Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 2 juin 2020

La Baie des Anges - Jacques Demy (1963)

Jean Fournier, jeune employé de banque, est initié au jeu par son collègue Caron. Favorisé par la chance, il décide de partir pour Nice contre l'avis de son père et est ainsi chassé de chez lui. Dans un casino, il rencontre sa reine, une certaine Jackie (jouée par une Jeanne Moreau ici blonde platine), dont il tombe immédiatement amoureux. Jackie n'est pas insensible au charme de Jean, mais la passion qu'ils portent au jeu et leur amour vont s'avérer incompatibles.

Second film de Jacques Demy, La Baie des Anges occupe une place à part dans les premières œuvres du réalisateur. L'inaugural Lola posait les bases de l'univers du réalisateur par sa veine romanesque et les liens tissés par le cadre nantais et des personnages amenés à être récurrents (Roland Cassard dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), la fameuse Lola dans Model Shop (1968)). Les Parapluies de Cherbourg quant à lui pose l'imagerie acidulée et les dialogues chantée indissociables de Jacques Demy. Entre les deux nous avons donc La Baie des Anges qui détone par son réalisme et son austérité. La genèse du projet vient d'un passage au Festival de Cannes de Jacques Demy qui cherche des financements pour Les Parapluies de Cherbourg. Il y découvre fasciné l'univers du jeu et de retour à Paris il va écrire un scénario en quelques jours.

Jacques Demy scrute ici l'attrait du monde du jeu par le prisme de ce qu'il peut avoir d'exaltant pour des protagonistes à l'existence terne. C'est très concret pour Jean Fournier (Claude Mann) dont le commun du nom se conjugue à un quotidien ennuyeux d'employé de banque. Initié par un collègue (Paul Guers), Jean qui était jusque-là resté dans les clous sans aspérités de son milieu (les brefs échanges avec le père (Henri Nassiet) suffisent à deviner la rigueur à laquelle il s'est toujours soumis) va, si l'on ose dire, se prendre au jeu car porté par la chance du débutant lors de ses premiers pas gagnants à la roulette. C'est lors d'un périple à Cannes qu'il va faire la connaissance de Jackie (Jeanne Moreau blonde platine) qui incarne une toute autre forme de pathologie dans son addiction. Si Jean trompe l'ennui, Jackie est constamment au bord d'un précipice qui l'a vu perdre mari, enfant et situation pour combler un insurmontable vide existentiel. L'exaltation, la tension et le danger d'une table de jeu constituent des sensations dont elle ne peut se passer. Le confort matériel qu'apportent les gains est une récompense mais pas une fin en soi, le dénuement dans lequel plonge les pertes est un défi à relever pour retrouver au plus vite l'effervescence des casinos. Demy noue bien sûr le destin du couple par un pari commun et gagnant à la roulette qui va sceller leur union, dans un découpage où il accompagne leur échange de regard (sur le pari commun d'abord involontaire puis d'un accord tacite) face à face autour de la table, puis fini sur leur aboutit à ce rapprochement en les mettant côte à côte.

La romance est constamment ambigüe et les deux acteurs traduisent magnifiquement cette incertitude. La passion amoureuse de Jean repose sur son refus de retourner à sa piètre vie parisienne, chaque gain est autant un sursis pour rester auprès de Jackie que de rester dans ce rêve éveillé de clinquant. Jackie cherche simplement à s'oublier, à s'émanciper des contraintes du monde extérieur en remettant constamment sa survie matérielle en jeu. Pour elle Jean n'est, comme le soulignera un dialogue cinglant, qu'un fer à cheval ambulant qui lui porte chance. Cette relation trouble se ressent dans la manière dont Jacques Demy filme les scènes de casino. Au départ on adopte le point de vue raisonnable de Jean, avec soit un montage alterné entre la roulette et son visage réfléchit, soit sa silhouette au langage corporel serein dans la même composition de plan que la roulette en arrière-plan.

Dès lors que les paris se font en couple et revêtent d'autres enjeux que le simple gain financier, la caméra s'attarde essentiellement sur Jean et Jackie, avançant nerveusement leur mise, récupérant avec empressement leur gain. L'aspect psychologique et pathologique domine, la valse entêtante de Michel Legrand traduit cette ivresse en accompagnant les nuits de jeu dans une suite de fondus enchaînés où la course éternelle de la roulette se confond aux visages enfiévrés du couple. Le faste de Nice ou des palaces de Monte-Carlo n'existe pas ou peu dans cette logique austère, avec ce noir et blanc blafard.

Le schisme naît d'ailleurs lorsque, tout en conservant ce dispositif formel, Jackie et Jean se mettent à faire des paris différents. Le gain ou la perte importait peu jusque-là tant que le lâcher prise était commun, mais ils vont finir par comprendre que ce n'était pas pour les même raisons. L'enjeu sera donc de savoir si l'ivresse naissait de la seule addiction au jeu ou peut-être aussi de la présence chaleureuse de l'autre. C'est une énigme qui se résoudra lors de la toute dernière scène où la flamboyance de Jacques Demy s'invite alors qu'on ne l'espérait plus.

Disponible en bluray et dvd zone 2 français chez MK2 et sur Netflix 


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