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lundi 23 mars 2015

Heavens Above - John et Roy Boulting (1963)

Un aumônier de prison, un peu naïf mais bienveillant, est nommé pasteur à la place d'un ecclésiastique de la haute société. Sa croyance reposant sur le pardon et la charité, le met en contradiction avec les habitants de la ville. Toutes ces bonnes œuvres vont engendrer des complications.

Heavens Above vient conclure le grand cycle de comédie des frères Boulting qui tout au long des années 50 passèrent au vitriol différents pans de la société anglaise avec un mordant certain. Ce regard acide se manifesta dès les premières œuvres des cinéastes, fustigeant l’isolationnisme anglais dans Thunder Rock (1942) et dressant un portrait très sombre de l’Angleterre d’après-guerre dans Le Gang des tueurs (1947). C’est cependant lorsqu’ils se mettront à la comédie que le succès se fera immense et la critique plus cinglante encore. La corruption, la bêtise et le corporatisme d’institutions emblématiques passent ainsi sous le regard impitoyable du duo dans un grand éclat de rire : l’armée dans Ce sacré z'héros (1956), le syndicalisme dans Après moi le déluge (1959), la justice avec Ce sacré confrère (1957) et enfin la diplomatie sur Carlton-Browne of the F.O. (1959). Dans chacun des films, le schéma est le même et voit un naïf voire benêt intégrer ces institutions et y semer la zizanie par son innocence et sa méconnaissance de leur système corrompu. Heavens Above fonctionne selon la même structure mais la satire semble cette fois avoir laissé place à une plus grande noirceur. En apparence le scénario s’attaque certes à l’église mais dresse finalement un regard profondément désabusé sur la nature humaine.

La scène d’ouverture nous présente la ville imaginaire d’Orbiston Parva, un microcosme reflet d’un monde où toute spiritualité a disparu. La voix-off d’entertainer nous présentent les vrais dieux qui régentent la cité, ceux du capitalisme. Les symboles de ce capitalisme reprennent à des fins publicitaires les préceptes religieux, la Sainte Trinité devenant les trois vertus de l’antidépresseur Tranquilax et le paradis n’étant convoqué que pour se porter chance à la loterie locale. Les églises de la région ont intégrées ce principe et se livrent une féroce concurrence, entre la fibre nationaliste de l’église anglicane ou celles prônant la religion punitive promettant l’enfer au pêcheur, les créneaux sont nombreux. 

L’idolâtrie concerne plutôt les nantis locaux, la famille Despard qui a truffée la ville de reliques de leur glorieux passé. Un « messie » désintéressé va pourtant venir troubler cet ordre établi, John Smallwood (Peter Sellers). Homonyme d’un collègue initialement destiné à ce presbytère, Smallwood va donc passer d’aumônier de prison à ecclésiastique de cette ville bourgeoise. Tout est fait pour souligner la nature humble de Smallwood, l’ensemble du film constituant un chemin de croix amusé puis violent destiné à appuyer sa « sainteté ». Arrivé à la gare sous une pluie torrentielle, c’est un camion poubelle qui le ramène à sa nouvelle demeure. Ayant glissé dans un tombeau fraîchement creusé, c’est également crasseux qu’il se présentera au très snob comité de la paroisse. Smallwood n’a pourtant que faire de ces signes extérieurs, ce qui l’intéresse est de révéler le meilleur de l’âme de ses paroissiens.

La première partie conjugue les premières actions de Smallwood et la réaction outrées de l’institution religieuses embourgeoisée et corrompue tentant de l’éliminer. Dénonçant l’égoïsme de ces concitoyens, Smallwood choque en nommant un noir bedeau ou en installant chez lui une famille de miséreux menacée d’expulsion. Les manœuvres de l’église – menées un Cecil Parker symbole de cette corruption et ayant nombres de réplique savoureuse – et leur échec seront sources de gags et quiproquos  mémorable dont les Boulting ont le secret. Le sacerdoce de notre héros bouscule alors simplement l’église mais va bientôt ébranler la société tout entière, lui causant alors de vrais ennuis. L’altruisme et la générosité ne font pas bon ménage avec le monde capitaliste, Smallwood par distribution de denrées gratuites pour les démunis bouleversant l’économie locale. Il en menace même les fondements puisque l’arrogante Lady Despard (Isabel Jeans) touchée par la grâce va dilapider son patrimoine pour ces bonnes œuvres, la vente de ses actions provoquant la méfiance des marchés.

Le film évite pourtant cette dualité réductrice, le dessein de Smallwood ne pouvant réussir dans un monde où la corruption et l’individualisme dépasse la dimension même de classe sociale pour n’être qu’un mal généralisé. La famille Smith recueillie par notre héros s’avèrera une bande filous « affreux, sales et méchants » vivant aux crochets des aides sociales, toujours prêtes pour un mauvais coup et surtout au détriment de leur bienfaiteur. La générosité de Lady Despard reposera plus sur l’espoir d’un au-delà que  sur un réel souci des autres. L’analogie entre la tendresse qu’elle donne à ses chiens et les sans-abris -  eux-mêmes crasseux, profiteurs et anonymes - qu’elle loge est d’un terrible cynisme. Smallwood n’avait pas prévu la nature profondément mauvaise de l’Homme, indifférente à son milieu. 

Le cadre même de cet esprit de bienfaisance s’avère ainsi gangréné par la malveillance ordinaire : les ménagères se crêpent le chignon pour des victuailles gratuites sous une bannière « Aimez- vous les uns les autres », les Smith escamotent la marchandise en vue de marché noir et les familles riches envoient leur chauffeur en guenille pour profiter de l’aubaine. Alors que dans les productions Ealing les singularités d’une communauté en faisait une entité unie face au monde extérieur, l’esprit altruiste de Smallwood isole la ville et divise ces habitants rattrapés par la loi du marché. Dès lors les anciennes divisions et l’intolérance ordinaire s’en trouvera exacerbée, « l’autre » quel qu’il soit étant toujours le responsable idéal.

La satire s’estompe pour le vrai pamphlet, le rire laissant place au dépit – Ian Carmichael habituel benêt/naïf des Boulting n’a du coup qu’un rôle fugace, incarnant l’autre Smallwood plus conciliant. La prestation de Peter Sellers sauve pourtant l’ensemble du nihilisme qui guette l’ensemble. On se souvient souvent de l’acteur pour ses prestations comiques schizophrènes – Lolita, Docteur Folamour – mais il sut souvent, notamment chez les Boulting composer des prestations dramatiques habitées à comme l’ouvrier syndicaliste de Après moi le déluge. Ici il se déleste de tout artifice pour une interprétation réellement sincère. Le comique naît de son optimisme béat face à la corruption ambiante et l’émotion persiste également par sa bienveillance inébranlable envers son prochain pourtant si décevant – ce sourire retrouvé dans sa demeure mise à sac simplement en ramassant le jouet oublié d’une fillette. 

La perte de son père en 1962 et les discussions avec un prêtre qui s’ensuivirent auraient orienté cette option de jeu chez Peter Sellers qui tient l’un des rôles les plus touchant de sa carrière. La dimension  christique de Smallwood va se poursuivre sans le décalage comique initial. Faisant à une foule haineuse refusant le message d’entraide qu’il lui offre, Smallwood sera lynché mais aura aussi littéralement droit à son Ascension dans une conclusion surprenante. L’humour plus diffus laisse ainsi place à une profondeur et une émotion plus marquée qu’auparavant, les Boulting signant un pendant anglais plus désabusé de L’Extravagant Mr Deeds –autre bienfaiteur rejeté – de Frank Capra. Un de leurs meilleurs films.

Sorti en dvd zone 2 chez Tamasa

Extrait


7 commentaires:

  1. "La scène d’ouverture nous présente la ville imaginaire d’Orbiston Parva, un microcosme reflet d’un monde où toute spiritualité a disparu. La voix-off d’entertainer nous présentent les vrais dieux qui régentent la cité, ceux du capitalisme. Les symboles de ce capitalisme reprennent à des fins publicitaires les préceptes religieux, la Sainte Trinité devenant les trois vertus de l’antidépresseur Tranquilax et le paradis n’étant convoqué que pour se porter chance à la loterie locale. Les églises de la région ont intégrées ce principe et se livrent une féroce concurrence, entre la fibre nationaliste de l’église anglicane ou celles prônant la religion punitive promettant l’enfer au pêcheur, les créneaux sont nombreux."
    On voit bien que ce n'est pas la ville imaginaire d’Orbiston Parva! D'après quelques faits cités ci-dessus c'est une ville déjà réelle!!!

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  2. bonjour, je viens de voir, enfin, Heaven's Above. L'humour est moins percutant que dans Aprés moi le déluge (un chef-d'oeuvre à mon sens) plus drôle,plus caustique,mais Heaven's above est bien plus sombre,comme vous le dites si bien, la satire allant bien au-delà de l'église, et visant la nature humaine. C'est moins candide que le Capra, plus noir et désespéré. Peter Sellers est formidable. J'ai adoré. Et encore bravo pour votre chronique. J'ai hâte de voir leurs autres comédies.

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    1. Oui à part le final plus excentrique le film est vraiment plus acide dans son ton comique bien désabusé sur la nature humaine. Et ils ont vraiment su donner des rôles différents à Peter Sellers il est excellet ici et pareil en délégué syndical dans Après moi le déluge. Et oui ça vaut le coup de creuser j'en ai chroniqué pas mal sur le blog il y a de quoi faire !

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  3. Je suis fan du cinéma anglais, mais pas que, et je vais poursuivre ma découverte, grâce à vous,en partie,du cinéma des frères Boulting et d'autres.
    bonne soirée.

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    1. En plus ce n'étit pas forcément le cas il y quelques années mais désormais on trouve pas mal de leur films en France. Hors comédie "Le gang des tueurs" est un peit chef d'oeuvre du film noir, à voir aussi !

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    2. le gang des tueurs, c'est Brighton rock?
      je l'ai. Excellent en effet.

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    3. Oui c'est bien Brighton Rock !

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