Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 8 janvier 2019

Les Apprentis - Pierre Salvadori (1995)


Antoine est un écrivain raté et dépressif. Fred ne fait pas grand-chose de sa vie et semble s'en contenter. Tous deux partagent un appartement et vivent de petites combines foireuses. Les aventures et surtout mésaventures de ces deux copains un brin loosers, leur permettront de s'apercevoir que l'amitié est bien la plus grande des richesses.

Après avoir démontré une personnalité comique singulière avec l’inaugural Cible émouvante (1993), Pierre Salvadori décide d’inscrire plus directement son film suivant aux problématiques contemporaines. Le résultat sera donc Les Apprentis dont le script s’avère largement autobiographique avec sa vision mélancolique et amusée d’un contexte social difficile. Le fil dramatique du film ne repose pas sur une trame linéaire mais sur les aléas quotidiens de notre duo de pieds nickelés Antoine (François Cluzet) et Fred (Guillaume Depardieu. 

Les deux personnages se rejoignent dans leurs attentes incertaines de la vie, et qui les font piétiner. Au premier abord Antoine semble être un « déclassé » qui végète par rapport à ses aspirations intellectuelles non abouties d’écrivain. Seulement on comprendra que c’est le recul  et le sens de l’observation manque à l’anxieux Antoine. Il y voit un prestige apte à apaiser ses angoisses mais son vide s’avéra plus existentiel. Fred souffre de même maux mais fonctionne lui par la fuite plutôt qu’une ambition contrariée. Finalement le milieu supposé plus nanti d’Antoine en fait un être frustré face au dénuement (matériel comme professionnel) alors que les origines plus prolo de Fred le rende plus placide, nonchalant et résigné dans sa situation.

L’art de Pierre Salvadori est de tirer de la caractérisation de son duo et ses interactions une dynamique constamment à cheval entre le comique et le dramatique. Les personnages vivent donc une déchéance morale et social croissante qui s’avère pathétique dans les situations mais drôle par leur traitement décalé. Dès l’ouverture cela fonctionne avec Antoine laissé à la porte par sa compagne et celle-ci conseillée par le voisin pour enlever le fusible de la sonnerie longuement enfoncée par notre héros. Le curseur va plus vers la tristesse dans l’ellipse qui suit face à une porte où l’on voit le logis temporaire devenir permanent au fil des mois (et des ans) tandis que la voix-off d’Antoine récite des lettres jamais envoyés à sa fiancée.

Tout le film fonctionne ainsi, jamais totalement hilarant, jamais véritablement dépressif, mais toujours entre les deux. Une réplique ahurie de Fred viendra désamorcer une possible noirceur, une colère d’Antoine atténuera un rire potentiel, parfois dans la même scène ou à retardement (les conséquences d’une tordante scène de cambriolage). L’art de l’ellipse de Salvadori fait également merveille dans ce contexte (le visage tuméfié de Fred qu’on découvre à la pharmacie après la bêtise dites de trop) et le réalisateur sait tout aussi magnifiquement rallonger les humiliations avec une inventivité de tous les instants (la raclée de karaté, la scène d’échangisme). L’ancrage dans le réel de situations que chacun a pu connaître empêche de se moquer, le regard décalé évite de trop explicitement s’en désoler. Les deux acteurs jouent merveilleusement cette partition nuancée dans une complicité constante. C’est ainsi qu’un final amer s’avère illuminé par une apparition féminine (Marie Trintignant comme dans un rêve) et une partie de foot qui ramène à une joie infantile simple. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo 

dimanche 6 janvier 2019

Accusé, levez-vous - Life for Ruth, Basil Dearden (1962)

Alors que Ruth, sa fille de 8 ans, est à l’hôpital entre la vie et la mort, son père John (Michael Craig) refuse qu’elle soit transfusée par conviction religieuse de témoin de Jéhovah. Malgré l’insistance du docteur James Brown (Patrick McGoohan), il s’obstine ne voulant pas compromettre sa vie éternelle. Après la mort de Ruth, le docteur Brown décide porter plainte contre le père pour homicide.

Life for Ruth s'inscrit dans la série de films engagés que signe Basil Dearden au sein de la maison de production fondée avec son partenaire Michael Relph. Il s'agit à chaque fois de sujet sociaux audacieux questionnant la société anglaise d'alors tel que le racisme dans Sapphire (1959), la délinquance avec Violent Playground (1958) ou encore l'homosexualité avec Victim (1962). Il s'attaque à la question religieuse dans Life for Ruth adapté de la pièce éponyme de Jane Green qui en signe également le script (tout comme sur les précédents films évoqués).

Suite à un incident en mer, la petite Ruth a besoin d'une transfusion pour survivre à ses blessures. Son père John (Michael Craig) va s'y opposer car sa religion de témoin de Jéhovah (jamais nommée mais l'interdit est bien connu) s'oppose à cette pratique. La mère Pat (Jane Munro) aura beau contredire son mari et autoriser la transfusion à son insu, il est trop tard et la fillette va mourir. Révolté par le drame, le docteur Brown (Patrick McGoohan) décide de porter l'affaire en justice et va entraîner un vrai déchaînement médiatique.

La première partie nouant le drame est pratiquement filmée comme un thriller par Dearden. L'urgence du besoin de soin de Ruth s'observe ainsi en parallèle de l'incompréhension du refus de John. La photo d'Otto Heller donne un tour oppressant à la tragédie en marche et Dearden par ses cadrages saisit la stupeur du médecin comme celle du spectateur face à la décision du père. Le choc est d'autant plus grand que l'introduction nous aura présenté cette famille comme normale et chaleureuse, ne laissant pas présupposer la folie à venir. C'est là la force du film qui tout en ayant le parti pris de la vie plutôt que du dogme, capture et fait comprendre la logique du père. Le suivi de la règle religieuse anticipe l'accès à la vie éternelle ou alors une intervention divine permettra la survie sans la souillure d'une transfusion. Le script ne fait pourtant pas du personnage un fou de dieu mortifère, la scène de noyade le voyant même aller sauver un camarade de Ruth avant sa propre fille car il était plus en danger. La complexité de l'expression de la foi passe ainsi par des dialogues subtils où est questionné le degré que chacun accorde au suivi des écritures dans le cadre du monde contemporain.

La prestation de Michael Craig est impressionnante, habitée et chargée d'espoir alors qu'il commet l'irréparable et rongée par le doute quand il se produit. L'existence du couple et ses bases sont remis en question et Dearden les oppose par le drame tout en les rapprochant face au regard inquisiteur du monde qui les entoure. Dearden laisse s'exprimer tous les points de vue et observe avec empathie la détresse de chacun, tout en les confrontant à leur contradiction. L'hôpital plié aux règles administratives plutôt qu'à la vie du patient s'avère ainsi aussi coupable que le père dans son aveuglement religieux.

Le jeu intense de Patrick McGoohan fait bien passer cette colère et impuissance qui culmine dans la scène de procès finale. Les mots et la simplicité révoltante des faits sont martelés avec une force qui ébranle Michael Craig, les plongées sur la salle d'audience adoptant presque un regard "divin" tandis que les contre-plongées sur Craig la barre le toise en appuyant sa culpabilité. Une belle réussite à nouveau pour Dearden, assumant brillamment son sujet difficile.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Network sans sous-titres 

vendredi 4 janvier 2019

Stray Cat Rock : Female Boss - Onna banchō nora-neko rokku, Yasuharu Hasebe (1970)


Shinjuku, Tokyo. Ako est une grande motarde androgyne. Avec son attitude de défiance et son casque qui cache son visage, elle est souvent prise pour un homme. Lorsqu’elle décide de s’allier avec Mei et son gang de filles, elles finissent par attirer un peu trop l’attention...

La criminalité féminine obéissant à une notion de groupe semblable au yakuza avait suscitée quelques productions éparses depuis la fin des années 50 au Japon. La série des Stray Cat Rock innove pourtant en inscrivant cela dans la délinquance féminine et plus précisément le mouvement Sukeban. Ce terme désigne les gangs de délinquantes japonaise et est au départ un décalque féminin des zoku, gangs de bikers japonais sous influence de la culture rock américaine des années 50 et de films tels que L’équipée sauvage ou Easy Rider avec leur look cuir et coiffure gominée. Les sukeban sauront pourtant s’en détacher avec des codes qui leur seront propre, vestimentaires mais aussi rituels à l’essor du mouvement dans les années 60/70. 

La série des Stray Cat Rock initiée par la Nikkatsu est donc la première  surfer sur le phénomène avec le film Female Boss produit en 1970. Le film est encore très sage comparée à la furie féministe et contestataire d’autres film sukeban à venir, notamment les brûlots produit par la Toei comme Terrifying Girls' High School: Lynch Law Classroom (1973) ou Delinquent Girl Boss: Worthless to Confess (1971) – auquel le récent Assassination Nation fait un joli clin d’œil d’ailleurs. Le film est également dénué de tous les codes esthétiques précédemment évoqués associé au sukeban. L’intérêt du récit est sa capture de l’idée de différence dans un Japon traditionnel. 

Cela passe dans un premier temps par un féminisme qui déconstruit la notion de genre. Lors de la scène d’ouverture, l’héroïne Ako (Akiko Wada) est prise pour un homme par le spectateur et une bande malfrat alors qu’elle trône fièrement sur sa moto. Cela se prolongera à l’identité sexuelle lorsqu’on devinera une attirance homosexuelle quand elle intégrera une bande de fille. Une différence concernera l’idée de mixité avec le personnage du boxeur Kelly (Ken Sanders) joué par un acteur métisse nippo-américain – sans parler de Akiko Wada d’origine coréenne, autre communauté particulièrement méprisée au Japon. Tout cela s’incarne dans un environnement psyché- pop symbolisé par le cadre de la boite de nuit, où s’agglutine toute une communauté hétéroclite aussi libre dans ses tenues vestimentaires, mœurs amoureuse (cette brève scène ou deux garçons androgynes se partagent la même fille consentante) et musique rock tapageuse. Le gang de fille symbolise toute cette liberté et va ainsi s’opposer à un groupe de yakuza qui est son parfait opposé. 

Alors que (en dépit de forte personnalités) les sukeban sont une entité sans réelle hiérarchie dans cet idéal libertaire, les grades sont clairement définis chez les yakuzas où chaque leader adversaire de nos héroïnes se verra à un moment donné rabaissé par un supérieur. La solidarité et la survie domine toute les initiatives des jeunes filles (volant au secours d’une camarade en péril quel que soit le danger) quand un individualisme et machisme guide les actions des hommes, avec en prime une pulsion de mort suicidaire typiquement japonaise – la lecture du code bushido lors d’une réunion d’aspirants yakuza, le personnage autodestructeur de Michio (Kōji Wada). 

L’intrigue policière finalement assez légère vaut donc moins que ce contexte passionnant, même si pas dénuée de quelques efficaces morceaux de bravoure comme cette poursuite urbaine rondement menée entre une moto et une voiture. Yasuharu Hasebe signe une mise en scène pop mais là encore assez sage par rapport à d’autres de ses travaux, mais l’on appréciera certaines fulgurances avec deux superbes splitscreens lors de scène de dialogues. Meiko Kaji pas encore en tête d’affiche crève cependant l’écran dans un rôle secondaire. 

On ne voit qu’elle à chaque apparition, débordant de charisme et dans un emploi un peu plus fragile et romanesque que les rôles qui feront sa gloire (La Femme Scorpion et Lady Snowblood). La Nikkatsu ne s’y trompera pas puisque dès le deuxième volet Stray Cat Rock : Wild Jumbo, ce sera elle l’héroïne et ceux pour les 4 autres opus de la saga. Belle photographie de la jeunesse japonaise 70’s.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Bach Films

mercredi 2 janvier 2019

New York Confidential - Russel Rouse (1955)

Nick Magellan travaille pour Charlie Lupo, homme d'affaire corrompu et patron du syndicat du crime de Manhattan et étend son emprise sur les sénateurs new yorkais, eux-mêmes affiliés au syndicat. Charlie est le père d'une jeune fille récalcitrante, Kathy, amoureuse de Nick. Celui-ci protège Kathy lorsqu'elle quitte le domicile familial. Alors qu'il a toujours été épargné, Charlie Lupo se retrouve au centre d'une affaire de fraude, après l'interview d'un sénateur trop bavard.

New York Confidential constitue dans le film noir une sorte de chaînon manquant dans la description de la Mafia à l'écran. Cela passe par l'emploi même du terme "Syndicat du crime" popularisé par la presse à l'époque, mais la modernité se ressent surtout par ce mélange de business criminel géré comme une entreprise capitaliste qui s'entrecroise aux manières demeurées brutales et expéditives des gangsters. Le règlement de compte qui ouvre le film est d'ailleurs une affaire personnelle qui vient interférer le business. Le boss du syndicat Charlie Lupo (Broderick Crawford) va donc, comme pour chaque problème qui s'oppose aux bénéfices, enrôler un tueur pour ramener les choses à la normale. Les réunions de bureau où l'on discute chiffres et parts de marché s'enchaîne ainsi avec un assassinat sec et brutal de l'homme de main Nick Magellan (Richard Conte).

Suite à ce coup d'éclat, Nick devient l'homme de confiance de Lupo. Tout le film oppose ainsi les pulsions et émois humains à une froideur matérielle et détachée du business. Lupo malgré ses fonctions haut placées est un sanguin au tempérament latin possessif notamment avec sa fille Kathy (Anne Bancroft) torturée qui rejette tout ce qu'il représente. A l'opposé Nick refuse tout attachement, ayant toujours à l'esprit que les amis d'aujourd'hui peuvent être les ennemis de demain qu'il aura éventuellement à liquider. Richard Conte ainsi dégage une présence tour à tour chaleureuse ou glaciale selon qu'il laisse ponctuellement ressortir ses émotions, notamment son attirance contenue pour Kathy.

On anticipe clairement Le Parrain dans les projets criminels à grande envergure (ici de la corruption gouvernementale autour du pétrole) dans lesquels viennent interférer des conflits familiaux. Mais à la dimension opératique qu'amènera Coppola, Russel Rouse propose une sorte de rigueur documentaire (notamment la voix-off sentencieuse qui se fait ponctuellement entendre pour évoquer le tentaculaire syndicat) où les ruelles mal famées du film noir ont été troquées pour les salles des réunions où réside désormais le vrai pouvoir de vie et de mort. On anticipe également Les Affranchis (1990) de Martin Scorsese avec ces mafieux finalement toujours rustres sous le vernis respectable, notamment Lupo incapable d'exprimer son affection pour sa fille autrement que par la brutalité et un sentiment de possession primaire.

C'est précisément en frottant cette violence au plus complexe monde politique que tout vole en éclat, les méthodes simples de nos mafieux n'y fonctionnant pas si aisément. La machine implacable du Syndicat va alors broyer les personnages selon ses règles bien connues désormais, de manière tragique (pour Kathy) et pathétique selon le degré d'implication. La différence est que contrairement au début du film nous avons vivre les protagonistes, suivre la loi du Syndicat et finalement être brisés par les lois qu'ils ont eux-mêmes édictés. Une œuvre passionnante et la croisée des chemins du genre donc !

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis