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dimanche 22 mars 2015

La Vie secrète de Madame Yoshino - Kashin no irezumi : ureta tsubo, Masaru Konuma (1976)

Mme Yoshino est la fille d'un accessoiriste du théâtre Kabuki. Elle est belle, élégante et est passée maître dans l'art de faire des poupées de papier traditionnelles qui représentent des personnages célèbres du Kabuki. Mais elle est veuve, son mari étant décédé six mois après leur mariage. Depuis, elle vit avec sa fille Takako, adolescente en mal d'amour et jalouse de la beauté de sa mère.

Star incontestée du Pinku Eiga (cinéma érotique japonais) où par choix elle privilégie les productions indépendantes, Naomi Tani changera pourtant de dimension lorsqu’elle intégrera la Nikkatsu. En difficulté financière, le studio s’est lancé à son tour dans le cinéma érotique à travers ses « Roman Porno » à succès et souhaite enrôler l’artiste la plus emblématique du genre. Naomi Tani bien que séduite par la facture visuelle des productions Nikkatsu (les films bénéficiant des décors et techniciens autrefois délégués à des titres plus prestigieux) refusera longtemps ces sollicitations car les studios refuse de produire des œuvres sadomasochiste, registre qui a fait sa gloire. La Nikkatsu finira par céder à ses demandes et pour son premier rôle chez eux elle exigera une adaptation du roman d’Oniroku Dan Fleur Secrète (1974) qui introduit donc le sadomasochisme au studio. Le film témoigne à la fois du regard singulier du réalisateur Masaru Konuma et du jusqu’auboutisme de Naomi Tani. Le pitch voyait un mari frustré organiser l’enlèvement de sa femme trop chaste, ses geôliers devant la « dresser » afin de la rendre plus docile. La manœuvre se retournerait pourtant contre lui, voyant sa femme prendre gout à ses pratiques extrêmes et s’émanciper par cette sexualité hors-norme. Tout en respectant le cahier des charges érotiques, Konuma délivrait un message féministe, dénonçant le machisme de la société japonaise et prônant l’insoumission des femmes par une libido libérée du joug masculin. Le film fut un immense succès et ferait de Naomi Tani une véritable égérie.

La Vie secrète de Madame Yoshino apporte une nouvelle pierre à l’édifice de la collaboration entre Masaru Konuma et Naomi Tani, explorant les mêmes thèmes avec une plus grande finesse encore. Mme Yoshino (Naomi Tani) est une jeune veuve vivant une existence paisible, consacrée à l’éducation de sa fille Takako (Takako Kitagawa) et à la confection et vente de poupée traditionnelles de personnages Kabuki. Veuve après avoir perdu son époux au bout de six mois de mariage, Mme Yoshino semble ainsi avoir renoncée à toute vie sentimentale, engoncée dans son costume traditionnel, sa coiffe stricte et son sourire figé. D’autres semblent pourtant deviner, désirer et/ou jalouser ce qui se dissimule sous cette apparence. 

La scène de bain avec sa fille dévoile ainsi le corps sculptural et les formes généreuses de Naomi Tani, promesse de plaisir sous ses attitudes innocentes et la relation fusionnelle avec sa fille laisse deviner la jalousie (à la fois incestueuse et rivale) de cette dernière pour sa mère qu'elle souhaite voir rester célibataire. Le Pinku Eiga est un reflet monstrueux de la société japonaise d’alors où l’homme impose sa loi, y compris sexuelle. Tous les hommes du film sont des prédateurs cherchant à assouvir leur désir auprès de femmes soumises et Mme Yoshino va justement être victime d’un de ses clients qui va abuser d’elle. Cet acte révoltant va réveiller la libido endormie de Mme Yoshino de façon impressionnante, en faisant un instrument de revanche sur les hommes.

Masaru Konuma amène cette bascule avec une grande intelligence. Devinant presque que quelque chose s’est libérée en elle, les regards masculins se font plus insistant sur Mme Yoshino qui sans céder se met dans des situations dangereuses (quand elle suivra le jeune tatoueur) comme pour provoquer le destin. Naomi Tani défait le masque progressivement pour signifier ce trouble, Mme Yoshino perdant de sa présence figée par une expression où se disputent la peur et la curiosité de ce désir montant en elle. Konuma joue également sur les environnements, le Tokyo coloré et paisible, les intérieurs rassurants laissant place aux bars que fréquentent désormais Mme Yoshino tandis que les cadrages rendent les décors étouffant, que ce soit l’espace domestique où des lieux plus inconnus. Le réel s'estompe pour nous faire pénétrer dans l'espace mental de Madame Yoshino.

Les compositions de plans se font plus sophistiquées au fil de la prépondérance du sexe dans les préoccupations des personnages (le viol de Mme Yoshino vu à travers les barreaux d’une chaise). On quitte également le réel pour entrer dans le domaine du rêve et du fantasme, Mme Yoshino voyant les souvenirs d’une agression subie plus jeune et enfouie dans sa psyché ressurgir avec cet assaut d’un acteur kabuki. 

Alors que Fleur Secrète se montrait très démonstratif dans son expression du sadomasochisme (avec une Naomi Tani ligotée et subissant les derniers outrages) on trouve ici une ambiguïté trouble. Le désir sexuel renait après une agression qui en rappelle une autre, réelle ou rêvée. Quoiqu’il en soit la violence semble avoir été un motif d’éveil et être le moteur de la libido de l’héroïne. Cela s’avérera d’autant plus vrai quand Mme Yoshino franchira le pas en cédant au petit ami de sa fille (Shin Nakamuru) qui n’est autre que le fils de son amour de jeunesse et sans doute l’agresseur de ses souvenirs. 

Chaque relation semble faire monter l’appétit sexuel de Mme Yoshino et la rendre toute puissante. Il faut voir le sens de l’abandon de Naomi Tani dans sa première relation assumée. Masaru Konuma (comme il l’explique très bien dans les bonus) joue sur cette manifestation de l’orgasme propre aux japonaises, étouffé, coupable et les laissant à bout de souffle au contraire du fantasme de la vision occidentale où les femmes doivent hurler leur plaisir. La femme japonaise doit réfréner l’expression de son plaisir pour laisser aux hommes l’espace d’affirmer le leur, comme un symbole à l’horizontale de leur toute puissance en toutes choses sur le sexe faible. Après avoir cédé à cette convention, le film se montre de plus en plus scandaleux dans ses situations pour inverser cette idée. 

Mme Yoshino voyant sa fille et son petit ami copuler va ainsi se caresser frénétiquement dans une scène incroyable où l’abandon lascif de Naomi Tani (où le choc de voir sa fille commettre l’acte cède à sa propre pulsion sexuelle incontrôlable un moment stupéfiant dans son jeu) n’a d’égal que la virtuosité de Konuma qui cadre en plongée le couple et Mme Yoshino dissimulée en plein orgasme dans le même plan. 

Désormais consciente de son agitation et souhaitant marquer ce changement, Mme Yoshino va se faire tatouer un serpent sur le dos, retrouvant le tatoueur qu’elle a initialement fui. Là encore ce sera une incroyable séquence, Konuma faisant du tatouage une métaphore du coït d’abord vu une nouvelle fois comme une force masculine avec Mme Yoshino se tortillant à la fois de douleur et de plaisir dans une séance de tatouage traditionnel faisant office de séance SM masquée. Une fois tatouée, Mme Yoshino est filmée à travers des éclairages baroques en faisant une créature surnaturelle dont le désir est une damnation pour les hommes qui s’abandonnent à ses charmes. Elle est Hanako, la femme serpent, personnage légendaire du théâtre kabuki et la séance de tatouage enfiévrée a constitué sa mue.

Les cadrages mais aussi les positions des amants montrent désormais Mme Yoshino en posture dominante, l’acte étant devenu douloureux pour des hommes (désormais réduit à l'état de simple objet sexuel et dont le visage voir le corps est laissé hors-champ) dépassés et à bout de forces fzce à cette mante religieuse. 

L’éloge du SM et la bascule voyant cette déviance rendre la femme plus forte est magistralement amené dans une dernière partie au stupre vénéneux. Le tout dans une mise en scène flamboyante, une photo somptueuse et une interprétation incandescente. Le final ambigu célèbre cette émancipation tout en l’interrompant violemment, comme si dans ce Japon une femme ne pouvait se délivrer de ses chaînes que par le fantasme. Un sacré film. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Zootrope

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