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mardi 9 octobre 2018

L'Ange rouge - Akai tenshi, Yasuzō Masumura (1966)


En 1939, pendant l'occupation de la Chine par les Japonais, la japonaise Sakura Nishi est envoyée en Chine comme infirmière, et se trouve confrontée aux horreurs et au malheur des blessés et des infirmes.

Pour Yasuzo Masumura, la passion amoureuse se ressent dans une dimension profondément fiévreuse et sensitive capable d’extraire les amants au monde qui les entoure. Cela peut amener les personnages à se perdre quand cette obsession nourrit des objectifs néfastes comme dans la vengeance féminine de Tatouage (1966) ou quand cet amour n’est pas sincèrement partagé comme dans Passion (1964). Dans tous les cas cet élan est un défi à la tyrannie ambiante, que ce soit celle du patriotisme dans La Femmede Seisaku (1965), le conformisme bourgeois de Passion ou le machisme de Tatouage. Le film emblématique reflétant cette idée chez Masumura est certainement La Bête aveugle (1969) qui tire vers l’abstraction avec une extase charnelle qui exclut totalement le monde réel.

L’Ange rouge verse lui dans le pur mélodrame où il s’agira de survivre par cette passion amoureuse au contexte apocalyptique de la guerre sino-japonaise. Sakura Nishi (Ayako Wakao) est une infirmière dévouée faisant face aux horreurs de la guerre que Masumura qu’illustre non pas avec des scènes de combats, mais plutôt les conséquences sur les corps meurtris des soldats. On bascule ainsi dans un maelstrom d’images et de sons infernaux, faits de râles de douleurs et d’agonie, de monceaux de cadavres et de membres amputés. Alors que ces collègues et supérieurs se sont forgés une carapace qui leur permet d’effectuer leur tâche de façon purement professionnelle et sans affect, Sakura ressent plus profondément les atrocités auxquelles elle est confrontée. Elle les subira d’abord malgré elle lorsque des « planqués » de l’hôpital militaire vont la violer. Un drame vu comme une fatalité inéluctable par sa supérieure, et qui de toute façon se résoudra par le retour au front et donc la mort de son agresseur Sakamoto (Jôtarô Senba). Pourtant lorsqu’elle recroisera sa route mortellement blessé sur une autre zone de guerre, elle ne peut se résoudre à le laisser mourir par vengeance et va tenter de le sauver en vain par une transfusion sanguine. Pour Masumura, l’amour et ressenti physique sont indissociables et l’accomplissement intime passe par un équilibre des deux. Ainsi seule le devoir a conduit Sakura à venir en aide à un homme qu’elle déteste, le ressenti de ce corps agonisant comme sa rancœur envers le violeur empêchant cette plénitude. 

Ce sera ensuite la compassion qui conduira notre héroïne à se livrer physiquement à un soldat amputé dont elle cherche à raviver les sens. L’oppression de l’extérieur n’existe pas là par la seule guerre, mais surtout l’idéologie puisqu’on empêche les grands blesser de rentrer pour épargner la population d’une vision du conflit qui les amènerait à leur remettre en cause en voyant ses conséquences. La détresse de l’amputé amène donc cette offrande de Sakura, donnant les caresses, le contact physique et la vision de son corps nu au malheureux ne pouvant retrouver son épouse, ni satisfaire seul sa libido. Là encore le rapprochement reste incomplet, un éphémère ressenti que le blessé goûte avant un inéluctable suicide. Sakura se trouve alors rongée par la culpabilité, son sacerdoce d’infirmière comme sa nature de femme n’ayant pu sauver ses patients de l’abîme.

La dévotion amoureuse et physique s’accomplira donc avec le Docteur Okabe (Shinsuke Ashida). La guerre l’a meurtri moralement par son impuissance face aux blessés, le manque de moyens l’obligeant à les amputer pour une issue qui les conduit à la mort ou au statut d’handicapés (le pire de ces deux sorts restant constamment indéterminé). Pour supporter ce mal-être, il doit donc s’altérer physiquement par les doses de morphine qu’il s’injecte pour s’endormir. Guidée par son amour pour cet homme, Sakura va donc le suivre aux confins des fronts les plus dangereux pour réchauffer son cœur glacé et par extension sa virilité éteinte par la consommation de drogue. Masumura développe une imagerie sensuelle mais incomplète tant que l’amour et le ressenti n’existe pas conjointement à l’image. C’est évident dans le découpage de la scène de viol où passent simplement la détresse de Sakura et la concupiscence masculine sordide. Les passages avec l’amputé le réunissent à l’image avec Sakura en soulignant bien que lui seul la sollicite physiquement d‘un baiser, d’une timide caresse du pied. Quand elle s’offre à lui Masumura use du champ contre champ pour les séparer à l’image, le visage compatissant de Sakura face à celui reconnaissant du blessé Orihara (Yusuke Kawazu) mais point d’amour entre eux. Enfin quand il entremêle leurs corps nus seul le visage de Orihara se distingue tandis que celui de Sakura reste invisible, réduite ces courbes et cette peau offerte à un malheureux.

Il en va autrement avec le Docteur Okabe, enfermé dans sa mélancolie et les vapeurs de la morphine. Il refuse l’amour et le rapprochement charnel voulu par une Sakura ardente, mais n’en oublie pas l’importance vitale quand il renonce à opérer un blessé de peur de mal repérer les nerfs qui le rendrait peut-être impuissant. Alors que la mort approche sous sa forme guerrière, que le seul ressenti disloque les corps par le cholera ou la bestialité de soldats en rut désespéré (on retrouve les malheureuses « filles d’agréments » déjà illustrée par Seijun Suzuki dans Histoire d’une prostituée (1965), Okabe et Sakura vont enfin pouvoir s’aimer. 

Masumura capture avec une délicatesse et une sensualité infinie cette union, les jeux d’ombres du magnifique noir et blanc de Setsuo Kobayashi livrant bribes de peau et silhouettes de corps nus avec une grâce sublime. Le montage alterné dépeint le chaos de la guerre à l’extérieur tandis qu’à l’intérieur les sens se ravivent et les rôles s’inversent. En ayant fait d’Okabe un homme aimant et un corps réactif, Sakura gagne ses galons dominateurs et revêt l’uniforme militaire de son amant. Qu’importe l’issue tragique, pour un bref instant, les corps et le cœur n’ont fait qu’un. Un des chefs d’œuvre de Masumura, porté par une sublime Ayako Wakao.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Yume Pictures et doté de sous-titres anglais

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