La production mouvementée de The Killer (1989) avait exposé les dissensions entre John Woo et Tsui Hark, ce dernier ne comprenant pas l’approche sentimentale de Woo et prenant de la distance dans son rôle de producteur du film. La rupture sera consommée avec Le Syndicat du crime 3 (1989) où en reprenant les rennes de la saga, Tsui Hark s’approprie un projet plus personnel de John Woo se déroulant aussi durant la guerre du Vietnam. Deux ans après Le Syndicat du crime 3 (qui s’avère être une belle réussite), John Woo va ainsi avoir l’occasion de livrer sa vision avec Une Balle dans la tête.
Il s’agit d’une œuvre profondément intime pour Woo puisque le contexte du récit, le Hong Kong de la fin des années 60, ainsi que le trio de héros, sont inspirés de sa propre jeunesse. Il s’identifie au naïf Ben (Tony Leung Chiu-wai) tandis que le fougueux Frank (Jacky Cheung) et l’ambitieux Paul (Waise Lee) revisitent ses amis d’enfance avec lesquels il vécut moult expériences, parfois violentes au sein de gang. Bie que n’étant jamais allé au Vietnam à cet époque, Woo en fait un arrière-plan des soubresauts politiques d’alors, lui qui participa à des manifestations pacifistes. Il se remémore durant la première partie le climat régnant alors à Hong Kong, entre la défiance des anciens envers le Parti Communiste les ayant forcés à l’exil, et la rébellion des plus jeunes face au colon anglais avant que la génération suivante assimile davantage la culture anglo-saxonne. Woo brasse tout cela de manière assez fluide en maintenant le fil rouge autour de ses trois héros, dont l’amitié indéfectible constitue le socle du récit même quand ils se tirent vers le bas lors du drame qui les contraindra au départ. La « terre promise » vietnamienne et la voie de l’illégalité semblent être leur seule issue, mais le chaos régnant dans ce pays va balayer toutes les certitudes. Le traitement du contexte vietnamien pourrait paraître simpliste, mais sa complexité échappe à la vision des trois amis qui ne font que le traverser et chercher à y survivre. John Woo s’en sert davantage comme un déclencheur de la spirale dans laquelle ils vont être entraînés. Ainsi la perte de la marchandise et la sévère répression militaire subie dès leur arrivée marque une rupture chez Paul qui ne voit plus que la violence et les armes pour s’élever. La désillusion de l’exil s’expose pourtant à eux avec le destin tragique de la chanteuse Sally Yen (Yolinda Yan), compatriote venue chercher fortune et désormais séquestrée, prostituée et droguée par le parrain local. Néanmoins, alors que Paul glisse doucement vers une folie égoïsme qui s’avèrera dramatique, il est remplacé dans le cercle de cette amitié par Luke (Simon Yam), eurasien qui se reconnaît dans leur passion. L’action filmée par John Woo est ici toujours aussi impressionnante, mais se déleste progressivement de sa touche emphatique. Nous sommes ici dans un film de guerre où les fusillades heurtées laissent juste ce qu’il faut de spectaculaire et de cascades mais se déleste du sentiment d’abstraction vers lequel les ballets de violence de Woo peuvent s’élever. L’affrontement dans le club et le vol du magot du parrain est clairement à mi-chemin entre ce côté brut et la pure virtuosité de Le Syndicat du crime et The Killer, mais en quittant les environnement urbains la dimension de film de guerre prend clairement le pas. Cela n’empêche pas le déploiement d’une pétaradante pyrotechnie (l’explosion de mine sur la plage) mais le sentiment d’urgence prévaut clairement sur la virtuosité même si Woo parviendra à mêler ces deux approches dans A toute épreuve (1992). Nous ne sommes plus dans une transposition des préceptes du film de chevalerie dans le polar, mais dans le pur film de guerre. John Woo avait tutoyé cette approche dans Les Larmes d’un héros (1986) mais y était malgré tout contraint par les codes du cinéma d’exploitation. Une balle dans la tête lorgne quant à lui sur Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978) dans sa description d’un paradis perdu, d’un destin brisé, tout en ne pouvant s’empêcher d’en remontrer au blockbuster hollywoodien, Rambo 2 en tête – avec un soupçon d’Apocalypse Now pour la dérive en bateau sur un fleuve. La séquence du camp de prisonnier pourrait souffrir de cette dualité, mais le nœud dramatique transcende cela. Si Waise Lee peut parfois paraître caricatural dans sa dérive, Tony Leung Chiu-wai est tout simplement extraordinaire lorsqu’on le voit perdre pied alors que ses géôliers le forcent à commettre l’innommable. Jacky Cheung est d’une grande intensité aussi dans ce qui est le pendant de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer, même si John Woo a la main lourde dans sa direction d’acteur. En effet, même si abattre un individu désarmé de sang-froid est une action différente que de se défendre face à de multiples assaillants, voir Frank trembler comme une feuille après l’avoir qu’il ait arrosé de balles des ennemis lors d’une séquence précédente est pour le moins incongru. Voir le personnage forcé de tuer de vrais innocents, femmes et enfants, aurait eu plus d’impact pour appuyer son dilemme moral. Mais l’emphase dramatique de Woo fait néanmoins mouche, la séquence est aussi cathartique que formellement impressionnante, jusqu’au point de non-retour qui va définitivement briser l’amitié du trio. Le premier degré sincère et naïf de John Woo, si ardent pour appuyer les forces des liens fraternels dans Le Syndicat du crime et The Killer, est tout aussi appuyé et marquant pour exprimer la rupture dans Une balle dans la tête. L’abstraction d’un hangar désaffecté marque les retrouvailles finales tragiques entre Ben et un Frank n’étant plus que l’ombre de lui-même, tandis que les réminiscences d’une course à vélo de leur jeunesse entrecoupent le duel à mort et chargé de ressentiment que se livrent Ben et Paul durant la séquence finale. Sous la tôle froissée et les balles, ce sont bien les sentiments contrastés opposant et rapprochant les personnages qui dominent, avec cette magnifique idée poétique voyant Paul succomber à sa culpabilité davantage qu’à la balle qui lui était destinée. Trop sombre, tragique et désespéré, Une balle dans la tête sera un échec cinglant au box-office local mais constitue désormais une pierre angulaire de l’œuvre de John Woo.Sorti en bluray français chez Metropolitan








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