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jeudi 31 mars 2016

La Cité Interdite - Wicked City/Yôjû toshi, Yoshiaki Kawajiri (1987)

A la fin du XXème siècle, la cohabitation est fragile entre le monde des humains et celui des démons. Afin de prévenir tout conflit, deux gardes du corps d’élite (un humain, Taki, et une femme démon, Maeki) sont chargés de protéger un émissaire devant signer un traité de paix. C’est du moins la mission officielle, le réel but sera bien différent…

L’art singulier de Yoshiaki Kawajiri se révéla au monde avec ce détonant La Cité Interdite. S’il s’agit du premier film de Kawajiri, celui-ci n’était pas un nouveau venu dans le monde de la japanimation. Après des débuts en tant qu’intervalliste au sein du studio Mushi Production, il fait la rencontre de Osamu Dezaki (grand nom de l’animation japonaise, réalisateur notamment des série Cobra ou encore Lady Oscar) qui le débauche pour fonder le mythique studio Madhouse où il occupera le poste d’animateur-clé puis directeur de l’animation pur diverses série télévisée. Lorsque la politique du studio se réoriente vers le long-métrage d’animation au début des 80’s, le rôle de Kawajiri se développe et lui permet de passer à la réalisation notamment dans le film à sketch SF (où officient également Katsuhiro Otomo et Rintaro) Manie Manie : Les Histoires du labyrinthe (1987) dont il signe un mémorable segment avec Le Coureur. Ces expériences lui auront permis de définir son style qui se révèle donc avec La Cité Interdite où il adapte un livre du romancier d’horreur japonais Hideyuki Kikuchi.

Le film est produit à une vraie période d’essor et de créativité pour la japanimation, notamment par une veine adulte et excessive. Hideyuki Kikuchi est considéré comme une sorte d’équivalent japonais à Stephen King et Lovecraft et on retrouve effectivement de cela dans le postulat évoquant la porosité entre le monde des humains et un autre parallèle peuplé de démons et autres créatures infernales. Les deux univers vivent dans une coexistence fragile qui s’apprête à être renouvelé par un traité de paix mais certains démons espèrent faire échouer le projet pour envahir la terre. Un garde du corps des deux races est donc dépêché pour protéger le garant du traité avec l’humain Taki et la femme démon Maeki. La scène d’ouverture est emblématique du style Kawajiri et montre la brutale collusion entre humains et démons. L’environnement nocturne et urbain va dépeindre une situation anodine virant au cauchemar, la conquête d’un soir de Taki devenant un monstre arachnide en plein acte. Le suggestif (les ébats explicites étant néanmoins masqués par divers objets, cadrages et jeux d’ombres) et le démonstratif cauchemardesque se confondent avec l’allure aberrante de la créature dont l’entrejambe révèlent une dentition castratrice.

Plus le film avance plus le récit s’enfonce dans les ténèbres et favorisent ce type d’apparition extravagantes. L’inspiration tient du film noir à travers la voix-off désabusée de Taki, typique du professionnel sans attache qui voit dans sa mission un job comme un autre. La méfiance envers le monde des ténèbres est donc de mise malgré la complicité croissante avec Maeki. Avec ce héros à la fois attiré et rebuté par ce qu’il pourchasse se dessine une influence inattendue, le Blade Runner (1982) de Ridley Scott. Maeki par son courage et son sens du sacrifice manifeste une dévotion que Taki pensait absente du monde des démons et fait évoluer ses préjugés. Le « job » endosse un enjeu  plus personnel désormais, celui de ramener en vie cette partenaire à laquelle il s’est attaché. Kawajiri oscille ainsi entre une veine romantique sincère et baignée de moments charnels surannés et un véritable cirque des monstruosités.

L’aspect perpétuellement mutant des démons lorgne vers l’horreur occidentale façon The Thing (1982) avec des corps devenant difformes d’où surgissent des tentacules, naissent des orifices, griffes et crocs contribuant à leurs allures innommables. Outre cette interprétation  explicite d’un Lovecraft, Kawajiri convoque l’imaginaire des contes traditionnels japonais avec des créatures revisitées mais que l’on reconnaît tel le Rokurokubi (femme à tête volante et suçeuse de sang), le Noppera (pour toutes les transformations abstraite et sans forme tangible) ou encore le Nurre-Onna (là aussi pour les démons féminin anthropomorphes ici sous forme de serpent). Le réalisateur accentue leur facette sexuelle et organique avec une fascination pour émanations corporelles diverses forcément connotées et ose un côté racoleur où les femmes seront toujours celles à subir les derniers outrages de ses êtres maléfiques. 

Le film tient ainsi en haleine par son récit en forme de course-poursuite tout en fascinant et ébranlant son spectateur par ses excès graphique. Le réel s’estompe pour nous plonger dans des abimes infernaux où absolument tout est possible, baignant dans des éclairages baroques qui contrastent avec les teintes douces et bleutées accompagnant la romance. La mise en scène de Kawajiri joue à la fois d’un sens du mouvement virtuose, de cadrages toujours dynamiques mais aussi de compositions de plans laissant se déployer l’insoutenable dans toute son horreur avec ce bestiaire chargé. Le film arrête le design que l’on retrouvera dans tous ses films, le héros musclé et imposant, l’héroïne au visage fin et tragique et au corps longiligne laissant deviner des formes généreuse et le petit être fourbe et rachitique en sachant plus que tout le monde. 

On retrouvera exactement les mêmes types de protagonistes et cette veine romantico-horrifique dans Ninja Scroll (1993), le chef d’œuvre de Kawajiri où il endosse pleinement monstruosité et mythologie en revisitant le chambarra par l’incursion du fantastique. La Cité Interdite fera sensation à sa sortie au Japon et deviendra une œuvre culte en Occident aussi, générant des avatars n’ayant retenus que son côté racoleur et sexuel comme Urotsukidodji et ses suites. Quant à Yoshiaki Kawajiri, il retrouvera l’univers de Hideyuki Kikuchi pour une autre adaptation mémorable, le gothique Vampire Hunter D : Bloodlust (2000).

Sorti en dvd zone 2 français chez Dybex 

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