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mercredi 28 décembre 2016

Your name - Kimi no na wa, Makoto Shinkai (2016)


Mitsuha, adolescente coincée dans une famille traditionnelle, rêve de quitter ses montagnes natales pour découvrir la vie trépidante de Tokyo. Elle est loin d’imaginer pouvoir vivre l’aventure urbaine dans la peau de… Taki, un jeune lycéen vivant à Tokyo, occupé entre son petit boulot dans un restaurant italien et ses nombreux amis. À travers ses rêves, Mitsuha se voit littéralement propulsée dans la vie du jeune garçon au point qu’elle croit vivre la réalité… Tout bascule lorsqu’elle réalise que Taki rêve également d’une vie dans les montagnes, entouré d’une famille traditionnelle… dans la peau d’une jeune fille ! Une étrange relation s’installe entre leurs deux corps qu’ils accaparent mutuellement. Quel mystère se cache derrière ces rêves étranges qui unissent deux destinées que tout oppose et qui ne se sont jamais rencontrées ?

L’heure de la rencontre entre Makoto Shinkai et le grand public français semble enfin arrivée avec Your Name, son film le plus accessible et véritable phénomène du box-office japonais récent – où il est devenu le plus grand succès d’animation derrière Le Voyage de Chihiro (2001), tout en entrant dans le top 10 tous genres confondus. Auparavant Shinkai constituait un secret bien gardé des férus d’animation japonaise avec une filmographie sensible parcourue par le thème central de la solitude et de l’éloignement entre les individus. Il l’illustrera tout d’abord par un romantisme suranné et le spleen adolescent de ses premières œuvres (le court-métrage The Voices of Distant Star (2002), La Tour au-delà des nuages (2004), puis par une approche plus adulte et douloureuse (la transition que constitue 5 centimètres par secondes (2007)) que ce soit par le deuil avec Voyage vers Agartha (2012) ou la différence d’âge des amoureux de Garden of Words (2013). Your Name constitue une véritable synthèse de toutes ces variations sur le même thème, tout en exprimant le renouveau plutôt que la redite pour Makoto Shinkai. On y retrouve le motif spatio-temporel comme motif de séparation, tant d’un point de vue symbolique, concret et surnaturel qui s’inscrit dans des grands genres : la science-fiction de The Voices of Distant Star et son voyage stellaire à la communication distendue avec la Terre, l’uchronie belliqueuse de La Tour au-delà des nuages où le salut vient du souvenir et des rêves et Voyage vers Agartha où l’aventure Miyasakienne (influence assumée) se baigne d’une noirceur inattendue. Parallèlement et notamment dans ses court-métrages Makoto Shinkai creusait le même sillon dans une approche narrative plus dépouillée et ancrée dans le réel.

5 centimètres par secondes exploite presque jusqu’à l’autisme le romantisme mélancolique du réalisateur avant d’oser un virage courageux et résigné avec son troisième segment où Shinkai accepte les désillusions de l’âge adulte. Les motifs esthétiques de Shinkai, délestés de l’apparat du cinéma de genre en voyaient leur force décuplées et construisaient des espaces intimes dont le sens du détail offrait un profond mimétisme aux sentiments des personnages dans le somptueux Garden of Words. Cette notion de distance prenait alors des contours plus complexes que traduisent les choix formels. La proximité physique du couple le temps d’une promenade dans le deuxième segment de 5 centimètre par secondes n’en signifie pas moins leur éloignement, tant par le ciel ténébreux qui domine la scène que par le plan d’ensemble qui élimine la notion de complicité par le regard pour les réduire à deux silhouettes anonymes dans le décor. 

A l’inverse il suffira de lever les yeux au ciel le garçon resté sur Terre de The Voices of Distant Star pour que le contrechamp s’opère depuis l’espace et à des années-lumière de là avec sa camarade partie depuis des années. Par un même choix de filmer des protagonistes perdus dans l’immensité d’un décor, il suffit d’un mouvement subtil, d’un choix de cadrage précis pour donner à ce thème de la distance une tonalité mélancolique mais follement romantique ou au contraire sombre et désespérée. Toutes ces nuances étalée dans la filmographie de Makoto Shinkai trouvent une forme d’unicité dans ce nouveau film.

Au premier abord Your Name semble détonner avec cette évolution de Shinkai par ce retour aux amours adolescente et à un postulat surnaturel, en plus d’adopter une tonalité légère inédite chez lui. La première partie exploite habilement la comédie romantique et de situation qu’induit le switch des personnages mais n’en fait pas le motif principal du récit. Le réalisateur s’affranchit de ce qui aurait pu constituer un film entier chez d’autres : tous les quiproquos et décalages comiques possibles se résumant à la seule première partie du film. Tout cela est tout de même largement et brillamment exploité, que ce soit l’ambiguïté sexuelle (certes de façon comique mais néanmoins concrète avec la découverte choquante ou amusée des « attributs » de l’autre, on aura même un semblant de coming-out avec un camarade de Taki sous le charme quand ce dernier est habité par l’esprit de Mitsuha) ou la perte de repères se répercutant à un ensemble plus vaste ville/campagne, Taki presque autonome et livré à lui-même – le père reste une silhouette – dans son cadre urbain alors que Mitsuha est plus entourée mais aussi écrasée par la tradition de ce monde rural.

Makoto Shinkai tout en exploitant des situations rebattues de l’animation japonaise (le travestissement et la sexualité incertaine d’un Ranma 1/2 ou le quotidien qui se dérobe dans La Traversée du temps (2007) de Mamoru Hosoda) tisse donc une comédie romantique enlevée et moderne où la complicité grandit par la découverte du quotidien de l’autre, par des échanges préventifs amusant via les smartphones. Tout en optant pour un ton plus lumineux et enlevé que d’ordinaire, c’est dans son style introspectif que Shinkai dévoile les nuances plus subtiles du récit. Après avoir jouée l’entremetteuse dans le corps de Taki, Mitsuha est frappée d’une tristesse inattendue qui rend réelle la chimère de cette relation étrange alors que ce déroule le rendez-vous amoureux qu’elle a initiée mais dont elle est absente. Quant à Taki, l’esprit absorbé par cette autre insaisissable, il s’avère totalement absent pour la vraie jeune femme avec laquelle il est en tête à tête.

L’intérêt est relancé par un rebondissement à mi-parcours où la distance entre les personnages ne s’avère pas géographique mais temporelle. Du coup la quête désespérée de l’autre retrouve donc la veine romanesque et la mélancolie suspendue des débuts de Shinkai, même si le surnaturel est là pour introduire une séparation lié à un argument plus tragique où plane le traumatisme de Fukushima pour les japonais. On conçoit alors sous la légèreté de façade la virtuosité de cette première partie pour déployer une structure complexe, introduire magnifiquement l’entourage du couple et toutes les notions traditionnelles et rituelles japonaise qui auront leur importance par la suite.

C’est formellement somptueux, que ce soit dans la poésie urbaine colorée et foisonnante reprise en meilleur encore de Garden of Words et on a une belle audace en sortant enfin de la célébration pastorale et rurale de Ghibli et de ses successeurs (Les Enfants Loups (2012), Lettre à Momo (2011, Un été avec Coo (2007), Souvenirs gouttes à gouttes (1991) : tous très bons mais prolongeant la tradition et le thème du « Furusato » – retour au pays natal – de l’animation japonaise) où la campagne et ses traditions sont une prison pour l’héroïne qui ne rêve que de liberté à Tokyo.

Les idées poétiques tant narratives que visuelles sont splendides (la rencontre tant attendue dans un entre-monde au crépuscule poursuivant l’interaction chimérique du couple, le double sens poétique et morbide de la chute de météorites selon l’instant du récit) et Shinkai s’offre une autocitation passionnante avec des retrouvailles finales reprenant la situation et la mise en scène de l’épilogue de 5 centimètres par secondes mais avec une issue différente. Le spleen adolescent sombre de ce film tout comme le mélo adulte un poil trop forcé sur la fin de Garden of Words trouve un équilibre lumineux dans Your Name, comme une réponse chargée d’espoir à l’incertitude et la fatalité qui imprègne les japonais après les catastrophes récentes. Cette idée de de la catastrophe de Fukushima comme raison de raviver la flamme vitale se trouvait déjà dans Les Enfants Loups où Mamoru Hosoda faisait d’une imagerie associée au passé un motif de construction du futur – comme nous l’expliquions dans notre dossier Animation japonaise et Ecologie. Makoto Shinkai procède de la même manière, en s’éloignant des amours sans issues qui irriguent son œuvre  pour enfin laisser les sentiments s’affirmer, ici et maintenant.

En salle

 

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