Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 21 janvier 2015

Il était un petit navire - Barnacle Bill, Charles Frend (1957)

L'honorable William Horatio Ambrose se confie à un journaliste : dernier descendant d'une longue lignée de marins, il se devait d'honorer ses ancêtres en embrassant une carrière de militaire en mer. Son seul souci - de taille - est qu'à peine sur un bateau, il devient immédiatement sujet à un mal de mer carabiné. Devenu malgré tout capitaine, grâce à ses services durant la guerre comme testeur de médicaments, il fait l'acquisition d'une jetée, dans une station balnéaire, ancien parc d'amusement tombé en décrépitude. Par la force de sa volonté, il va redorer le blason de la jetée de Seacastle en même temps que le sien.

Barnacle Bill a l’insigne honneur d’être l’ultime film produit par le Studio Ealing. Une époque était déjà révolue depuis la vente des studios à la BBC en 1955, Ealing quittant la fameuse adresse à laquelle il devait son nom et les dernières productions se faisant sous la bannière MGM. Ce dernier film sous la bannière Ealing, loin de constituer une apothéose constitue du moins une honnête et sympathique synthèse où l’on retrouve toutes les facettes du studio. T.E.B. Clarke, le scénariste qui avait été un des moteurs du virage d’Ealing vers la comédie à la fin des années 40 est l’auteur de ce chant du cygne dans lequel Alec Guinness désormais superstar depuis le triomphe du Pont de la Rivière Kwai vint également faire un dernier numéro dans cette maison ayant contribué à sa reconnaissance.

William Horatio Ambrose (Alec Guinness) souffre d’un drôle de paradoxe : fils d’une lignée prestigieuse de marin, le malheureux souffre du mal de mer et il lui semble bien difficile d’honorer cet héritage. Le générique aux crédits tanguant illustre avec amusement le mal de son héros avant que la construction en flashback (clin d’œil à celle de De l’or en barre (1951)) ne nous explique le concours de circonstance l’ayant amené à bénéficier des honneurs en ouverture. Guinness nous rappelle au souvenir de Noblesse Oblige lorsqu’on le verra endosser de la préhistoire à la Première Guerre Mondiale les traits de ses ancêtres illustres marins et pas si héroïques que cela à travers leur mort ridicule. Bien décider à honorer sa lignée, Ambrose va faire l’acquisition d’une jetée qui lui permettra d’être capitaine sans avoir à prendre la mer. A son échelle modeste il va être amené à manifester son héroïsme en faisant de sa jetée le seul espace de liberté dans la sinistre cité de Seadcastle. On retrouve là un des motifs majeur d’Ealing, l’ode à l’insoumission. 

L’espace restreint constituant le dernier bastion de la rébellion du commun des mortels avait déjà été abordé dans Passeport pour Pimlico (1949) ou Tortillard pour Titfield (1953) et sera ici incarné par cette jetée défiant la bureaucratie, la corruption et les mœurs figées de cette vieille Angleterre (et symboliquement seule lumière dans la désolation de la nuit le temps d'une scène). Cette rébellion se fera non par la violence mais par la fête, reprenant là aussi des situations de classiques Ealing comme Champagne Charlie (1944) ou Whisky à gogo (1949) puisque cette jetée festive est un défi lancé aux notables de la ville voyant leurs intérêts menacés. 

Comme souvent cette approche possède une double facette puisque cette insoumission célèbre à chaque fois une forme de solidarité typiquement anglaise et prolongement de l’unité qui fit la grandeur du pays durant les épreuves de la Seconde Guerre Mondiale. En cette fin des années 50, cet esprit avait tendance à s’estomper et le film souhaite le ranimer avec force à l’esprit du public anglais. C’est également une métaphore du Studio Ealing seul à perpétuer cet esprit et dont pas mal des scénarios les plus brillants eurent leurs prémisses dans un concert de pinte au sein du pub faisant face aux locaux.

Le fond est donc là et toujours aussi attachant mais la forme n’est pas tout à fait au niveau. Charles Frend ne possède pas l’humour noir d’un Alexander Mckendrick, ni la dimension sociale de Robert Hamer, encore moins la bonhomie de Charles Crichton ou encore l’ironie de Cavalcanti. Frend exprime toutes ses facettes mais de manière assez laborieuse dans un rythme un peu languissant et donc sans le génie de ces prédécesseurs. On passe donc un moment agréable et l’amateur d’Ealing avance dans un certain confort sur terrain connu mais le savoir-faire a pris le pas sur les fulgurances géniales d’antan. 

Alec Guinness est une fois de plus parfait ( à la fois léger et impliqué avec ce marin dirigeant sa berge comme un pavillon de la Royal Navy) et fait passer par sa seule prestation tous les manques narratifs et esthétiques du film, la dimension héroïque d’Ambrose passant lui plus que par la mise en scène de Frend lors du morceau de bravoure final - en dépit de la belle idée des spectres des ancêtre observant la taille finale. Même la petite distance comique ne doit qu’à son pas mal assuré alors qu’il se décide par la force des choses à prendre la mer. Un adieu qui sans être indigne ne s’avère pas mémorable non plus face au passé glorieux d’Ealing mais l’on ne peut s’empêcher de sourire dans cette dernière scène où Horatio et les auditeurs de son récit fin saouls sont toisés par un policier suspicieux. La fête était bien finie.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

6 commentaires:

  1. Il se trouve que j'ai découvert ce film juste après avoir re-revu (dans sa dernière version restaurée cette fois), quelques jours plus tôt, "Le Pont de la rivière Kwaï"... avec compère Guinness. Or, ce qui m'a sauté aux yeux ce sont les parallèles avec le film de Lean : c'est un semi pastiche ! J'emploie "semi" car c'est également pour moitié une parodie du traditionnel film d'aventures en mer (par contre, pas vu "H.M.S. Defiant"…), avec tous les poncifs attendus, toutes les scènes clichés (mais dont on raffole, allez !) sur la figure du capitaine de navire. D'ailleurs, le coffret Tamassa est accompagné d'un petit livret analytique pour chacun des trois films (j'attendais toujours d'avoir vu les films avant de les lire) et dans celui consacré à "Barnacle Bill", Charlotte Garson qui le signe fait le même rapprochement. C'est évident et complètement voulu : l'inspection du ponton par le capitaine nouveau propriétaire fait écho à celle du pont qu'effectue le colonel Nicholson juste avant le passage du train, le sabotage de nuit des deux ouvrages, et jusqu'à un duo d'acteurs, deux gueules bien reconnaissables (je les ai cherchés citons-les : Harold Goodwin et Percy Herbert), les seuls troufions qui sortaient du lot au sein du bataillon Nicholson, qui se retrouvent ici fidèles parmi les fidèles dans l’équipage du capitaine Ambrose ! Alec Guinness qui, apparemment, a tourné ce film immédiatement après "Le Pont de la rivière Kwaï" a vraiment dû se marrer, ses deux compagnons de galère aussi. Un petit clin d’œil vengeur à David Lean ? En tous cas, le visionnage rapproché des deux films est assez savoureux, j’en témoigne.
    Il me semble que c’était à signaler, car ça apporte un intérêt supplémentaire à cette comédie loufoque.

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    1. Ah oui bien vu c'est sûr qu'il y a certainement une volonté de surfer sur la nouvelle popularité d'Alec Guinnness de le montrer de manière décalée et parodique dans une figure d'autorité qui fait écho au film de David Lean. N'ayant pas revu "Le Pont de la rivière Kwai" depuis très longtemps je n'avais pas fait immédiatement le rapprochement.

      Et Guinness qui retrouvera ce registre ensuite versant sérieux avec HS Defiant justement.

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    2. Si vous avez les deux films sous la main je conseille vraiment de les voir l’un à la suite de l’autre, le contraste est assez savoureux. D’un bord, dans un contexte grave de guerre internationale, un colonel prisonnier qui compte bien maintenir l’ordre dans ses rangs et assoir sa suprématie culturelle, psychologique et technique en réussissant là où son geôlier japonais échoue. Quitte à en perdre le sens des réalités. De l’autre, en temps de paix, un capitaine pseudo marin en recherche de légitimité qui vient apporter un grain de folie dans une communauté assoupie, en reprenant en main pour lui redonner vie (d’une poigne tout aussi ferme) un improbable ponton-parc d’attraction à la dérive. Chacun des deux défendant son « bébé » et le tout servi par le même acteur… Un rapprochement de films inattendu et pourtant tout y est, y compris l’association avec l’ennemi !

      Sinon je recommande au passage une étude excellente, doublée d’un très bel album, qui explore la figure mythique du capitaine de navire dans l’imaginaire collectif et la culture populaire à travers la littérature, le cinéma, la politique, l’histoire, etc. Son titre (tout en hyperbole) : « Fureur et cruauté des capitaines en mer », sous la direction de Pierre Prétou et Denis Rolland, éditions PUR/Universités Ouest-Atlantique, 2012. 30 € pour un beau livre de près de 350 pages en couleurs, le tout imprimé en France… moi dès que je l’ai découvert en librairie je suis repartie avec !

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  2. Une petite précision qui change la perspective…

    Je me suis procurée et je lis actuellement la biographie – anglaise – d’Alec Guinness par Piers Paul Read parue en 2003, où on apprend qu’il a bien tourné « Barnacle Bill » à son retour en Angleterre (« soon after ») mais AVANT le montage final et la présentation officielle du « Pont de la rivière Kwaï ». Avant, donc, le succès international remporté par le film de Lean et les lauriers récoltés par Guinness qui a vu dans la foulée son statut d’acteur réévalué. Du coup, avant ce raz-de-marée Kwaïen, la sortie de « Barnacle Bill » est passée relativement inaperçue et il n’a sans doute amusé qu’un public anglais.

    Pourtant, et c’est là que c’est rigolo, la transposition parodique qu’opère ce film par rapport au film de Lean que venait d’achever Guinness est absolument indéniable ! Le petit train… Le membre « d’équipage » présent à l’arrivée du capitaine Ambrose mais qui déserte rapidement les lieux pour finalement rallier l’adversaire et prêter main forte à la destruction de la jetée… Le demi-tour réglementaire impeccable (figure obligée !) exécuté par Guinness dans les deux films… La sirène-pin-up-amoureuse… Jusqu’au poisson-baudruche japonais qui se dégonfle… On peut en dénicher d’autres des clins d’œil ! Ce n’est quand même pas un pur hasard tous ces détails.

    Il y a de quoi s’interroger sur les conditions d’écriture, qui a eu la drôle idée de départ ? À savoir : utiliser le dernier film qu’un des piliers des studios Ealing était en train de tourner avec David Lean (sans se douter de son succès à venir) pour réaliser un pastiche ! Le scénariste T.E.B Clarke avait forcément lu le court livre de Pierre Boulle pour s’en inspirer et réussir à détourner l’intrigue en l’ancrant dans un contexte local anodin. Mais ce que je me demande c’est dans quelle mesure Alec Guinness lui-même a collaboré à son élaboration. Car je ne vois pas trop qui d’autre que lui… (à part les deux troufions rescapés) Ne pas oublier qu’alors « Le Pont de la rivière Kwaï » n’était pas encore monté, achevé, connu... P-P. Read dans son livre ne fait aucun parallèle entre les deux films, ne semble pas voir l’écho déformé qu’offre « Barnacle Bill ». Ou bien il n’ose tout simplement pas la comparaison entre un film « sérieux » qui raflera tous les suffrages et une pure farce, une sympathique pochade ? Il nous apprend que Guinness plus tard - comme souvent avec lui - désavouera ce film, prétendant qu’il ne l’a tourné que pour faire plaisir à un ami, le réalisateur Charles Frend, qu’il n’avait pas du tout envie de le faire… Mouais !

    J’ai beau savoir que le propre d’un comédien c’est d’être un professionnel de la feinte, on ne me fera pas croire que, sur le moment, il ne s’est pas beaucoup amusé ! À mon avis, il devait sans doute avoir besoin de décompresser après des semaines de tournage au Sri Lanka dans des conditions éprouvantes sur le plan physique, et, de ce qu’on en sait, plutôt chaotiques psychologiquement avec David Lean. Et là, il s’en est donné à cœur joie.

    PS : La station balnéaire c’est « Sandcastle-on-sea », « Château-de-sable-sur-mer», pas « Seadcastle ».

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    1. Oui du coup le triomphe du film de Lean a rendu le pastiche plus explicite après coup alors que c'était simplement un jeu passé inaperçu sur le moment, très intéressant ! C'est assez amusant les acteurs qui font oeuvre "d'auteur" dans la cohérence de leur choix. En exemple récent (le pastiche en moins) on a Leonardo Di Caprio qui incarnait un personnage quasi similaire la même année dans Shutter Island de Scorsese et Inception de Chirstopher Nolan.

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    2. C‘est exactement ça : un simple jeu sur le moment. Il se moque, et l’équipe avec lui, de son colonel Nicholson ! Le « Pont » n’a pas encore été présenté, David Lean est un réalisateur estimé mais pas encore l’auteur des grands projets que seront Lawrence d’Arabie, Jivago, etc. D’ailleurs le film était autant celui du producteur Sam Spiegel qui a découvert le livre de Pierre Boulle, mis en branle le chantier, confié la réalisation à Lean*, et persuadé Guinness de le faire après bien des refus de la part de celui-ci qui ne croyait pas du tout à son personnage. Guinness n’avait alors aucune idée de l’impact du film et pas encore reçu l’oscar pour son rôle…

      Déjà qu’il ne l’avait même pas reçu pour son cardinal dans « The Prisoner/L’Emprisonné », un film injustement méconnu de 1955 (et premier film de son réalisateur, Peter Glenville) qui repose sur un trio d’acteurs - je dis bien trio – et où Guinness en particulier est absolument admirable. Un rôle bienvenu dans sa filmographie, qui tranche, et n’a rien à voir avec ses précédents ecclésiastiques que ce soit le vicaire (extra dans son genre, un grand moment aussi) de « Noblesse oblige », ou le bonhomme « Father Brown » (pas encore vu).

      Alors, au moment de tourner « Barnacle Bill », pour une dernière fantaisie avec Ealing, comment aurait-il pu imaginer ? Et la suite des évènements explique qu’il n’ait plus voulu assumer cette petite parodie ! En tous cas la conjoncture est très drôle.

      * Voir cette page sur le site de l’INA, et notamment écouter les 13 minutes de l’émission « Le Masque et la plume » de 1957, en présence de Pierre Boulle, au sujet de la genèse du film :
      http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/le-pont-de-la-riviere-kwai-du-roman-au-cinema/

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