Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 3 octobre 2016

Anna et les loups - Ana y los lobos, Carlos Saura (1973)

Lorsque Anna, institutrice étrangère, arrive dans la propriété de Madame, fondent sur elle trois loups : José, l'aîné, tyrannique et belliqueux ; Fernando, son cadet, mystique et solitaire ; et Juan, le plus jeune, libidineux et infidèle. La cohabitation s'annonce périlleuse...

Carlos Saura sera passé maître pour avancer masqué dans sa critique du régime franquiste brouillant les pistes dans les différents genres de sa "trilogie du couple" : le thriller avec Peppermint frappé (1967, le road-movie pour Stress es tres, tres (1968) et le drame psychologique dans La Madriguera (1969). A cette mise à nu du couple révélatrice des travers de la société franquiste succèderait celle de la famille dans Le Jardin des délices (1970) qui inaugure une nouvelle trilogie. Pour la première fois Saura y usait de la métaphore suffisamment explicite (un chef de famille amnésique figurant un Franco sénile à la tête de l'Espagne) pour lui causer quelques problèmes avec le régime. Il renoue cependant avec cette approche allégorique de façon plus brillante avec Anna et les loups.

Anna (Geraldine Chaplin), institutrice étrangère est embauchée par une riche famille espagnole pour faire l'éducation de trois fillettes. L'imposante propriété familiale par son architecture chargée d'histoire et sa géographie isolée annonce déjà la dimension métaphorique qui s'exprimera à travers ses habitants. On retrouve le motif du chef de famille gâteux cette fois au féminin avec cette mère impotente (Rafaela Aparicio) dont l'éducation singulière et l'amour étouffant aura façonné trois fils à la psychologie trouble. Tous vont s'éprendre d'Anna, chacun d'eux étant un symbole du pouvoir franquiste ou du moins une certaine image ancestrale et traditionnelle de l'Espagne. José (José María Prada) l'aîné qui dirige la maison incarne le pouvoir militaire, fait appuyé par sa première apparition où il vérifie les papiers d'Anna et fouille méticuleusement sa valise. Fernando (Fernando Fernán Gómez) le cadet est un exalté solitaire qui lui symbolise la religion. Enfin le plus jeune Juan (José Vivó) marié et père des trois fillettes illustre la morale et la famille. L'arrivée d'Anna et le désir qu'elle éveille chez les des trois frères va progressivement nouer un étau oppressant, décuplant leur folie.

Anna, curieuse ou oppressée va ainsi être associée à chacune de leurs névroses. José oublie ainsi le pouvoir tyrannique qu'il impose au foyer quand il s'évade dans la salle où il collectionne les objets et uniformes militaires, en confiant l'entretien à la nouvelle venue. Fernando renoue avec la tradition de la retraite mystique en repeignant en blanc une grotte où il va s'isoler et méditer loin des tentations du monde. Enfin Juan s'avérera un obsédé sexuel maladif qui poursuivra Anna de ses assiduités d'abord physiquement puis de façons plus retorse en lui adressant des lettres obscènes envoyées "de l'étranger" puisque timbrée d'après la collection philatélique familiale. D'abord intimidée et tentée de fuir, Anna va s'amuser des travers de ses prétendants. Carlos Saura ridiculise ainsi par sa mise en scène et/ou les situations toute l'iconographie et l'imagerie solennelle associée aux valeurs qu'incarnent les frères. José va arborer fièrement un uniforme franquiste dans une certaine complicité avec Anna, avant que ses penchants violents brisent ce moment tout comme le reflet de miroir le montrant dans son entier avec sa robe de chambre dépassant du haut de l'uniforme.

De même on rira beaucoup lorsqu’Anna confrontera Juan en l'obligeant à lui lire tout penaud l'une de ses lettres. L'approche est plus subtile avec Fernando, Anna montrant une vraie tendresse pour lui et celui-ci paraissant vraiment habité par cette foi. Carlos Saura reprend par le dialogue et ses compositions de plan la tradition mystique jésuite et espagnole, oscillant toujours entre le ridicule et la sincérité (Fernando en pleine épiphanie lévitant littéralement dans sa grotte) grâce à la prestation exaltée de Fernando Fernán Gómez - qui le temps d'une vision onirique nous révèle même à postériori la fin du film. Même la retenue d'un possible désir physique par Anna semble rendre le personnage touchant mais un indice funeste s'annonce pour les plus attentifs (et connaisseurs de la nature de la pénitence sur laquelle peut reposer ce catholicisme archaïque) puisque chaque fois qu'il se freine, c'est avant de caresser les longs cheveux noirs d'Anna...

Geraldine Chaplin par sa présence séductrice, son regard rieur amène une modernité et une distance qui ridiculise constamment ces interlocuteurs engoncés dans leur folie. La conclusion en deux temps laisse le spectateur interloqué. Ce sera d'abord un tableau absurde qui rassemble en une même séquence tous les travers esquissés précédemment chez les trois frères dans un grand guignol réjouissant (et donc annoncé par un flash-forward étrange précédemment). Cependant la dernière scène réunit les trois symboles dans une même tyrannie et brutalité où tout ce qui ne peut être possédé se doit d'être éradiqué. Un final choc typique de Carlos Saura qui tranche radicalement avec l'ironie amusée qui a précédée. On retrouvera l'univers et ces personnages dans Maman a cent ans (1979).

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

Extrait

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