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vendredi 27 mars 2015

La Véritable histoire d'Abe Sada - Jitsuroku Abe Sada, Noboru Tanaka (1975)

Dans les années 1930 à Tokyo, l'histoire vraie d'Abe Sada, une ex-geisha qui s'éprend de Kichizo, un restaurateur. Ils entretiennent dès lors des rapports amoureux et sexuels confinant à la folie.

La Véritable histoire d’Abe Sada est la première adaptation du fait divers des années 30 qui inspira à Nagisa Oshima son célèbre L’Empire des sens (1976). Dans le Japon militariste de 1936, Abe Sada et son amant Kichizo vécurent une passion amoureuse et érotique frénétique les coupant du monde extérieur et entraînant l’homme à bout force à la mort. Abe Sada scella ainsi le lien en tranchant le sexe de Kichizo, errant plusieurs dans les rues de Tokyo avant d’être arrêtée. L’Empire des sens est la transposition la plus connue de cette histoire qui provoqua un scandale au Japon puisque Nagisa Oshima y bafouait nombre de tabou locaux avec sa pornographie explicite et sa nudité frontale. Coproduction française, le film sortira en Europe bien avant le Japon où il sera largement coupé par la censure. Oshima dans ces œuvres antérieures était bien plus sous influence Occidentale que japonaise ce qui se ressent dans l’érotisme morbide de son classique où l’on décèle notamment les thématiques d’un George Bataille.

Sorti un an plus tôt, La Véritable histoire d'Abe Sada est un film bien plus ouvertement japonais. Du point de vue de sa production notamment puisqu’il s’inscrit dans le genre du pinku eiga et de la série des « roman pornos » de la Nikkatsu. Le film est donc moins ouvertement transgressif que le Oshima, appliquant le cahier des charges avec ces scènes de sexe intervenant à intervalles réguliers tout en dissimulant la nudité des acteurs. Cet état de fait ne signifie pourtant pas que le film est moins réussi et/ou intéressant que L’Empire des sens, au contraire. Sous les contraintes, le pinku eiga était un formidable terrain de jeu thématique et esthétique pour les réalisateurs les plus doués et nombre de grands films japonais des 70’s furent issus de ce genre peu « noble » mais grande matière à expérimentation. Noboru Tanaka est un des grands réalisateurs du pinku eiga et va offrir une version tout aussi inspirée et mémorable du fait divers.

Si dans L’Empire des sens on parlait de « corrida de l’amour » (titre japonais du film, Ai no korīda), la passion charnelle de La Véritable histoire d'Abe Sada correspond plutôt à une danse de la mort. Noboru Tanaka fait montre d’une épure narrative et visuelle impressionnante. Le passé, la rencontre et le déclenchement de l’amour fou de Kichizo (Eimei Esumi) et Abe Sada (Junko Miyashita) sont à peine esquissé, nous enfermant immédiatement dans la prison érotique de leur chambre d’hôtel. Tout rapport au monde extérieur est synonyme d’oppression (le Japon totalitaire et militarisé d’alors étant subtilement esquissé avec ces défilés d’uniformes dans la rue) et de conflit. Que Kichizo aille simplement se faire raser chez le barbier et Abe Sada le soupçonnera avec furie d’être retourné voir sa femme (initialement patronne d’Abe Sada). Qu’Abe Sada s’absente pour une course ou pour prendre un bain et Kichizo furieux pensera qu’elle a cherché à faire disparaitre l’odeur d’un homme.

Dans tous les cas la violence des disputes se poursuivra par des réconciliations fiévreuses entraînant les amants dans des étreintes les laissant à bout de forces. Le regard, la peau, le sexe, l’odeur et tout simplement le contact de l’autre est une drogue dont on ne peut se détacher trop longtemps sous peine de défaillir. La chambre devient à la fois un cocon et une prison où l’amour suffit à s’absoudre de tout besoin naturel, les plateaux et les boissons du service de l’hôtel étant à peine effleurées par le couple. L’appétit charnel maladif est ainsi assouvi avec force mais leurs corps semblent prêts à défaillir par ses excès, le couple trouvant la stimulation définitive par des jeux sadomasochistes. Le film malgré ses nombreuses scènes de sexe n’a ainsi absolument rien d’excitant au final. La caméra de Tanaka nous immerge dans un espace mental de folie amoureuse où les étreintes de corps épuisés s’entrecroisent plaisir et douleur comme au ralenti, où les visages expriment l’extase tout en prenant des rictus de souffrance.

Junko Miyashita est réellement impressionnante par l’abandon et la démence qu’elle dégage, le film adoptant (comme son titre l’indique) son point de vue tandis que Eimei Esumi est un amant dépassé mais si amoureux qu’il acceptera de suivre son désir jusqu’à son dernier souffle.
Noboru Tanaka nous offre une mise en scène épurée, tout en tableau fixe où la photo pâle et désaturée  de Masaru Mori magnifie la nudité d’une blancheur cadavérique du couple. Une pulsion de mort anime le couple et semble être la seule issue pour eux, l’orgasme ultime. 

Dès lors le drame final plane tout au long du récit avec une Abe Sada menaçant de son couteau Kishizo s’il osait la quitter. Lorsqu’il y sera contraint par la mort, la lame sera le seul moyen de les réunir à nouveau en offrant à Abe Sada une relique de son amant disparu. La dernière partie nous laisse ainsi enfin voir le monde extérieur à travers le passé et le présent désormais solitaire d’Abe Sada. Un traumatisme originel aura été la cause de cette recherche absurde du plaisir et qu’elle n’aura su résoudre que par l’amour, aussi sordide soit son issue. Une œuvre déroutante qui parvient à troubler avec autant de force que L’Empire des sens sans céder à ses excès.

Sorti en dvd zone 2 français chez Culte Underground

Extrait

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