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vendredi 21 octobre 2016

Lamu: Beautiful Dreamer - Urusei Yatsura 2 Byūtifuru Dorīmā, Mamoru Oshii (1984)

Nous retrouvons dans le film tous les personnages du manga : Lamu, la princesse extraterrestre, son fiancé humain Ataru, etc. L’histoire se passe la veille d’un grand festival scolaire dans leur lycée, mais étrangement, ce jour se répète sans fin, irréellement, comme dans un rêve.

Lamu : Beautiful Dreamer constitue en quelque sorte l'acte de naissance de Mamoru Oshii, l'œuvre où s'exprime pleinement son style et ses thématique pour la première fois. Jusque-là Oshii avait laissé ses influences européenne (La Jetée de Chris Marker, Ingmar Bergman, Andrzej Wajda...) en sommeil, faisant son apprentissage dans le monde de l'animation japonaise et notamment principalement à la télévision. Il fera notamment ses armes sur la série Lamu, en réalisant plusieurs épisodes et s'en faisant confier la première adaptation cinématographique Lamu, Only You (1983). Le film reste impersonnel et dans la lignée de la série mais Oshii parviendra à imposer ses vues pour la suite dont il signe le scénario, Lamu : Beautiful Dreamer donc.

Difficile d'imaginer plus antinomique que l'univers contemplatif et cérébral d'Oshii et le vaudeville hystérique et loufoque de Rumiko Takahashi, auteur du manga original - et célèbre en France pour Lamu et d'autres séries culte tirées de ses mangas comme Maison Ikkoku/ Juliette je t'aime et surtout Ranma ½. Après une ouverture étrange sur fond de paysage apocalyptique faisant en fait office de flash forward, on retrouve les personnages et le ton délirant de la série : l'immature et pervers Ataru noyé sous l'amour étouffant de l'extraterrestre sexy Lamu et leur groupe d'amis haut en couleur. Tous sont réquisitionnés depuis plusieurs jours déjà dans leur lycée afin de préparer son grand festival annuel. La jalousie "électrisée" de Lamu, la bêtise d'Ataru et quelques gags incongrus (dont la présence inopinée d'un tank) nous laisse en terrain humoristique connu mais l'étrangeté s'immisce progressivement. La communion et la joie de vivre des adolescents semblent constituer une bulle insouciante qui à l'inverse suscite une certaine usure pour le professeur chargé de les surveiller.

Oshii sous couvert de comique distille pourtant un malaise latent, la lassitude du professeur tenant d'une répétitivité anormale et les saynètes légères s'enchaîne sans que le monde extérieur (parents, le reste de la ville) ne viennent alterner avec le cadre du lycée. Les personnages subissent une boucle temporelle où ils revivent constamment cette veille de fête. En tentant de s'en extirper leur environnement s'altérera de plus en plus, Oshii déployant une imagerie ténébreuse où la ville se replie et les ramène au point de départ. Le réalisateur fige peu à peu le mouvement perpétuel qui caractérise Lamu, imposant une imagerie contemplative où les plans fixe emprisonnent et paralysent les personnages dans cet autre "réel", où les ténèbres altèrent l'horizon. Le summum de cette perte de repères sera atteint dans l'extraordinaire scène où tous sont enfermés dans une bâtisse dont l'altération tisse une boucle frénétique, un dédale de jeux d'ombres et de perspectives poussant la perte de repères jusqu'à la folie.

On comprendra bientôt que l'on est dans un rêve, celui d'un observateur omniscient ou celui d'un des protagonistes y ayant aspiré ses amis. L'hésitation demeure car le malaise naît à la fois de la prison que constitue le rêve mais aussi du bonheur prolongé, forcé et presque maladif de la camaraderie lascive du groupe. Oshii déploie des images stupéfiantes qui annoncent rien moins que Dark City (1998), L'Antre de la folie (1994) et emmène son intrigue bien plus loin que la simple boucle temporelle à la Un Jour sans fin (1993) pour lorgner vers la folie du Philip K. Dick de Coulez mes larmes, dit le policier. Plus cette geôle mentale et psychique se prolonge, plus l'environnement s'altère pour virer au paysage post-apocalyptique où plane les fantômes d'Hiroshima.

Oshii intègre des thématiques personnelles et plus spécifiquement japonaises, l'échappatoire aveugle que symbolise le rêve annonçant les fuites du réel de Ghost in the Shell (l'abandon de la forme physique pour le pur esprit) et Avalon (un quotidien sinistre qu'on oublie en plongeant dans un jeu virtuel) où déjà on peine à distinguer le vrai du faux. De manière plus sous-jacente, le réalisateur annonce aussi sa fascination/répulsion pour l'imagerie militaire et le passé douloureux du Japon, le personnage de Shûtarô Mendô ennuyé par le vide de ce rêve s'occupant en détruisant le décor avec son tank. La réinterprétation que fait Oshii du conte de fée japonais d'Urashima Tarō sert autant générer des visions tétanisantes (cette tortue géante transportant tout un monde) qu'à livrer des indices : il ne tient qu'à la volonté de nos héros de se libérer, l'illusion étant une manifestation de leur désir les plus intimes.

On peut y voir une métaphore d'une adolescence qu'on souhaiterait ne jamais voir s'achever (un indice nous aiguillant dès le début du film), Oshii malgré les libertés respectant et donnant une profondeur, une gravité inattendue à l'univers de Rumiko Takahashi. Le tourbillon onirique final annonce le Satoshi Kon de Paprika par son psychédélisme, sa perte de repère et son mélange des genres tout en forçant l'intime des héros. Ataru, tout coureur et pervers qu'il est avoue bien malgré lui ses sentiments pour Lamu et Oshii équilibre parfaitement l'outrance délirante (la nature de l'antagoniste) du matériau originel et la mélancolie existentielle qui le caractérise.

Le final remet cependant les choses en place en ranimant au bout du voyage la romance gauche, conflictuelle et amusée de Rumiko Takahashi. La mangaka et les fans bouderont le film à sa sortie, trop éloigné de la décontraction habituelle. Mais qu'importe un cinéaste était né et Lamu : Beautiful Dreamer est une des plus belles réussites d'Oshii, encore affranchie du style si spécifique qu'il se constituera à partir de Patlabor (1989).

Sorti en dvd zone 2 français chez Kaze 

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