Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 9 octobre 2010

Du Rififi Chez les Hommes - Jules Dassin (1954)


Tony le Stéphanois, gangster usé, ruiné et fatigué par 5 ans de prison, se lance dans un dernier gros coup. Aidé de trois complices, truands au code d’honneur strict (pas d’armes, pas de sang, pas de trahison) il monte le braquage audacieux d’une joaillerie en plein cœur de Paris. Trahie par une ancienne maîtresse de Tony, la bande devra alors mener de front le cambriolage et un duel meurtrier avec le gang rival des Grutter.

Après un enchaînement faramineux de pépites du film noir (Les Démons de la liberté, Les Bas Fonds de Frisco, Les Forbans de La Nuit, La Cité Sans Voile), l'ascension de Jules Dassin se voit stoppée net par le Maccarthysme qui le contraint à s'exiler en Europe. Après plusieurs projets avortés en Italie et en France (ses ennuis récent le voyant se faire lâcher par Fernandel, pas très loyal, avec qui il devait tourner L'ennemi public numéro 1), il se voit proposer l'adaptation du roman noir de Auguste Breton, Du rififi chez les hommes. L'occasion est trop belle de renouer avec le genre qui fit sa gloire dans son pays d'origine et il s'y attelle aussitôt, co écrivant l'adaptation avec Lebreton lui même.

Le style, hérité du film noir américain croisé avec une tradition française plus terre à terre sous influence des romans de Simenon, va permettre de créer l'un des plus beaux cas d'hybridation du meilleur des deux pays, grâce au talent de Dassin. Ainsi, l'aspect documentaire que Dassin put expérimenter sur ses films américains se retrouve ici, avec l'urbanité parisienne de l'époque captée avec acuité et totalement immersive, un vrai instantané du quotidien de l'époque. Les monuments et les grandes avenues sont délaissés au profit des bars louches, des ruelles sordides et des appartements miteux où se réunissent les truands.

De la même façon, ces derniers sont saisis dans la plus pure tradition française, surnom haut en couleur compris. Le vieux gangster sur le retour et usé par la prison Tony Le Stephanois est remarquablement incarné par un Jean Servais glacial, son acolyte gros bras Jo joué par l'acteur allemand Carl Möhner, l'italien expansif Mario Ferrati et Cesar le Milanais, as de l'ouverture de coffre, joué par Dassin lui même.

Parallèlement, l'onirisme du film noir américain se marie idéalement à l'intrigue avec un Dassin livrant une série de plans, cadrages ou éclairages surprenants dans un polar francais. On peut signaler entre autres toute la séquence totalement fantasmagorique où le Stéphanois tue le Milanais qui, entre l'ombre expressionniste de Tony dans l'embrasure d'une porte éclairant la pièce et le meurtre final en travelling arrière et caméra subjective, jure avec tout l'aspect réaliste qui précède. Le retour en voiture lors de la dernière scène filmée du point de vue de Tony mortellement blessé bascule aussi avant l'heure dans une vision presque psychédélique (façon Boorman du Point de Non Retour) avec ce montage saccadé et ses paysages qui défilent à toute vitesse.

Le morceau de bravoure qui vaudra au film la postérité, c'est bien évidemment le casse, les préparatifs minutieux ayant été remarquablement amorcés à coup d'astuces, de système D et d'ingéniosité, l'époque où les caper movies n'étaient pas plombés par le tout technologique. Donc c'est à un véritable tour de force de 27 minutes sans dialogues, tendu à bloc avec un montage au cordeau et des acteurs sous tension. Dassin avait d'abord prévu d'adjoindre de la musique à la séquence, mais impressionné au montage par la puissance de la séquence sans dialogue, il se ravisa et c'est la toute jeune Nadine Trintignant, alors monteuse, qui dut annoncer la nouvelle au compositeur Georges Auric le jour de l'enregistrement. Dassin égalera presque ce haut fait quelques années plus tard avec le casse de Topkapi, mais le film en lui même est nettement moins impressionnant.

On signalera aussi une utilisation de la violence surprenante, alternant constamment hors-champ renforçant la puissance émotionnelle (la mort de Tony le Stephanois, qui corrige à la ceinture son ex qui l'a trahi) et tuerie au grand jour libératrice (la mort de l'affreux tueur junkie joué par Robert Hossein). L'érotisme s'avère aussi bien plus ouvertement prononcé que dans un film américain, avec la séquence de music hall où est interprété Rififi (et la robe ultra moulante et décolletée de la chanteuse), les jeux sexuels entre Mario et sa femme, ainsi que les tenues peu vêtues de celle-ci, jouée par la plantureuse Claude Sylvain.

Comme souvent dans le genre c'est par les femmes et un coup du destin que le vent tourne, et la conclusion tragique dans la plus pure tradition du genre est d'une grande puissance. Grand film.

Sorti en dvd zone 2 chez Gaumont dans une belle édition, le zone 1 édité par Critérion est de toute beauté aussi.


vendredi 8 octobre 2010

Étranges Vacances - I'll Be Seing You, William Dieterle (1944)


Un superbe mélodrame, poignant et subtil à mettre parmi les meilleur film de William Dieterle. Etats-Unis, en pleine Seconde Guerre Mondiale, un soldat en permission (Joseph Cotten) fait la connaissance dans le train d'une charmante jeune femme (Ginger Rogers) avec qui il sympathise rapidement. Pourtant quelque chose sonne faux dans cette rencontre, les deux semblant dissimuler des informations plus douloureuse sur leur situation respective. On apprendra ainsi progressivement que Cotten souffre du traumatisme du soldat suite à une blessure et que Ginger Rogers purge en fait une lourde peine de prison pour un crime involontaire et que sa liberté est due à une permission exceptionnelle pour bonne conduite durant les fêtes de fin d'années.

Dieterle use d'une remarquable finesse psychologique pour dévoiler puis faire ressentir la profonde solitude et le tourment intérieur de ses héros. Ce sera de manière plus "physique" avec Joseph Cotten dont la prestation trahi tout les doutes de son personnage traumatisé par la guerre et inadapté à la civilisation. L'acteur délivre une de ses plus intense prestation, le regard fuyant et cherchant ses mots toujours à la limite de la crise nerveuse en début de film, puis progressivement détendu chaleureux et aimant au contact de Ginger Rogers. Avec cette dernière, Dieterle joue plus sur sa pure performance et une mise en scène subtile pour illustrer la honte et la dissimulation que sa situation entraîne.

En effet les réactions des deux personnages sont diamétralement opposé l'un envers l'autre pour faire face à leur secret, faisant ainsi la différence entre un traumatisme purement psychologique et un autre de nature plus sociale. Cotten au départ renfermé et emprunté fait un vrai effort sur lui même et la chaleur de Ginger Rogers ainsi que le sentiment amoureux naissant l'amène à se libérer et se livrer à coeur ouvert alors qu'elle compréhensive envers lui n'osera jamais avouer sa faute révélée par accident dans les toutes dernières minutes.

Ces facettes sont ainsi abordés alternativement tout en retenue (voir le flashback traumatique de Ginger Rogers remarquable) ou de manière plus frontale comme ce moment intense où Dieterle fait ressentir comme rarement le bouillonnement fiévreux d'une crise d'angoisse avec Joseph Cotten. Au passage le scénario égratigne pas mal un certain esprit belliciste régnant alors aux Etats-Unis à travers des échanges (le passage avec le barman nostalgique du front, les politiques demandant l'opinion des soldats en permission à la fin) où des situations en arrière plan (les enfants jouant à la "guerre") qui agressent constamment un Joseph Cotten à l'équilibre encore très précaire. On peut soupçonner les origines européennes de Dieterle dans cette manière critique mais pas vindicative de dépeindre ce moment précis de son pays d'accueil.

Le seul havre de paix semble être la chaleureuse famille de Ginger Rogers, faisant osciller le film entre le pur drame et la comédie de noël plus légère. On trouve d'ailleurs une pimpante Shirley Temple désormais adolescente dans un rôle jouant bien la nature mi exubérante mi agaçante bien connue de ses rôle enfantins avec un très attachant et immature personnage. Là aussi Dieterle est des plus habile, la relation entre Temple et Ginger Rogers est très belle et les différents moments les rapprochant (les étiquettes séparant leur affaires enlevées après le dur aveu de Rogers) notamment une scène très émouvante en conclusion lorsque Temple comprend son erreur d'avoir dévoilé le passé de sa cousine et tente de la réconforter. L'alchimie entre Cotten et Rogers (peut être son plus beau rôle versant dramatique) porte haut l'émotion suscité par le film, en particulier les retrouvailles finales splendide.


Disponible uniquement en dvd zone 1 chez Mgm et doté de sous titres français.


Extrait des dix premières minutes

jeudi 7 octobre 2010

Les Nuits Blanches - Le Notti bianche, Luchino Visconti (1957)


Un jeune homme, Mario, erre dans les rues désertes d'une ville, la nuit. Il rencontre sur un pont une jeune femme qui pleure, Natalia. Il obtient d'elle un rendez-vous pour le lendemain à la même heure et au même endroit. Lorsqu'ils se revoient, Natalia lui avoue qu'elle attend son "grand amour", rencontré un an auparavant et qui logeait dans le même immeuble qu'elle.

Après le relatif échec et l’accueil critique mitigé de Senso, Visconti a à cœur de prouver qu’il est capable de mener un projet ambitieux sans budget dispendieux. Ce sera le cas avec ces Nuits Blanches, belle adaptation revisitée d’une nouvelle de Dostoïevski (Visconti étant déjà familier de l'auteur pour avoir mis en scène Crime et Châtiment en 1946), source d’inspiration d’autres œuvres majeures telles que la récente ré-interprétation qu’en fit James Gray avec son beau Two Lovers.

La volonté de revenir à un projet modeste pourrait laisser supposer que le Maestro pensait retrouver la fibre néo réaliste de ses débuts, mais il n’en sera rien. L’arrivée de Maria Schell (récompensée peu de temps auparavant à la Mostra de Venise pour le Gervaise de René Clément) et de Jean Marais (apportant des capitaux financiers français) au casting contribue à réunir un budget un peu plus conséquent. Visconti va donc créer à Cineccità une portion de la ville imaginaire (Livourne chez Dostoïevski), théâtre des amours contrariées de ses héros.

Les Nuits Blanches, c’est le récit des déboires de Mario (Marcello Mastroianni), jeune homme solitaire qui va tomber amoureux de Natalia, obsédée par le souvenir d’un autre homme. Chaque soir elle attend sur un pont celui qui lui a promis de revenir à elle depuis un an, Visconti délivrant un récit hors du temps, s’appropriant le texte original par quelques différences subtiles dans la nature des personnages. Les errances nocturnes du couple dans ce cadre donnent des élans de poésie d’inspiration théâtrale comme la façon très artisanale dont se manifestent les éléments naturels. L’aspect de rêve éveillé se trouve renforcé par cette brume vue par une caméra filmant à travers du tulle ou cette neige factice à la touche féerique. Comme il est souligné par les intervenants dans les bonus, la mise en scène fluide de Visconti semble grandement inspirée de Jean Renoir (dont il a été l’assistant) lors des transitions passé/présent, quand Maria Schell raconte son histoire à Mastroianni. Un panoramique peut nous transporter d’un lieu à un autre en plan séquence, ou faire basculer un décor d’une temporalité à une autre d’un regard. Une autre influence française, le réalisme poétique des œuvres Carné/Prévert, n’est pas bien loin non plus.

Hormis une scène de bal où la piste s’emballe au son de rock’n’roll fifties, la dimension tragique et intemporelle du récit demeure intacte. Les passions contrariées du héros par le souvenir idéalisé de l’autre (Jean Marais, plus mature et imposant que le personnage de la nouvelle) chez l’être aimé, un amour possible entrevu dans un bref moment de communion puis une douloureuse séparation finale : tous les éléments sont en place. Marcello Mastroianni, qui se sera tant plu a fuir les rôles de jeune premier romantique auquel son physique avantageux le destinait, est ici remarquable et poignant en amoureux solitaire (sa détresse lors du finale est vraiment communicative). Maria Schell, aux confins de la folie et de la passion dévorante, amène une nature exaltée et angoissée constamment lumineuse par son jeu vivace. Visconti réussit son pari et le film obtiendra le Lion d’Argent à la Mostra de Venise.

Sorti récemment en dvd zone 2 chez Carlotta dans une très belle copie.

mercredi 6 octobre 2010

As You Like It - Kenneth Branagh (2006)


Avec cette production tv HBO, Kenneth Branagh signait là sa dernière adaptation filmée de Shakespeare à ce jour avec Comme il vous plaira. Le film est malheureusement le symbole de son déclin des années 2000 tant ce qui faisait la réussite de ses précédentes tentatives s'avère poussif ici. Le film ne manque pourtant pas d'idée. Alors qu'on pensait qu'il ne pouvait pas aller plus loin que la transposition en comédie musicale de Peines d'amours perdues, Branagh ose carrément ici remplacer le cadre de la pièce par le Japon XIXe où un casting occidental grimé va se démener dans un cadre et en costume nippon. Fausse bonne idée malheureusement car utilisée de manière très superficielle.

Alors que dans Peines d'amours perdues il prenait à bras le corps son choix de faire une comédie musicale et l'assumait de bout en bout, ici ça n'a que des vertus esthétiques qui surprennent au début mais qui n'ont aucune incidence sur la tonalité ou la narration, le tout aurait pu être raconté dans un cadre anglais sans que ça change grand chose (c'est particulièrement vrai pour toute la partie en forêt). L'esthétique parlons en d'ailleurs, dans Hamlet ou Beaucoup de bruit pour rien on devinait un certain goût de Branagh pour le rococo qu'il parvenait heureusement à doser et là avec un cadre japonais ça ne fait ni authentique, ni gentiment décalé mais juste très kitsch malgré une recherche manifeste dans la photo (criarde) et les décors. Le style grandiloquent et excessif si identifiable du réalisateur est aux abonnés absent et la mise en scène s''avère assez plate et télévisuelle.

L'intrigue est une nouvelle fois très fidèle à la pièce avec un début jouant sur les antagonismes fraternels passés et présent avant de partir dans un joyeux jeu de marivaudage pour ce qui est une des pièces les plus légères de Shakespeare. Là aussi le rythme poussif, les personnages secondaires mal intégré (l'histoire avec Afred Molina agace plus qu'autre chose) et l'intrigue principal entre Rosalind et Orlando déséquilibré peinent à susciter l'intérêt. Le début du film assez sombre avait pourtant bien posé les enjeux mais le tout s'englue assez vite.

On sent une réelle volonté de retrouver la légereté de Beaucoup de bruit pour rien mais la ça ne prend pas. Pourtant contrairement à Peine d'amour perdues l'interprétation est de premier ordre. Bryce Dallas Howard en Rosalind est tout en candeur et espièglerie idéalement secondé par l'excellente Romolai Garai (découverte dans le joli Angel de François Ozon) et les seconds rôle prestigieux s'en sortent bien comme Kevin Kline (récompensé du Screen actors award) en Jacques ou Alfred Molina en fou. Branagh semble vraiment avoir perdu sa formule magique (on ne va pas rappeler son désastreux remake du Limier de Mankiewicz) espérons que la futur adaptation de Thor à venir le relance.


Inédit en France où il n'a pas bénéficié d'une sortie salle. Disponible en dvd zone 1 doté de sous titres français.

mardi 5 octobre 2010

Quelque part dans le temps - Somewhere in time, Jeannot Szwarc (1980)

En mai 1972, le soir de la première représentation de sa toute première pièce de théâtre, Richard Collier(Christopher Reeve) fait la rencontre d'une vieille femme qui l'implore de « revenir vers elle ». Huit ans plus tard, alors qu'il essaye de trouver l'inspiration pour sa nouvelle pièce au « Grand Hôtel », il est étrangement captivé par la beauté d'une jeune femme sur une vieille photographie. Richard découvre qu'il s'agit d'une actrice célèbre du début du XXe siècle : Elise McKenna (Jane Seymour).

Si certains grand chefs-d’œuvres de l’histoire du cinéma doivent leurs qualités à leur conception dans la douleur, d’autres au contraire semblent avoir été touchés par la grâce durant tout leur processus de création, entre vraie belle inspiration et hasards incroyablement heureux. On peut aisément classer ce Somewhere in time dans cette seconde catégorie tant, des interprètes au réalisateur, tout semble s’être idéalement agencé pour livrer un film magique.

Tout part d’une expérience de l’auteur Richard Matheson qui, subjugué par une vieille photo de l’actrice de théâtre Maude Adams, va faire une véritable fixation. Imaginant ce qui pourrait arriver s’il remontait le temps pour la retrouver, il s’isole dans un vieil hôtel pour écrire Le jeune homme, la mort et le temps, reconnu comme un de ses plus beaux romans, où le héros est donc un miroir de lui-même.

Lorsqu’une adaptation cinéma est envisagée, le producteur Stephen Deutsch fait appel au réalisateur Jeannot Swarc, qui vient de remporter un certain succès avec Les Dents de la mer 2, seule suite valable du chef-d’œuvre de Spielberg. Ce français installé à Hollywood est un choix étonnant, au mieux honnête faiseur dans la première partie de sa carrière (Jaw 2 donc, mais aussi Supergirl ou Santa Claus dans les 80’s) , vrai tâcheron dans la seconde (les navrants La Vengeance d’une blonde et Hercule et Sherlock durant les 90’s) et aujourd’hui reconverti en réalisateur tv pour des séries comme Smallville ou Heroes. On peut donc véritablement parler de la rencontre d’un auteur avec son sujet, tant Szwarc fait montre ici d’une inspiration qui fera défaut au reste de son œuvre, ce Somewhere in time constituant vraiment le projet de sa vie.

L’un des grands mérites de Szwarc est d’avoir su retranscrire brillamment l’esprit du roman de Matheson dans le fond comme dans la forme. Le concept d’un homme effectuant un voyage dans le temps par la seule force de son esprit est d’une grande puissance littéraire, mais difficilement traduisible à l’écran, à moins de toucher au plus près l’un des thèmes principaux du livre (et qui en suscita l’écriture), l’obsession amoureuse.

Christopher Reeve, souhaitant se sortir du carcan Superman, livre une prestation incroyablement habitée, véritablement hypnotisé par la photo de Jane Seymour dont la beauté et le mystère sont idéalement capturés bien avant son apparition effective à l’écran, le spectateur partageant la fascination du héros (avec une jolie idée narrative révélant plus tard qu’elle regardait Collier quand fut prise la photo). Reeve eut d’ailleurs une belle inspiration en demandant à découvrir pour la première fois la photo de Elise McKenna au moment du tournage de la scène, renforçant ainsi l’intensité de ce moment en une prise magistrale, où la photo se voit illuminée d’une lumière diaphane annonçant l’ambiance onirique de la seconde partie du film.


La mise en image du saut dans le temps obéit donc également à cette traduction sur pellicule de l’obsession amoureuse. Le montage traduit le long processus conduisant Richard Collier à se convaincre de la possibilité de remonter en 1912 ; le saut en lui-même reste dans cette tonalité de rêve éveillé, avec la chambre se transformant lentement en fondus enchaînés discrets, et ce n’est qu’un simple rayon de soleil qui nous fera comprendre qu’il a réussi. L’absence d’effets spéciaux et l’usage d’outils purement cinématographiques contribuent grandement à la crédibilité de la scène, en se focalisant sur la psyché de son héros.

Le poids du destin et de l’inéluctable pèse sur tout le film, en particulier l’histoire d’amour, que Szwarc parvient à traiter avec une belle efficacité au vu du court laps de temps où se déroule le récit. Retardée plusieurs fois, la rencontre entre Reeve et Jane Seymour offre une des plus belles scènes du film, les deux amants se retrouvant dans un sous bois, irrésistiblement attiré l’un vers l’autre, alors que le temps semble se figer.

Tous les indices, les repères distillés auparavant, conduisaient à ce moment résumé idéalement à cette question posée par Jane Seymour, alors qu’elle voit Richard Collier pour la première fois : « Is it you ? ». L’aspect film d’époque est particulièrement plaisant, le cadre du Grand Hotel (l’hôtel du roman, qui était le même que celui de Certain l’aiment chaud, fut écarté) offrant des vues particulièrement majestueuses, notamment la scène de l’après-midi en amoureux des héros, où la photo diaphane de Isidore Mankofsky, inspirée des peintures impressionnistes de Monet et Degas, fait merveille.


Les rares infidélités au roman de Matheson se font également dans le bon sens. Dans ce dernier, le héros mourrait d’une tumeur au cerveau causée par l’effort consenti pour le voyage dans le temps. Szwarc va donner une issue plus romantique, où Collier meurt de chagrin d’avoir perdu son amour. En effet, si l’on est prêt à croire qu’un homme puisse remonter en 1912 par amour, pourquoi ne pourrait-il mourir pour la même raison ? Dernier atout de taille, un score exceptionnel de John Barry, parmi ses plus marquants. Loin de ses cachets habituels, il accepta le projet par amitié pour Jane Seymour et, ayant perdu ses deux parents à quelques semaines d’intervalles, trouva dans les tourbillons de sentiments du film un écho à sa propre tristesse pour livrer une musique mélancolique et romanesque.

Mal distribué, le film fut un échec à sa sortie, au grand dam de ses instigateurs. Mais les multiples rediffusions télé lui ont conféré au fil des ans une aura de film culte, au point d’être considéré comme un classique méconnu aujourd’hui. Les sites anglo-saxons décryptant le film (notamment ses étonnantes similitudes avec le Titanic de James Cameron) pullulent sur Internet et une convention fut même organisée en 2000 au Grand Hôtel pour ses 20 ans. De leur propre aveu, Jane Seymour, Jeannot Szwarc et Christopher Reeeve admettent d’ailleurs, dans l’émouvant making of du dvd, avoir vécu là le moment le plus passionnant de leur carrière. On est tout disposés à les croire.


Sorti en dvd zone 2 français mais désormais difficilement trouvable, mais disponible en zone 2 anglais doté de sous titre français ou zone 1 doté de sous titres anglais et d'une vf. Pour ceux qui veulent prolonger la magie du film un lien vers le site officiel.


lundi 4 octobre 2010

Comanche Station - Budd Boetticher (1960)


Jefferson Cody se rend chez les indiens pour leur acheter une femme blanche qu'ils gardent captive. Elle lui apprend se nommer Nancy Lowe. Sur le chemin du retour, il et elle sont rejoints par Ben Lane et ses deux hommes de main, Frank et Dobie. Ils fuyaient tous les trois une bande d'indiens qui les pourchassaient.
Lane apprend à Mrs Lowe que son mari a promis 5 000 $ à quiconque la ramènerait chez lui. Bien que Jeff affirme ne pas avoir connaissance de cette récompense, elle n'en croit pas un mot et perd la gratitude qu'elle avait pour son sauveur.


Ultime film du cycle Ranown et quasi chant du cygne pour Budd Boetticher qui va connaître bien des déconvenues de carrières dans les années à venir. Pour ce dernier tour de piste, le scénario de Burt Kennedy semble condenser et offrir une relecture de toute les facettes des films précédents du cycle que ce soit la trame (unité de temps de quelques jours, course poursuite comme dans Ride Lonesome), la caractérisation des personnages (l'antagonisme entre Randolph Scott et Claude Akins semblable à Ride Lonesome encore avec Pernell Roberts, Randolph Scott qui n'en finit pas d'être traumatisé par la perte de sa femme comme dans tous les films, l'histoire d'amour platonique avec Nancy Gate) quand ce n'est pas carrément des variations de scènes déjà vues tel ce monologue à double sens de Claude Akins qui rappelle celui (bien plus corsé) de Lee Marvin dans 7 hommes à abattre .

Cela pourrait être lassant pour qui connaît bien les films précédent mais il n'en est rien. La construction est une nouvelle fois exemplaire, partant de l'infiniment petit (Scott écumant seul le désert) vers des enjeux prenant où la prisonnière des comanches fraîchement délivrée devient source de conflit entre Scott et une bande hors la loi sans scrupule pour la prime de 5000 dollars promise à son sauveur. Randolph Scott solide comme un roc dévoile comme à son habitude une douce mélancolie, le deuil de sa femme se jouant aussi dans l'accomplissement de cette mission?

On retrouve cette tradition du vieil Ouest et du respect de l'autre dans le script de Kennedy, Akins malgré ses noirs dessein désirant en finir avec Scott à la loyale d'où ce moment (invraisemblable si on est trop cynique) où il vole à son secours lorsqu'il est pris au piège par les comanche alors qu'il lui suffirait de le laisser se faire tuer pour empocher la prime. De même les états d'âmes (un peu naïfs) des deux jeunes acolytes du méchant évite un manichéisme primaire, avec Boetticher les personnages et les enjeux sont toujours aussi complexe et contradictoires que la nature humaine sous les allures de série B simple (et pas simpliste.

Pour la seconde fois en scope après Ride Lonesome, ce dernier film est sans doute un des plus abouti du cycle visuellement. La première séquence où Scott se retrouve soudainement encerclé de comanche est saisissante, l'affrontement dans la station relai est d'une nervosité et d'une énergie exemplaire et Boetticher offre en conclusion un duel aussi bref qu'efficace et vraiment touchant (même s'il n'égale celui indépassable de Sept hommes à abattre qui tutoie lui Vera Cruz dans les sommets du genre).

On notera une certaines pointe d'érotisme latent dans la manière de filmer Nancy Gate, enjeux pécunier comme charnel (ce moment où elle sort de la bassine d'eau sous le regard concupiscent des hommes, les diverses remarques sur son physique) mais la solide prestation de l'actrice lui fait dépasser ce statut limité. Superbe etpoignante scène d'adieux et de retrouvailles finale (et un échange de regard entre Nacy Gate et Randolph Scott qui en dit long) avant de voir Randolph Scott éternel cavalier solitaire s'éloigner sous forme de silhouette dans les rocheuses et avec lui un certain idéal de ce type de western classique. Splendide.


Disponible dans le coffret zone 1 consacré à Budd Boetticher comme tout les autres films du réalisateur déjà évoqués sur le blog. Indispensable !


samedi 2 octobre 2010

Le Chacal - The Day of The Jackal, Fred Zinnemann (1973)


En 1963, trois dirigeants de l'OAS engagent un tueur professionnel pour assassiner le Général de GAULLE. Sans identité, sans visage, son nom de code est Chacal et ses services valent un demi million de dollars ! Pour collecter les fonds, l'OAS commet une série de hold-up qui éveille l'attention de la police française. Tandis que le Chacal organise avec méthode et dans le moindre détail son meurtre, la police tente de le prendre de vitesse.

Bon film d'espionnage exécuté par le vétéran Fred Zinnemann, dont la plus grande qualité et le principal défaut repose sur sa méticulosité extrême et sa froideur réaliste. Le ton est donné d'entrée avec une reconstitution de l'attentat du Petit Clamart, annonçant le contexte tendu de la France du début des 60's et de la menace qui plane sur De Gaulle. La trame du film se déroule avec une rigueur et une maniaquerie dans le réalisme excluant tout velléités de sentimentalisme et de spectaculaire superflu.

La lente préparation du Chacal se déroule ainsi en parallèle de l'enquête des services secrets français sans que le moindre détail de ces deux action ne nous échappe. Loin d'ennuyer, ce traitement est assez passionnant notamment dans les tâtonnement des services français qui remontent lentement la piste du Chacal à force de recherches pointilleuses. Les personnages sont ainsi (à quelques petits détail près) volontairement sans relief et se résume à la fonction qu'ils sont sensés occupé à l'écran et il faut tout le talent d'un Michael Lonsdale pour réellement faire exister son personnage de flic à l'écran. Dans le même ordre d'idée, le tueur incarné par Edward Fox n'est guère menaçant au premier abord, un gentleman anglais en apparence inoffensif mais qui s'avère un professionnel redoutable.

La première partie fonctionne ainsi du tonnerre tant que l'on alterne l'investigation et les préparatifs du crime mais le soufflé retombe lorsque le même ton sec est maintenu lorsque s'engage une vraie course poursuite entre les autorités française et le Chacal. Comme par hasard c'est là qu'interviennent les seules incohérence du film et les erreurs du Chacal jusque là infaillible avec un accident de voiture qui tombe bien ou encore l'aventure avec une aristocrate française.

Autre détail fâcheux, le tout anglais adopté alors qu'on traverse et suit divers personnage à travers plusieurs pays, ça casse pas mal le côté réaliste surtout quand on voit une de nos bonne vieilles concierges parisiennes s'exprimer parfaitement dans la langue de Shakespeare. En dépit de ces écueils Le Chacal a marqué son époque et demeure visuellement de très bonne tenue par son aspect direct et sans fioriture.

Il suscita même un médiocre remake avec Bruce Willis qui ne retient (et exagère par rapport à l'original bien plus sobre) que l'aspect transformiste du Chacal prétexte pour Willis à exhiber perruque, fausse moustache et postiches divers. Le roman de Frederick Forsyth (son premier et réputé meilleur) qu'adapte le film est vivement recommandé également, par son sens du détail et la description fascinante de la figure toute puissante de De Gaulle.

Sorti en dvd zone 2 français trouvable pour pas bien cher.


vendredi 1 octobre 2010

Aujourd'hui, demain et après demain - Oggi domani dopodomani, Marco Ferreri, Rafael Razcona et Eduardo de Filippo (1965)


Trois épisodes paradoxaux décrivant la crise du couple dans l'Italie des années 60.

Après le gros carton commercial et l'Oscar du meilleur film étranger du film à sketch Hier, aujourd'hui et demain, une suite s'imposait et c'est chose faite 2 ans plus tard avec ce Aujourd'hui, demain et après demain. L'unité de ton et de thèmes du premier film se dilue un peu avec l'absence de Vittorio De Sica, ici remplacé par trois réalisateurs différents, dont le célèbre Marco Ferreri. Exit aussi Sophia Loren et avec elle tout l'aspect régional du premier spécifique à De Sica pour des trames plus universelles. Marcello Mastroianni, par contre, est de nouveau de la partie, secondé par trois actrices différentes à chaque histoire, toujours centrée sur les problèmes de couple. Malgré le gros patchwork, le film est largement à la hauteur du premier, grâce à des scénarios totalement jubilatoires d'inventivité et de méchanceté.

Réalisateur le plus chevronné des trois, Ferreri ne réalise sûrement pas le meilleur sketch du long métrage avec La Rupture même si cela est loin d'être inintéressant. L'histoire narre le week-end des fiancés campés par Catherine Spaak et Marcello Mastroianni. Ce dernier incarne un odieux industriel obsessionnel qui ne voit en sa fiancée qu'une distraction, un repos du guerrier auquel il se désintéresse totalement une fois son plaisir assouvi. Pour souligner son indifférence, le scénario lui attribue une fixette absurde avec ce questionnement sur la résistance maximum d'un ballon en plastique lorsqu'on le gonfle. Assez charmant au début grâce à la présence lumineuse de Catherine Spaak, on voit le couple se désagréger lentement à cause de l'attitude lamentable de Mastroianni.

Loin d'être une simple dénonciation du machisme, on sent tout de même la patte de Ferreri sous la fêlure inexpliquée du héros avec une chute dramatique qui annonce les futurs héros autodestructeurs de son traumatisant La Grande Bouffe. Au niveau de la forme, on oscille entre l'onirisme à la Fellini (toute les recherches scientifiques de Mastroianni sur les ballons) et un aspect nouvelle vague, les échanges entre Mastroianni et Spaak évoquant le A bout de souffle de Godard, sentiment renforcé par l'usage du noir et blanc contrairement aux deux autres sketches en couleurs. Ce sketch était en fait à l'origine un long métrage complet charcuté par son producteur Carlo Ponti mécontent pour l'inclure ici d'où les défauts. Le film complet intitulé L'uomo dei palloni (Break-up, érotisme et ballon rouge en français) a été récemment restauré et réhabilité

Le second, L'heure de pointe mis en scène par de Rafael Razcona est déjà bien plus réjouissant. La première scène dans un aéroport pourrait faire penser que L'heure de pointe du titre fait référence aux transports mais non... Mastroianni, professeur invité chez un ami pour quelques jour constate les relations orageuses de celui-ci avec sa femme (jouée par Virna Lisi) qui le voit régulièrement sortir une arme (parfois) chargée à blanc et lui tirer dessus pour avoir la paix. Toute effrayée, la dame se montre douce et obéissante pendant quelques heures jusqu'au prochain conflit et ça repart.

La première manifestation des mœurs étranges du couple est carrément surprenante, puis ensuite c'est l'escalade dans l'absurde où l'on découvre que tout l'immeuble, puis tous les maris de la ville appliquent cette méthode pour se faire respecter avec festival de coups de feu toutes les cinq minutes. L'heure de pointe étant le départ des maris au travail le matin, créneau favorable aux disputes conjugales et où les coups de feux pleuvent de toutes parts. Le summum étant atteint lorsque le héros passe devant une cérémonie de mariage où un pistolet est offert au marié juste après avoir prononcé ses vœux, énorme. Belle métaphore de l'évolution des moeurs de l'époque et de la perte de la toute puissance du mâle, obligé de recourir à des moyens extrêmes pour conserver son autorité.

Ce mauvais esprit atteint des sommets avec l’extraordinaire La femme blonde d'Eduardo De Fillipo en conclusion, meilleur sketch du film. Marié à une charmante créature blonde, mais dépensière et piètre ménagère, Mastroianni découvre un étonnant moyen de s'en débarrasser. Les cheikhs arabes, friands de belles blondes offrent de véritables fortunes pour en alimenter leur harem. C'est parti pour une folle équipée commerciale dans le désert où Madame sera vendue au plus offrant.

Meilleur sketch du film, une idée de départ bien barrée, exploitée jusqu'au bout en poussant le bouchon de plus en plus loin dans le grand n'importe quoi. Sans doute le défilé de blondes le plus ahurissant vu sur grand écran, avec un Mastroianni odieux bien comme il faut, négociant dur la valeur de sa femme. Pamela Tiffin dans le rôle de la femme campe une véritable bombe sexuelle insatiable et faussement écervelée comme le montre la chute mémorable où elle inverse la manœuvre en vendant son mari à un cheikh homo possédant un harem de beaux éphèbes.

Bien osé dans certaines situations qu’on imagine mal reprises telles quelles aujourd’hui (Mastroianni et Tiffin qui vont faire l'amour derrière une dune pendant que les fidèles font la prière), ce sketch est la preuve éclatante de la capacité des Italiens à tirer le meilleurs des situations les plus folles et d’y allouer les moyens (superbe séquences dans le désert, palais arabe somptueux), à méditer en ces temps de productions frileuses et consensuelles.

Sorti en dvd zone 2 chez Carlotta mais uniquement disponible en coffret avec le premier volet Hier, aujourd'hui et demain. Pas une contrainte loin de là les deux films étant excellents.

Bande annonce survoltée !