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jeudi 24 mars 2016

Le Bruit et la fureur - The Sound and the Fury, Martin Ritt (1959)

Les Compson ont été l'une de ces riches familles du sud des États-Unis. De ces gens puissants, à la fois orgueilleux et jouisseurs du temps de leur prospérité, et qui, avec la misère, sombrent dans l'alcoolisme et l'abjection. C’est cet univers familial décadent et austère que rêve de fuir la jeune Caddy Compson. Un soir de fugue, elle rencontre un beau forain…

Le Bruit et la fureur est la seconde adaptation de William Faulkner de Martin Ritt après Les Feux de l’été sorti l’année précédente. Le film est selon les amateurs de Faulkner très éloigné de la trame du roman (dans la construction, dans le traitement des personnages mis en avant ou en retrait par rapport au livre et inversement) et finalement doit plus aux adaptations à succès de Tennessee Williams (Baby Doll (1956) d’Elia Kazan et La Chatte sur un toit brûlant (1958) de Richard Brooks en particulier pour le cadre sudiste) mais aussi la grande vague de mélodrames des années 50 allant de Douglas Sirk à Delmer Daves et souvent produit par Ross Hunter.  

Le Bruit et la fureur s’en éloigne pourtant par son refus de l’emphase inhérente au genre, que ce soit le côté soap opera friand de rebondissements improbables, de la tension sexuelle sous-jacente ou palpable et plus globalement d’une exacerbation du drame allant crescendo jusqu’à un baroque assumé. Ici tout s’exprimera en creux pour illustrer les fêlures de la famille Compson, anciennement l’une des plus riches de la région et déchue de sa grandeur passée. La plupart des membres ne semblent pas s’être remis de cette chute, la scène d’ouverture étant un véritable défilé de névroses avec alcoolisme, désordre mental ou délire hypocondriaque. Oncle, frères, mères, tous vivent encore dans le souvenir d’une arrogance et orgueil passés les empêchant de se raccrocher une nouvelle existence.

L’avenir de la famille ne tient que sur le fil d’un socle et d’une incertitude. Le socle c’est Jason Compson (Yul Brynner chevelu pour des rares fois), fils adoptif du patriarche Compson qui fait vivre la famille à la dure. C’est cette nature conjointe d’héritier et d’élément extérieur qui semble le rendre plus solide et apte à affronter la vie, acceptant de s’abaisser à un emploi dans une boutique de vêtement où son patron ne cesse de le narguer sur ce patronyme prestigieux qui ne l’empêche pas d’être son employé. Cette force face  l’existence, Jason aimerait l’inculquer à sa nièce Quentin (Joanne Woodward) livrée à elle-même depuis que sa mère l’a abandonnée nourrisson. Tout le film fonctionnera donc sur cet enjeu, la faculté de Quentin devenir aussi solide et équilibrée que son oncle ou sa faiblesse la destinant à la décadence du reste de la famille. Comme dit précédemment, Martin Ritt orchestre ces thèmes avec une vraie sobriété dramatique et visuelle, la tension ne naissant que dans la caractérisation et les rapports entre les personnages.

 L’autorité brutale de Jason destinée à endurcir sa nièce suscite en fait un vrai rejet chez l’adolescente en quête d’affection, menacée par toutes les tares qui ont perdues le reste de sa famille. La frivolité (Margaret Leighton) d’une mère qui va ressurgir va la faire céder aux premiers bras musclés venus avec le forain Charlie Busch (Stuart Whitman) qui va l’initier à d’autres tentations. Ritt par son sens de la retenue désamorce chaque moment où l’intrigue est susceptible de basculer dans un malaise trop prononcé, que ce soit par une mise en scène dépourvue d’effets pouvant exacerber les moments troubles mais aussi par le montage (la coupe nette alors que la tension sexuelle semble monter quand Quentin et le forain sont seuls dans la caravane) mais finalement aussi par le scénario d’Irving Ravetch et Harriet Frank Jr (déjà à l’œuvre sur Les Feux de l’été) faisant surgir Jason à chaque fois que Quentin s’apprête à céder à ses démons. 

Yul Brynner incarne ainsi brillamment un garant moral dont le caractère droit, glacial et sarcastique offre un pendant rassurant mais opaque à la dégénérescence du reste de la famille. Cela ne rendra que plus touchant les moments où il daigne se dérider comme la glace partagée avec Quentin ou ce thé chez une vieille commère cherchant à le marier. Face à lui Joanne Woodward (29 ans mais qui fait parfaitement illusion en adolescente de 17 ans) symbolise toute l’inconséquence de la jeunesse cherchant à s’émanciper et attirer l’attention. Martin Ritt l’oppose au miroir déformant de qu’elle pourrait devenir avec cette mère indigne et toujours aussi narcissique, mais la confronte aussi au monstres tapis dans les errements de la famille (le simplet Ben pouvant céder à une violence inattendue). 

Dès lors le personnage se construit dans ses erreurs et distingue les piètres exemples d’humanité qui l’entoure avec la dureté inflexible mais bienveillante de Jason, le film amorçant même un semblant de romance incestueuse dans l’idée (les personnages n’ayant aucun lien du sang en réalité). Cette approche patiemment construite pourra s’avérer frustrante pour les amateurs de mélo hollywoodien too much mais est d’une grande justesse en s’affranchissant de péripéties trop outrancière. Le dilemme final de Quentin et son choix relèvera ainsi plus d’une logique et de sentiments subtilement amenés. Cette retenue n’empêche pas une certaine audace où l'identité d’une famille traditionnelle du sud repose sur une gouvernante noire en vraie mère de famille (magnifique Ethel Waters, le présent sur « l’étranger » (Yul Brynner) et le futur sur la fille illégitime (Joanne Woodward).

Sorti en dvd zone 2 français chez Rimini 

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