptateur de Jean-Pierre Melville (qui offrit son premier job de cinéma à Tavernier, assistant sur Léon Morin, prêtre (1961)) n’empêche pas d’admettre la faiblesse de certains scénarios – la préférence de Tavernier n’allant pas aux polars cultes - et la cruauté dont il pouvait faire preuve sur un plateau envers ses collaborateurs. 

 De même s’il s’émeut de l’invention formelle de Renoir (soulignant son soucis de la technique contrairement à son image assumée de je m’en foutisme car elle devait servir les acteurs plutôt que l’inverse, une savoureuse anecdote du tournage de La Bête humaine le rappelant) il rappelle également son antisémitisme aux premières heures de l’Occupation qui lui vaudra la rancœur éternelle de Jean Gabin. On appréciera aussi la réhabilitation de Marcel Carné, étonnamment sous-estimé au profit de ses prestigieux collaborateurs (Jacques Prévert évidemment, Alexandre Trauner aux décors), sans doute à cause de sa nature misanthrope mais Tavernier exemple à l’appui (l’anecdote sur le choix final d’avoir la chambre de Gabin en hauteur dans Le Jour se lève (1939), couteux décor mais effet saisissant pour illustrer son isolement de la foule) souligne à quel point son sens visuel, sa détermination et vision d’ensemble sortait un Prévert de son confort – malgré là aussi des erreur de jugement notamment sur Les Portes de la nuit (1946).

Loin de n’évoquer que les grands noms Tavernier fait un savoureux détour vers les polars d’Eddie Constantine, rafraîchissant face à la production policière française d’alors par leur brutalité, le charisme étrange et l’humour d la star et la tenue visuelle marquée par des artisans doués comme Jean Sacha ou un John Berry exilé pour cause Maccarthysme. Jean Gabin domine l’ensemble du documentaire, figure tutélaire et attachante traversant les époques et dont Tavernier souligne le renouvellement constant du jeu y compris la dernière période injustement décriée alors qu’elle est remplie de grandes prestations – ne reniant pas le registre prolétaire d’antan alors qu’on l’accusait de s’être embourgeoisé -  largement évoquées, de Des gens sans importance (1956) à Voici le temps des assassins ou Razzia sur la schnouf (1955).

On finira sur l’hommage poignant à Claude Sautet et une riche et rare parenthèse sur les compositeurs français comme Maurice Joubert et Jacques Ibert dont il souligne l’inventivité et la richesse des partitions tout en déplorant leur rareté et le manque de travail critique sur la question.  Passionnant de bout en bout donc mais au bout des 3 heures on sera quand même déçu de certaines énormes absences (pas de Julien Duvivier, Jean Grémillon, une réhabilitation d’Henri Verneuil aurait été bienvenue, l’immense Danielle Darrieux pas du tout évoquée) appelées à être comblées dans une prolongation télévisuelle en neuf épisodes de ce voyage.

En salle

6 commentaires:

  1. " Passionnant de bout en bout donc mais au bout des 3 heures on sera quand même déçu de certaines énormes absences (pas de Julien Duvivier, Jean Grémillon, une réhabilitation d’Henri Verneuil aurait été bienvenue, l’immense Danielle Darrieux pas du tout évoquée) appelées à être comblées dans une prolongation télévisuelle en neuf épisodes de ce voyage."

    Aaah la grande Danielle n'est pas dans ce voyage, cruelle erreur en effet.
    Je suis d'accord avec toi, Henri Verneuil c'est quand même: WE à Zuydcoote, 100 000 Dollars au Soleil, Mélodie en Sous-Sol, La Vache et le Prisonnier, Le Grand Chef, Le Corps de mon Ennemi....
    Week-End à Zuydcoote est une comédie d'action férocement antimilitariste, et Le Corps de mon Ennemi une satire tout aussi féroce sur la grande bourgeoisie (Lilloise), même si c'est la fête à Bebel (je reviens me venger après des années de prison), la charge sociale est là aussi.
    Quand à JP Belmondo, il est impérial dans Zuydcoote...

    RépondreSupprimer
  2. Oui les lacunes (difficile de tout mettre sans atteindre une durée intenable) devraient être comblées avec la suite télévisée heureusement. J'espère qvraiment que Verneuil aura sa parenthèse sacrée filmo effectivement et un des très grands role de Gabin seconde période avec "Des gens sans importance" mais aussi" en plus de ceux que tu as cité encore une victime de "La politique des auteurs. A part le pas terrible "Les Morfalous" avec un Bebel en bout de course et les premiers films en xécutant de Fernandel peu de déchets dans sa filmo, il aura traversé les années 50, 60, 70 et 80 avec un grand film à chaque fois et finit sur le très beau diptyque Mayrig/588 rue du paradis.

    Un qui mériterait aussi d'être mis en avant serait Henri Decoin, ça ferait d'une pierre deux coups avec Danielle Darrieux vu leurs liens.

    RépondreSupprimer
  3. Merci Justin pour ce compte rendu détaillé (pas vu pour ma part). Ni Duvivier ni Grémillon, notamment, dans ce documentaire de trois heures, c'est étonnant en effet. Peut-être le justifie-t-il par le caractère subjectif et personnel du portrait qui semble être ici dessiné (souvenirs de sa propre enfance à l'appui, il parait parler tout autant de lui-même et de son parcours que du cinéma français), ce qui implique des trous assumés.
    Strum

    RépondreSupprimer
  4. Oui d'après les interview la progression et la structure prise par le film ne permettait plus d'intégrer certains réalisateur sous pein de déséquélibrer l'ensemble. Heureusement vu qu'on sait qu'il y aura suite ça passe bien malgré les manque, d'autant que Tavernier reste un excellent narrateur.

    RépondreSupprimer
  5. Le générique de fin annonce les personnalités qui seront traitées dans la série TV attendue pour 2017. Decoin, Duvivier et Darrieux font partie des noms mentionnés sur ce générique, patience.
    Duvivier n'est pas directement célébré dans Voyage à travers le cinéma français mais il est évoqué notamment lors d'extraits de La belle équipe, Voici le temps des assassins, Panique ou Un carnet de bal

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui c'est vrai mais au vu du passionnant développement sur Jacques Becker qui ouvre le film (et idem pour l'ode à Gabin) on salive de voir ce traitement appliqué aux absents et on repart frustré ^^ (à contrario ça fait du bien de ne passer s'attarder trop longtemps une énième fois sur la Nouvelle Vague). Mais bien sûr j'ai vraiment hâte de voir la suite télévisée ça va être passionnant !

      Supprimer