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mardi 29 mars 2016

Les Hommes de la mer - The Long Voyage Home, John Ford (1940)


Pendant la Seconde Guerre mondiale, un cargo irlandais en partance des Etats-Unis est chargé de transporter des explosifs jusqu'à Londres. Le périple inclut un passage aux Antilles. Mais, si le paysage change, la vie sur le bateau reste la même : beuveries et bagarres sont le quotidien de ces marins. Des soupçons se portent également sur l'un d'entre eux, qui pourrait être un espion allemand. Quant au matelot Olsen, il n'a qu'une idée en tête : rejoindre sa Suède natale...

Précédé (La Chevauchée fantastique (1939), Vers sa destinée (1939), Les Raisins de la colère (1940)) et suivi (Qu'elle était verte ma vallée (1941)) de certains des classiques les plus célébrés de John Ford, Les Hommes de la mer est une œuvre un peu oubliée alors qu’il s’agit sans doute d’un de ses films les plus personnels. Le film est une parenthèse entre les mastodontes précités (tous sous la bannière Fox) que Ford produit en indépendant à travers sa société Argosy Pictures, avec un budget et une équipe réduite de proches collaborateurs. C’est également l’occasion de retrouver John Wayne dont il avait mis la carrière sur orbite avec La Chevauchée Fantastique. Wayne encore sous contrat avec le studio Republic n’a alors pas son destin en main et sera contraint de tourner des dispensables westerns de série jusqu’au milieu des années 40. Ford mais aussi Cecil B. DeMille avec Les Naufragés des mers des mers du sud (1942) lui permettront ainsi de maintenir ce nouveau statut de vedette avant qu’il ne retrouve le libre choix de ses rôles. 

Le scénario de Dudley Nichols est une fusion de quatre pièces de théâtre de Eugene O'Neill (The Moon of the Caribbees, In the Zone, Bound East for Cardiff, et The Long Voyage Home) dont Ford déplace le contexte de la Première à la Seconde Guerre Mondiale. Le titre original The Long Voyage Home capture bien la dimension à la fois intimiste et épique ainsi que la mélancolie rattachée au cinéma de John Ford. Tout comme la diligence de La Chevauchée fantastique, ici l’équipage du SS Glencairn dessine un monde multiple à travers les différentes personnalités, origines et parcours des différents matelots. Le réalisateur les capture d’abord d’un bloc dans une notion de groupe et de camaraderie exprimée par une truculente scène de beuverie où nos marins passent de la séduction grossière des avenantes autochtones de ces îles des Antilles à une mémorable bagarre collective - un ton rieur et exotique qu'on retrouvera dans le plus tardif La Taverne de l'Irlandais (1963). 

Que ce soit ceux qui s’abandonnent joyeusement dans cette fange le temps de l’escale ou ceux l’observant en retrait, on devinera progressivement pour chacun des personnages le rapport qu’il entretient à la mer. L’idée de retour symbolisée par le titre original semble ainsi impossible pour les figures sans attaches comme le gueulard au grand cœur Driscoll (Thomas Mitchell), qui masque ce manque par son attitude tapageuse. Ce retour est sans cesse retardé pour le suédois Ole (John Wayne) par les excès de la vie en mer, chaque paie lui permettant de retrouver la ferme familiale se retrouvant noyé dans l’alcool et les femmes. Enfin Smitty (Ian Hunter) rongé par la honte et les addictions se refuse ce retour alors que femmes et enfants l’attendent dans son Angleterre natale. Chargé de transporter des explosifs des Etats-Unis vers l’Angleterre, le navire devient dont durant le voyage un espace de communion collective mais aussi d’introspection pour chacun des protagonistes.

Ford l’atmosphère qu’il instaure imprègne ainsi le récit de son identité irlandaise, autant dans sa dimension festive que profondément mélancolique. Les chants traditionnels irlandais tonnent autant pour célébrer une camaraderie festive que pour pleurer le sort et la disparition d’un compagnon. Les éléments extérieurs, qu’ils soient naturels (une saisissante scène de tempête) ou humains (un avion venant bombarder le navire en pleine mer) n’interviennent que pour provoquer le drame et des morts tragiques. Sinon ce n’est que le silence des hommes face à eux même et à la mer, Ford contrairement à ses westerns laissant peu de place à la musique. 

Le tournage entièrement en studio permet de particulièrement plier l’environnement aux émotions des personnages, notamment les ombres profondes de la photo de Gregg Toland (on ne s’étonnera pas qu’Orson Welles ait fait appel à lui l’année suivante pour son Citizen Kane) évoquant presque le film noir mais ces ténèbres dévoilent plus les tourments de l’âme qu’une veine criminelle. Certaines scènes sont parmi les plus bouleversantes de la filmographie de Ford comme la longue agonie de Yank (Ward Bond) ou encore la découverte du passé de Smitty, chacun de ces moments fondant la douleur de l’intéressé dans la compassion du collectif avec la caméra passant en revue les visages émus des matelots face à leur ami démuni. Le refuge et la prison que constitue le navire s’exprimera même par la seule image, le temps d’un plan somptueux où les marins observent depuis la rambarde le cercueil d’un des leurs être emmené sur la terre ferme.

Dans la dernière partie cette terre ferme s’avérera définitivement inhospitalière, un lieu de perdition peuplé de tentateurs bien loin de la fraternité des hommes de la mer. Loin de l’errance perpétuelle de la terre, c’est en retournant en mer que tout peut commencer où s’achever, où l’on peut prendre le chemin du retour, mourir ou reprendre un voyage sans fin mais en chaleureuse compagnie. 

Sorti en dvd zone 2 français à L'Atelier d'image et de corporation

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