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mercredi 14 décembre 2016

Les Poings dans les poches - I pugni in tasca, Marco Bellocchio (1965)

Souffrant de crises d'épilepsie, le jeune Alessandro s'est, petit à petit, enfermé dans une sorte de monde parallèle où il ressasse inlassablement son amertume, sa révolte, sa haine d'autrui en général et de son milieu bourgeois en particulier. Perdu dans l'admiration de son frère Augusto qui rêve de départ, et l'amour coupable qu'il voue à sa sœur Giulia, Alessandro, entre crises d'épilepsie et débilité congénitale, tente de détruire l'oppression familiale.

Les Poings dans les poches est un des premiers films les plus fulgurants de l’histoire du cinéma, un brûlot unique en son genre qui fera figure d’ovni à sa sortie. Si l’on peut éventuellement associer le film à un courant précurseur de Mai 68 au côté du Prima della rivoluzione de Bernardo Bertolucci (là aussi un très jeune réalisateur signant une œuvre en réaction de la production italienne d’alors) sorti l’année précédente, Bellocchio se démarque par un ton, un style et des thématiques infiniment personnels. Bertolucci perdait en intensité et substance par une influence trop marquée de la Nouvelle Vague quand Bellocchio digère de manière bien plus subtile les approches d’un Buñuel notamment. De plus loin de la confection profondément collégiale qui définit le cinéma italien de l’époque, Bellocchio signe entièrement seul le scénario de ce premier film dont il est également producteur.

Il pouvait difficilement en être autrement quand on scrute les prémisses du projet. Après des études à l’Académie d’art dramatique de Milan et au Centre du Cinéma Expérimental, Bellocchio signe trois court-métrages (La colpa e la pena (1961), Ginepro fatto uomo (1962)) et aspire à signer un long inspiré de son histoire personnelle. Le Poings dans les poches se déroule ainsi dans sa province natale de l’Emilie-Romagne et la famille dysfonctionnelle du scénario s’inspire grandement de la sienne, lui qui perdit son père à dix-sept et vit son frère aîné Piergiorgio endosser difficilement ce rôle patriarche. L’enfance sous le régime fasciste de Mussolini avait également imprégné la famille d’une image troublée pour Bellocchio avec une mère admirative du Duce et un père contraint par convenance de porter la chemise noire. 

Tout cela nourrit le regard à la fois froid et monstrueux qu’il porte sur ses personnages. Tous les rapports familiaux du film reposent sur les notions de dominants/dominés, de dépendance à l’autre et d’un foyer faisant autant office de refuge au monde extérieur que de prison. Alors que l’aîné Augusto (Marino Masè) aspire à s’installer en ville et à se marier, il est comme enchaîné à leur demeure familiale par diverses contraintes. Ce sera d’abord une fratrie problématique avec l’inconséquence d’Alessandro (Lou Castel), l’immaturité de Giulia, l’attardement mental de Leone (Pierluigi Troglio) et également la cécité de la mère (Liliana Geraci). Dès le départ, Bellocchio affirme ce désordre familial notamment lors d’une scène de repas où les disputes puériles d’Alessandro et Giulia contrastent avec leur âge adulte, et où l’impotence physique de la mère (le chat venant manger dans son assiette) et psychique de Leone (faisant des bruit de bouche en mangeant comme une enfant) en font des figures perturbées. Augusto en patriarche de substitution fait ce qu’il peut mais rêve surtout de fuir cet environnement monstrueux.

Alessandro, plus cruel et complexé par son épilepsie voit dans les autres des obstacles à une existence meilleure. Si Alessandro joindra la parole aux actes, c’est par un esprit de rébellion dévoyé qui le conduira à des méfaits révoltant - qui annoncent ceux des activistes des Années de Plomb du Buongiorno, notte (2003). C’est ce côté vindicatif mais tournant finalement à vide (le matricide puis le fratricide ne l’amènent pas à concrétiser les semblants de projets qu’ils visent) qui le démarque mais ce poids de la famille se ressent également chez les autres. Le passage fondamental sera ainsi l’absence de réaction voir l’espérance d’Augusto lorsqu’Alessandro lui annonce dans une lettre vouloir tuer le reste de la famille en voiture pour le laisser libre. De même Giulia semblera étrangement détachée lorsqu’elle saura les vraies circonstances de la disparition de leur mère. Quand l’affection daigne s’exprimer, elle est tout aussi douteuse.

Giula réconforte avec une tendresse déplacée les crises d’épilepsie d’Alessandro, et sa volonté de briser le couple d’Augusto et Lucia (Jenny MacNeil) se justifie autant par un désir de maintenir le statu quo familial que par un désir incestueux. La maison, étouffante, étroite, engoncée de meuble et chargé du passé est un lieu de cauchemar que Bellocchio baigne d’une austérité étrange. Le réalisateur se détache de tous les courants d’alors : aucune trace de néoréalisme, pas d’expérimentations narratives et formelles issues de la Nouvelle Vague, trop austère pour un existentialisme à la Antonioni et les rares rires sont bien trop perturbant pour évoquer la comédie  l’italienne. Bellocchio semble plus faire figure d’entomologiste de la monstruosité où les extérieurs montagneux, la ville sans nom offre un reflet opaque nous faisant bien comprendre que la société n’est pour rien dans la nature dérangée des protagonistes. Bellocchio croise ainsi le mystère d’un Buñuel et la maitrise du Joseph Losey de The Servant avec un récit d’aliénation voisin.

Le détachement absolument glacial des scènes de meurtres (jouant de la durée pour la mise en situation puis de l’ellipse pour l’exécution) n’en rend le film que plus suffocant. Lou Castel est absolument extraordinaire, dissimulant le démon sous les traits juvéniles et poupin. Maintenir le désordre familial pour mieux dominer et éliminer les faibles est son seul objectif mais, rattrapé par son propre mal il paiera chèrement cette déshumanisation dans une ultime séquence aussi magistrale qu’insoutenable. Un très grand film qui annonce une grande carrière.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo 

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