Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 1 novembre 2021

The Medium - Banjong Pisanthanakun (2021)


 Une équipe de film vient tourner un documentaire sur le chamanisme dans un village thaïlandais. Ils s’intéressent tout particulièrement à Nim, une chamane habitée par un esprit qui se transmet de génération en génération dans sa famille. Mais le tournage va prendre une tournure terrifiante…

The Medium est une coproduction entre la Corée du Sud et la Thaïlande marquée du sceau de son prestigieux producteur, NA Hong-jin. On doit à ce dernier deux des sommets qui contribuèrent à imposer le nihilisme et la violence du thriller coréen à travers le monde avec The Chaser (2008) et The Murderer (2010). Cette vision du monde sombre et désespérée serait sublimé The Strangers (2016), véritable chef d’œuvre du cinéma fantastique contemporain où il se détachait du cadre urbain de ses précédents opus pour convoquer à la fois la face la plus sombre de l’humanité et les forces ancestrales et occultes qui l’observent et la tourmente. Le film se caractérisait notamment par la folie de ses scènes d’exorcisme et de chamanisme déployant une imagerie aussi inédite que glaçante pour le spectateur occidental. The Medium creuse le même sillon dans un scénario coécrit par NA Hong-jin mais se déroulant cette fois en Thaïlande. 

Le film fonctionne sur le principe du found-footage à savoir un faux documentaire dont la patine réaliste se voit rattrapée par l’irruption du surnaturel. Nous y suivons une équipe de tournage venue filmer un reportage sur le chamanisme dans un village thaïlandais. Ils vont accompagner Nim (Sawanee Utoomma), habitée par l’esprit de Ba Yan se transmettant de génération en génération au sein de sa famille. Elle en a hérité après que sa sœur Noi (Sirani Yankittikan) initialement élue en ait violemment repoussée la perspective. Depuis, Nim officie donc en tant que chamane et rend de menu service à la communauté dès lors que celle-ci est aux prises avec ce qu’elle suppose être un esprit malveillant. L’équipe documentaire voit se profiler une opportunité inattendue lorsque Mink (Narilya Gulmongkolpech), la fille aînée de Noi, commence à manifester d’étrange altération psychique et physique qui laisse supposer que Ba Yan s’apprête à l’investir et qu’elle est destinée à être la nouvelle chamane au sein de la famille. Pourtant l’attitude violente et imprévisible de Mink va bientôt laisser supposer qu’un autre esprit bien moins intentionné prend peu à peu possession d’elle.

Le film emprunte le postulat bien connu de L’Exorciste de William Friedkin (1973) et ses multiples copies qu’il croise à un dispositif d’horreur plus contemporain du found-footage. Cependant là où le classique de Friedkin était un rappel éprouvant de l’existence de Dieu et du Diable dans un contexte occidental qui l’avait oublié, The Medium diffère dans son approche. Toute la première partie tend à nous montrer la Thaïlande rurale comme un espace où cette croyance persiste encore, dans une forme d’équilibre animiste où les vivants et les esprits cohabitent harmonieusement. Le choc ne vient donc pas comme dans le fantastique occidental de la découverte d’un monde occulte parallèle, mais plutôt que celui-ci peut s’avérer malveillant et agressif envers nous. Le récit déploie le schéma classique voyant les comportements troubles de Mink perturber progressivement son quotidien familial, professionnel, de façon de plus en plus dérangeante, le malaise étant renforcer par le dispositif documentaire réaliste. L’épure et l’approche sur le vif rend d’autant plus inquiétants les surgissements du malaise, tout en gardant une tonalité apaisée du fait de l’acceptation de ces phénomènes. 

Progressivement, l’histoire familiale et son rapport aux esprits va s’avérer le véritable enjeu du film. La possession ne semble pas avoir frappée au hasard. L’équilibre de cette coexistence paisible avec les esprits est mis à mal par l’irruption de la modernité dans le quotidien. Noi confrontée à son héritage spirituel s’en est détournée, rendant sa propre fille vulnérable car pas éduquée à accepter la tangibilité de ce monde occulte ancestral. Cette impiété s’étend finalement à l’ensemble de la société thaïlandaise où le chamanisme tend à une forme de charlatanisme pour certains, où la théâtralisation des rituels est une manière de rassurer et duper les crédules à des fins financières. Les esprits observent ainsi ces humains qui se détournent et se jouent d’eux, et décide de les punir en conséquence. 

Le film trouve l’équilibre idéal entre ces questionnements spirituels, philosophiques, avec une horreur terrifiante où s’entremêlent une approche moderne du genre et quelque chose de plus viscéral, de plus insaisissable. L’inquiétude s’immisce autant dans la paisibilité factice du quotidien rural à l’imagerie élégiaque (avec nombres de paysages et forêt à la beauté soufflante) qu’à travers les vecteurs « modernes » (caméra, écran d’ordinateur ou de smartphone) de l’image numérique. Sans renouveler l’arsenal formel du found-footage, The Medium le sublime par l’excellence de son usage dans un crescendo oppressant à souhait. On capture ainsi des images fixes que l’on ne sait expliquer (Mink filmée à distance parlant à un mur, la rencontre nocturne et muette avec une grand-mère aveugle), d’autres tout simplement dérangeantes, intrusives et impudiques (Mink malmenant une fillette, Mink ayant une menstruation précoce en public) où la caméra documentaire semble de plus en plus de trop en cherchant à filmer l’indicible. La punition sera également pour eux à avoir voulu faire du sensationnalisme avec l’inconnu.

Lorsque la nature ou plutôt l’identité de la menace se fait de plus en plus clair, il est déjà trop tard. Tout le dispositif patiemment mis en place pour distiller le trouble sert désormais un pur déchaînement infernal. Les scènes chocs se démultiplient avec furie et inventivité avec en clou une séquence finale de shamanisme proprement glaçante. On pardonnera quelques facilités (l’usage du montage alterné qui jure avec l’approche documentaire) tant la justesse et l’évidence du propos sert la terreur pure. Face à la réalité démoniaque, les croyances reniées se ravivent trop tard pour certains, quand pour d’autres la fragilité de cette foi s’expose au grand jour. La coexistence n’est possible que tant que le culte sincère persiste, sans quoi les esprits n’ayant jamais eu de nature protectrice ou bienveillante envers les humains se déchaînent. C’est ce que savaient les ancêtres de cette population, et ce qu’ont oublié ou reniés leurs descendants, ce qui causera leur perte. Un grand film d’horreur qui nous fait autant réfléchir sur le poids du mysticisme traditionnel que le scepticisme contemporain. 

Vu au Festival du Film Coréen à Paris

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