Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 3 novembre 2021

Caprices - Léo Joannon (1942)

Lise, une jeune actrice qui joue dans une troupe en proie à de grandes difficultés financières, rencontre un soir Philippe dans un hôtel. Celui-ci prend sa défense alors qu'elle a été rudoyée par le personnel. Ils lient amitié aussitôt et Philippe qui prétend être un enchanteur lui propose de passer une nuit de princesse, ce qu'il fait effectivement en lui faisant porter des vêtements de grand luxe et en l'emmenant dans des endroits chics de Paris. Le lendemain, ils se quittent. Philippe croit que Lise est une vendeuse de fleurs.

Caprices est une œuvre dans le sillage de Battement de cœur (1939) et Premier rendez-vous (1941) d’Henri Decoin par une même volonté d’inscrire les codes de la screwball comedy américaine dans un contexte français. On y retrouve d’ailleurs tout naturellement une Danielle Darrieux dans son registre pétillant, sensible et double dans la caractérisation de son personnage. Le film est une des rares vraies réussites de Leo Joannon, réalisateur sans identité marquée et personnage peu recommandable à la ville. Caprices est un projet de longue haleine envisagé dès la fin des années 30 sur un scénario de Jacques Companéez alors baptisé Princesse de réveillon. Leo Joannon est attaché au projet mais le quitte pour s’engager dans l’armée alors que se déclenche la Seconde Guerre Mondiale en 1939. Entretemps Raymond Bernard est engagé mais le contexte de défaite et d’Occupation allemande gèle de nouveau le lancement de la production. Leo Joannon soucieux d’être dans les bonnes faveurs des Allemands se rapproche de la société de la Continentale - compagnie de production française financé par des capitaux allemand et dirigé par Alfred Greven – en l’aidant notamment à faire acquisition des studios de Boulogne aménagés peu avant la défaite. 

Il y gagne donc l’opportunité de pouvoir quatre films pour la société mais n’a pour l’heure aucun scénario à proposer. Se souvenant du scénario de Jacques Companéez, il va user de sa position et forcer Raymond Bernard à lui en céder les droits. Ce dernier est juif et en incapacité de travailler ou d’être crédité sous son nom, et Joannon menace de le faire déporter lui et sa famille s’il n’obtempère pas. Raymond Bernard va céder mais il obtiendra gain de cause après-guerre. Leo Joannon quant à lui confirmera le détestable personnage qu’il est en devenant un propagandiste actif du Régime de Vichy, tant par les postes élevés qu’il occupera dans les organes de décision culturels que par certaines réalisations au fond nauséabonds sous couvert d’humanisme comme Le Carrefour des enfants perdus (1944). 

Tout ce passif détestable ne se ressent heureusement pas dans Caprices qui s’offrira même le luxe de remporter un succès commercial plus grand que les films d’Henri Decoin. Il s’agit d’une sorte de Cendrillon détourné qui voit la jeune comédienne Lise (Danielle Darrieux) trouver à la fois son prince et sa fée Carabosse en la personne de Philippe (Albert Préjean). Celui-ci se plaît, chaque nuit de Saint-Sylvestre à transformer le temps du réveillon une fille du peuple en princesse à laquelle il fera brièvement goutter la grande vie. Lise n’est pas si naïve et démunie mais s’étant échappée du théâtre dans le costume de vendeuse de fleurs qu’elle y joue, Philippe voit en elle sa nouvelle protégée d’un soir. Le film s’amuse beaucoup de ce double-jeu, notamment par le jeu espiègle de Danielle Darrieux qui feint la candeur et l’émerveillement avec un brio certain, soumettant son bienfaiteur aux caprices les plus improbables. Lorsque le mécène de la pièce de théâtre dans laquelle joue Lise se rétracte (faute d’avoir obtenu ses faveurs), la troupe va demander à notre héroïne de participer à un stratagème visant à la faire financer par Philippe. Il y a là les promesses d’une belle mise en abyme à la Lubitsch mais Joannon ne l’exploite pas dans sa mise en scène ou les directions que prendront le récit. On trouvera juste une scène amusante faisant écho à la scène d’ouverture où la troupe répétait laborieusement la pièce, ce passage trouvant un écho dans la mise en scène « réelle » qu’ils mettront en place pour duper Philippe. Malheureusement la scène ne tient qu’à la truculence des comédiens mais pas à la manière dont Joannon en exploite les possibilités formelles et narratives.

L’histoire d’amour et sa manière de n’exister que par le mensonge constitue le vrai sujet du film. Le maître du jeu bascule à plusieurs reprises, ce qui sert de révélateur sur les personnages. Il y a d’abord toute la dimension sociale où prise pour une vendeuse de fleur, Lise est prise de haut par tout ses interlocuteurs même si son assurance les déstabilise. Philippe sous son aura de bienfaiteur fait preuve d’une condescendance semblable puisqu’il ne verra jamais loin en elle qu’une jeune femme à sortir du ruisseau, sans personnalité ni aspirations propres. Lise comprenant cela joue de ses talents de comédiennes pour forcer le trait de la fille de mauvaise vie et dépravée, ce qui forcera Philippe à davantage se dévoiler. Danielle Darrieux est absolument parfaite de morgue et d’insolence, se jouant du fond patriarcal du récit puisque le « protecteur » se sent investi d’une mission bien inutile. Lise n’a pas besoin d’être sous l’aile de quiconque, mais seulement d’être aimée sincèrement. 

L’aveux amoureux semble cependant impossible entre eux sans le pouvoir de l’artifice et une couche supplémentaire s’ajoutera avec le doute sur l’identité et les activités de Philippe. Là encore on pourra regretter que la narration et la mise en scène n’exploite pas avec un vertige plus brillant ce postulat (on peut rêver de ce qu’un Henri Decoin en aurait fait justement) mais l’allant des comédiens emporte tout de même l’adhésion. Jean Parédès en majordome tour à tour pédant et gouailleur est un des grands atouts du film, sa fantaisie en relevant chaque moment notamment le finale loufoque au poste de police. Une belle réussite donc mais dont on pourra regretter un potentiel sous-exploité.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Gaumont 

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