Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

mercredi 10 juillet 2013

Eden of the East - Higashi no Eden, Kenji Kamiyama (2009)


Le lundi 22 novembre 2010, dix missiles frappent le Japon. Malgré cet acte terroriste sans précédent, il n'y a aucune victime. Peu à peu, l'oubli s'installe... Trois mois plus tard, le dimanche 13 février 2011, Saki Morimi, une jeune femme partie aux États-Unis pour son voyage de fin d'études, fait face à la Maison Blanche ; elle y rencontre Akira Takizawa, un homme pour le moins mystérieux : il a perdu sa mémoire et est complètement nu lors de leur rencontre avec une arme à feu dans une main, un téléphone dans l'autre. Ce téléphone lui permet de disposer de 8,2 milliards de yens par l'intermédiaire d'une certaine Juiz...

Kenji Kamiyama, génial concepteur de la grande réussite que fut Ghost in the Shell – Stand Alone Complex (que beaucoup juge même supérieure aux deux films de Mamoru Oshii) signe un nouveau coup d’éclat avec ce Eden of the East. Cette courte série de 11 épisodes s’avère plus intimiste et chaleureuse que la froideur technologique des Ghost in the Shell tout en y croisant le même cocktail de thriller paranoïaque et de réflexions sociales et géopolitiques. L’intrigue dépeint la rencontre entre Saki, jeune diplômée en voyage aux Etats-Unis, et le mystérieux Akira Takizawa. Totalement amnésique, il va donc enquêter avec l’aide de Saki sur un passé trouble qui semble le lier au « Lundi Funeste » date emblématique où le Japon subit un attentat non résolu…

L’histoire développe ainsi avec habilité révélations et coups de théâtre tout en dévoilant un discours sous-jacent passionnant sur la société japonaise. La catastrophe récente que vient de subir le Japon apporte un certain mimétisme avec la situation de départ de la série où le pays tente de se reconstruire moralement après un attentat. La solidarité et le volontarisme japonais pour faire face à l’adversité est une image établie après le redressement économique spectaculaire qui suivi l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale et la catastrophe d’Hiroshima. Eden of The East questionne donc un pays dont la population a perdu cette pugnacité qui l’a poussée à de multiples reprises. Les causes semblent être la nouvelle génération qui ne se reconnaît pas dans le modèle de sacrifice à la tâche de leur parent, entre les NEET cloîtrées chez eux et les jeunes diplômés comme Saki, peu enclin à entrer dans la vie active.

Eden of The East a donc comme grand thème la question de la responsabilité. L’intrigue dévoilera progressivement que Akira et un certain nombre de citoyens ont été dotés de facultés exceptionnelles pour sauver le pays courant à sa perte. Cependant le choix de ses « élus » dissimule quelques psychopathes en puissance ou d’autres nourrissant des projets moins nobles, la question étant de savoir où se situe notre sympathique héros Akira Takizawa et les raisons qui l’ont amené à effacer sa mémoire.

Assez maigre en action pure, la série captive ainsi de bout en bout par ces différentes approches et incarne sa réflexion dans des êtres très attachants. Akira Takizawa, sensible et déterminé forme un duo parfait avec la fragile et effacée Saki. Le groupe de personnages les entourant complète les multiples points soulevés par la série, les amis de Saki et leur souhait de monter leur entreprise (grâce au concept de l’application Eden donnant son titre à la série) ou l’archétype du NEET (signifiant not in education, employment or training pour désigner ces jeunes totalement détaché des obligation de la vie active) asocial et enfermé « Culotte ».

Au final, Eden of The East se garde bien de donner une réponse catégorique aux questions qu’ils soulèvent, donnant même une éclatante revanche aux NEET lors d’un dernier épisode où ils seront finalement les sauveurs providentiels d’un Japon apathique. Remarquablement construite, Eden of the East s’avère haletante durant ses onze épisodes même si laissant un sentiment d’inachevé avec une conclusion un peu trop abrupte. Heureusement, deux films (dont on reparlera) prolonge la série avec King of Eden et Paradise Lost se chargeront d’apporter un épilogue plus satisfaisant. 

Moins virtuose techniquement que Ghost in the Shell –Stand Alone Complex car reposant moins sur l’action (mais époustouflant lorsque celle-ci s’emballe notamment le dernier épisode) la série fait néanmoins preuve d’une mise en scène élégante, oppressante ou intimiste parfaitement en phase avec son sujet. On appréciera également les multiples références ludiques au cinéma (notamment une très présente et judicieuse au Zombie de Romero, le titre de la série qui inverse celui du classique de Nicholas Ray) mais aussi au sport (les élus se nommant les seleçao) ou encore les gimmick (Noblesse Oblige !) qui donne consistance et profondeur à cet univers. Une belle réussite.
Sorti en dvd zone 2 français chez Kaze

lundi 8 juillet 2013

Une femme dangereuse - They Drive By Night, Raoul Walsh (1940)

Joe Fabrini (George Raft) et Paul Fabrini (Humphrey Bogart) sont deux frères routiers qui travaillent dans la région de San Francisco. Endettés, ils ont du mal à s'en sortir et finir de payer leur camion, et de nombreuses contrariétés ne les y aident pas. Un jour cependant, Joe trouve du travail dans l'entreprise d'Ed Carlsen (Alan Hale). Tout semble aller mieux pour lui, le travail lui plaît, tout comme la jolie Cassie (Ann Sheridan) dont il devient vite très épris. Mais, Lana (Ida Lupino), la femme de son patron, tombe amoureuse de Joe.

They Drive By Night est un film important concernant l'étape qu'il marque pour son casting. George Raft en campant un travailleur ordinaire se détache enfin de son image de dur à cuir issue de ses nombreux films de gangsters des années 30. Humphrey Bogart malgré un rôle secondaire impose déjà son charisme et rencontre là le réalisateur et la partenaire féminine (Ida Lupino) qui sauront le mettre en valeur dans son film suivant La Grande évasion (1941) qui fera enfin décoller sa carrière après des années de vaches maigres. Enfin et surtout Ida Lupino crève l'écran en femme fatale rongée par la folie, l'actrice anglaise étant enfin reconnue par Hollywood où elle s'est exilée depuis 1935.

Le film est un curieux mélange de film noir et de social, une assez rigoureuse description du milieu routier laissant place à une pure intrigue criminelle dans sa seconde partie. Ce croisement inattendu vient en fait de la Warner à la production qui mêle là le cadre ouvrier du roman de A. I. Bezzerides The Long Haul paru en 1938 ici adapté avec un l'argument policier de Ville frontière (1935) de Archie Mayo et qui marquait l'ascension de Betty Davis à la Warner. Assez ironiquement, Ida Lupino reprend le rôle tenu par Betty Davis, elle qui fut engagé par le studio pour constituer une alternative à une Davis jugée trop capricieuse.

Le talent et l'efficacité légendaire de Raoul Walsh fait idéalement le lien entre ces deux sources pour nous offrir un film limpide et sans temps mort. La première partie nous dépeint la rude vie de routier et la quête de réussite acharnée des frères Joe (George Raft) et Paul (Humphrey Bogart) Fabrini, bien décidé à monter leur affaire de transports malgré tous les obstacles qui se placent sur leur route. Entre autre les patrons véreux peu pressés de régler leur dettes, un usurier acharné cherchant à leur retirer leur camion et bien sûr l'épuisement qui n'est jamais loin face aux cadences insensées à tenir. Tout cela est bien mené et truffé de moments qui rendent immédiatement le duo attachant (la façon dont ils récupèrent leur dû, la rencontre avec Ann Sheridan) tandis qu'une brève rencontre avec une vénéneuse Ida Lupino annonce la rupture de ton du deuxième acte. Un accident met hors-circuit pour un temps l'affaire des héros et Joe doit faire face aux assauts de la femme du patron incarnée par Ida Lupino. Celle-ci s'empare totalement du film par sa prestation hallucinée. Littéralement dévorée par son désir ardent pour George Raft, l'actrice semble constamment sous tension par ses postures et regard provocant, ses tenues extravagantes.  

Un désir inassouvi qui confine à la folie pure dans un final marquant notamment cette scène de tribunal où le visage de Lupino n'est plus qu'un masque déformé de pure démence. Même s'il y avait un vrai grand film à tirer de l'option "tranche de vie du monde des routiers" amorcé en premier lieu le mélange détone et permet de savourer la grande interprétation d’Ida Lupino, bon film !

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

dimanche 7 juillet 2013

Chacun à son poste et rien ne va - Tutto a posto e niente in ordine, Lina Wertmüller (1974)

Un groupe de jeunes Italiens du Sud, riches de leurs seuls rêves de fortune, vient s’installer à Milan. Adelina, Carletto, Gigi, Isotta, Sante et Mariuccia cherchent à s’intégrer dans la mégapole avec l’enthousiasme et la force de ceux qui n’ont rien à perdre. Mais leurs rêves ne vont pas tarder à se confronter à la cruauté de la grande ville et de la vie moderne.

Chacun à son poste et rien ne va conclu après Mimi métallo blessé dans son honneur (1972) et Film d’amour et d’anarchie (1973) une sorte de trilogie à la thématique et construction similaire qui contribua à consacrer Lina Wertmüller. Dénonçant tour à tour le machisme latent ou encore le retour de l'idéologie fasciste en Italie, ces deux films prenaient toujours comme postulat l'arrivée d'un provincial (incarné par Giancarlo Gianinni dans les deux cas) dans une grande ville (Turin dans Mimi metallo, Rome dans Film d’amour et d’anarchie) où une suite de désillusions et évènements dramatiques allaient le transformer. Alors que les autres films prenaient d'autres chemins passé cet argument de départ, Chacun à son poste et rien ne va l'approfondi au contraire avec ce récit choral narrant les hauts et surtout les bas d'un groupe de jeune gens venus chercher fortune à Milan.

Lina Wertmüller présente ces six protagonistes le temps d'une scène d'ouverture limpide avec les deux amis Carletto (Nino Bignamini) et Gigi (Luigi Diberti), la jeune et innocente sicilienne Adelina (Sara Rapisarda) ainsi que sa tante Issota (Isa Danieli) ou encore Sante (Renato Rotondo) amoureux transi de la belle vendeuse Mariuccia (Lina Polito). Le caractère de chacun et ses dérives futures sont déjà figés dans cette entrée en matière (Gigi qui par nécessité n'a aucun scrupule à garder la mobylette volée annonçant sa "carrière" à venir) mais le sentiment qui domine c'est à quel point cette ville de Milan trop grouillante, trop rapide et trop immense semble comme déjà noyer nos personnages comme le montre ces plans large lourd de sens où Carletto et Gigi évoluent tel des lilliputiens insignifiant dans le vaste paysage urbain.

Comme toujours chez Lina Wertmüller la tonalité comique va progressivement céder à la tragédie tandis que la vie citadine éreintante et ses besoins matériels croissant vont briser nos héros. Le groupe d'amis par solidarité et volonté d'économie va choisir de vivre en communauté dans un grand appartement mais de cet initiative collective va au contraire ressurgir le plus grand individualisme lorsque les codes de la vie urbaine seront plus ou moins assimilés.

Cette aliénation du monde moderne est montrée par étapes par la réalisatrice. Ce sera d'abord par le cadre du travail avec les divers jobs de fortune effectués par les personnages. La description quasiment documentaire des abattoirs ou des Halles alterne ainsi avec celle beaucoup plus stylisée d'une cuisine de restaurant dont l'activité frénétique et lobotomisante n'a rien à envier au travail à la chaîne des Temps Modernes de Chaplin.

Lina Wertmüller multiplie les travelling et mouvements de caméra pour sillonner cette cuisine s'agitant comme une fourmilière tandis qu'une photo brumeuse réduit progressivement (notamment lors de la dernière séquence du film) les travailleurs au rang de silhouette anonyme dont on ne distingue même plus le visage. La supposée solidarité entre travailleurs prend d'ailleurs du plomb dans l'aile au sein d'un tel cadre, faisant ressurgir les antagonismes régionaux nord/sud (scène hilarante où une serveuse balance un rageur piémontais de merde ! à un cuisinier avec bagarre générale qui s'ensuit) et dénonçant la vacuité des mouvements syndicaux.

Les personnages conservant la même innocence du début à la fin sont déjà condamnés. Carletto est ainsi témoin du capitalisme moderne dans ce qu'il a de plus cruel dans son travail (les femmes expulsées alors qu'elles ramassaient des fruits abandonnées aux Halles) où des refus d'Adellina de l'épouser car cela serait "anti économique" vu son maigre salaire. Les figure les plus tragiques sont celles du couple Sante/Mariuccia, le sicilien accumulant sans le vouloir une marmaille d'enfants plus adaptées à la vie en plein air de son pays que les appartements exigus milanais et tandis que son épouse s'affaiblit sous le poids des grossesses lui va littéralement se tuer à la tâche pour nourrir sa famille coute que coute.

A l'inverse pour les plus "débrouillards" les exigences de la vie urbaine sont rapidement assimilée, Adellina facturant le moindre service rendu dans la maison tandis que Gigi va bientôt découvrir les joies de l'argent facile dans le monde du crime. Ce changement d'idéologie trouve son prolongement dans la sophistication vestimentaire croissante, la sicilienne bigote coincée Adellina délaissant foulard et robe longue pour mini-jupe, teinture et coupe garçonne tandis que la tenue d'ouvrier poussiéreuse de Gigi laisse bientôt place au costumes tirés à quatre épingles.

Ceux ayant renoncés à tout ce qui nourrit la sociabilité et le contact humain (l'amitié ou la vie de couple) réussissent, ceux qui cèdent (Sante et Mariuccia) ou qui rêvent (Carletto) de ce modèle classique et dépassé verront leurs rêves brisés sur les rives du réalisme de l'impitoyable monde moderne. Le message est lourdement asséné par Wertmüller avec ce miroir déformant du couple voisin monstrueux se débattant dans l'insalubrité de leur logement.

Le titre trouve enfin son sens avec ce constat amer d'un monde moderne parfaitement ordonné mais où personne ne s'épanouit, réduit à l'état de pion sans volonté propre. Lina Wertmüller brasse sans doute trop large dans son étude (le fascisme latent avec l'attentat final, la spéculation immobilière viennent se greffer aux thèmes récurrents du machisme et de l'anarchie) et le film moins équilibré que Mimi Metallo. La force de ce casting typé et la façon insidieuse qu'a la satire de virer au mélodrame finit pourtant par nous emporter, à l'image de la dernière scène aussi poignante que cinglante où après s'être oublié le temps d'un bref instant suspendu, effectivement chacun va à son poste et ce même si rien ne va. .

Sorti en dvd zone  français chez SNC/M6 Vidéo

samedi 6 juillet 2013

King Hu - Hubert Niogret (2011)


Les sorties dvd massives et riches de bonus passionnants de Wild Side pour le catalogue Shaw Brothers durant les années 2000 avaient permis de découvrir l’œuvre et les thématiques de nombreux réalisateurs phares du cinéma de Hong Kong. Autrefois ardues à trouver (et souvent sorties en salle dans des versions tronquées aux titres racoleurs improbables), les filmographies d’un Chang Cheh, Chu Yuan ou encore Liu Chia Liang bénéficiaient enfin d’un écrin idéal pour la (re)découverte.  King Hu fut un des rares réalisateurs hongkongais à avoir réellement bénéficié d’une reconnaissance critique en occident à l’époque, que ce soit pour son  Prix de la Commission Supérieure Technique à Cannes pour A Touch of Zen en 1975 ou divers textes fouillés dans les Cahiers du Cinéma notamment. La donne semble s’être inversée aujourd’hui puisque, hormis L’Hirondelle D’Or et L’Auberge du Printemps, ses autres films bénéficient d’éditions très moyennes en France, et on attend toujours la sortie de classiques absolus comme Dragon Gate Inn ou d’œuvres plus tardives comme Painted Skin.

L’excellent documentaire d’Hubert Niogret vient combler ce vide relatif en nous éclairant grandement sur le réalisateur. A travers le témoignage d’anciens collaborateurs (où le fan de la Shaw Brothers reconnaîtra des figures bien connues comme Yueh Hua) et de spécialistes locaux, le parcours, les thèmes et le style King Hu se dévoilent de manière passionnante. On découvre ainsi que le réalisateur fut d’abord un acteur comique très populaire avant d’être peu à peu introduit à divers postes techniques de plus en plus importants grâce à son ami Lee Han Hsiang (autre esthète s’il en est) pour lequel il finira assistant réalisateur sur des films comme The Love Eterne (1963 et première adaptation du conte qui inspirera à Tsui Hark son magnifique The Lovers)

Les intervenants situent pourtant bien la différence fondamentale entre King Hu et son mentor : quand Lee Han Hsiang était capable de faire preuve d’une certaine souplesse  et s’adapter aux situations, King Hu se montrait d’une rigueur inflexible à sa vision. L’un était un grand réalisateur populaire, l’autre un artiste. On sourira lors de cette savoureuse anecdote de tournage sur A Touch of Zen où un décor étant altéré par le changement de saison, et brisant la continuité visuelle, King Hu proposera sans sourciller de revenir tourner l’année suivante! 

C’est d’ailleurs cette détermination qui amène le premier clash dans la carrière de King Hu avec le triomphe amer de L’Hirondelle d’Or où, trop lent et perfectionniste, il fut menacé de remplacement par Run Run Shaw. Fort de ce succès où il invente les codes du wu xia pian, il claque la porte de la Shaw Brothers et s’envole pour Taïwan, où, à l’occasion de la production de Dragon Gate Inn, il contribuera à la construction de l’industrie cinématographique locale (il y tournera plusieurs de ses films suivant).

Un autre aspect qu’approfondit grandement le documentaire, c’est l’érudition de King Hu qui transparait dans toutes ses œuvres. Il exécutait lui-même les calligraphies illustrant les génériques de ses films, et sorti du cinéma, il faisait figure d’autorité historique sur certaine facettes inattendues tel que la cuisine impériale. Visuellement, on constate à quel point sa mise en scène suivait l’esthétique des rouleaux de peintures chinois, notamment par ses travelling lointain suivant en parallèle l’avancée des personnages, qui créaient une sorte d’à plat reproduisant de manière cinématographique l’horizontalité des peintures. 

Cela le différenciait de Lee Han Hsiang, qui, puisant dans la même inspiration picturale, usait plus de la profondeur de champs et d’une volonté de capter les êtres dans leur quotidien, quand King Hu voulait figer ses personnages dans un cadre, capturer l’image d’un lieu et d’un moment précis. Narrativement, le réalisateur usa également de la très troublée ère Ming pour nouer des intrigues alambiquées à suspense, parfaitement adaptée à la mode du moment pour les films d’espionnage à la James Bond. Cet ensemble, combiné aux multiples trouvailles (de montages notamment lors des combats), détermine l’imagerie du wu xia pian comme le montre les différents extraits comparant ses scènes phares à celles de films de Tsui Hark ou Zhang Yimou.

En 45 minutes à peine, tout est exploré avec soin et précision, Niogret allant judicieusement dans une direction plus  artistique que biographique. L’errance et les projets avortés des dernières années (le tournage houleux de Swordsman où il est évincé par Tsui Hark ; son projet sur la construction des chemins de fers américain par les émigrants chinois qui ne verra jamais le jour) sont occultés pour une vision positive et touchante. 

Inédit en dvd pour l'instant, souvent rediffusé sur les chaînes cinéma dans le cadre de diffusion de films de King Hu, le doc fut projeté à la cinémathèque française lors de la rétro  consacré au réalisateur. Pour les parisiens il est consultable sur place à la Cinémathèque.

vendredi 5 juillet 2013

Le Cinéma de Julio Medem - Marie-Soledad Rodriguez (Collectif)


Cet ouvrage collectif dirigé par Marie-Soledad Rodriguez est à ce jour la seule étude française consacrée à l’œuvre de Julio Medem. Le livre paru dans un contexte plutôt favorable au début des années 2000 puisque le réalisateur venait de sortir ses deux films les plus populaires et salués par la critique française avec Les Amants du cercle polaire (1998) et Lucia et le sexe (2000). Cette reconnaissance permit même la sortie tardive en salle de son troisième film Tierra (1996) jusque-là inédit.

Le livre alterne l’étude d’une facette spécifique d’un film ou alors met en parallèle plusieurs œuvres autour d’une question particulière d’ordre esthétique ou thématique. On trouve notamment un point très intéressant car moins évident pour le spectateur français concernant le rapport à l’identité basque. Si Medem n’aura ouvertement abordé ses origines basques que dans son documentaire La Pelote basque : la peau contre la pierre (2004), le panorama de Marie-Soledad Rodriguez montre subtilement comment le rapport à la terre peut être conflictuel chez les personnages de Medem, constituant autant un refuge qu’une prison. Cela sera explicite dans l’inaugural Vacas (1992) avec son conflit familial situé dans un pays basque soufflant le chaud (le lien à la nature, les traditions rituelles ancestrales) et le froid dès que l’on touche à l’humain avec des personnages réduits à l’état de pantin reproduisant le cycle de la haine et de l’obscurantisme. Medem l’exprimera plus subtilement par la suite dans L’écureuil rouge (1993) avec son couple en fuite de tout ce qui constitue l’institution ou la vie « normale », l’auteur associant ce cadre originel au pays basque auquel on cherche à échapper.

Autre aspect remarquablement évoqué, la construction et la narration dans l’œuvre de Medem. Une étude comparative entre L’écureuil rouge et Les Amants du cercle polaire (1998) montre comment ces deux œuvres romantiques obéissent à des codes aussi étudiés qu’anticonformistes (le chapitrage, l’art de la répétition, l’alternance de point de vue dans Les Amants notamment) pour dépeindre cet amour. La comparaison avec le Nouveau Roman et sa déconstruction du récit classique est judicieuse tant Medem parvient à exprimer des émotions universelles par des chemins de traverse. Cette réflexion se poursuit dans le plus audacieux encore Lucia et le Sexe où les auteurs étudient l’enchevêtrement de trames complexe du film dont la compréhension et surtout les thèmes se dévoilent par un montage symétrique fait d’association d’idée et d’une vraie poésie. Même si le jargon peut être trop universitaire peut perdre parfois, les angles abordés sont toujours judicieux notamment cette passionnante étude  sur le mensonge et la négation du réel chez Medem, ses personnages toujours en fuite ou en quête d’identité en usant de manière diverses et variées selon les films. 

Vu que l’aura de Medem est quelque peu retombée en France depuis la parution de l’ouvrage (accueil mitigé pour Caotica Ana en 2010 et Room in Rome sorti directement en dvd) dont l’étude s’arrête à  La Pelote basque : la peau contre la pierre (2004), le long retour sur l’accueil critique de ses films est des plus parlant. Régulièrement défendu par les journaux « grand public » qui salue sa singularité même dans les films moins aboutis, Medem laisse bien plus circonspect les revues intellectuelles dont les Cahiers du Cinéma allergiques dès Vacas tandis que Positif enthousiaste pour le jeune cinéaste arty se détache quand il deviendra plus populaire et universel dans son approche (Lucia et le Sexe et Les Amants du Cercle Polaire).

Seul gros regret, le fait de ne pas traduire les textes issus des participants espagnols. Les non familiers à la langue de Cervantès passeront donc à côté de l’analyse de Vacas (dommage puisque c’est un des films les plus captivant de Medem en plus d’être celui le moins analysé par la critique française) et surtout de l’interview du réalisateur en fin d’ouvrage. Très intéressant néanmoins, à recommander aux amateurs de Medem et une initiative à saluer.

Paru aux Editions Presse de la Sorbonne

mercredi 3 juillet 2013

Le Point de non-retour - Point Blank, John Boorman (1967)

C'est pour le compte de son ami Reese que Walker, accompagné de sa femme, récupère dans la prison désaffectée d'Alcatraz un magot de 93 000 dollars. L'opération réussit. Reese abat Walker et emmène sa femme, qu'il convoitait depuis longtemps. Seulement Walker n'est pas mort et n'a de cesse de châtier Reese et ses complices.

En 1964 Don Siegel réalisait A bout portant mémorable remake du classique Les Tueurs de Robert Siodmak (1946) et faisait avec cette œuvre charnière la bascule du film noir vers le polar urbain, nouvel étendard plus au gout du jour du genre policier. On en retrouve deux protagonistes avec Lee Marvin et Angie Dickinson dans Point Blank premier chef d'œuvre du genre signé John Boorman qui frappe un grand coup avec ce qui est seulement son deuxième film. John Boorman adapte ici Comme une fleur, première aventure de Parker, le héros dur à cuir d'une série de romans que lui consacre Donald E. Westlake sous le pseudonyme de Richard Stark.

L'argument est simple : trahi par son ami Reese (John Vernon) et sa propre épouse lors d'un coup, Walker (Lee Marvin) est abattu et laissé pour mort mais il va revenir pour se venger et récupérer son butin. Pitch simple pour un traitement qui l'est nettement moins. L'ouverture montrant la préparation, la réussite du vol et la trahison se déroule dans un kaléidoscope de scènes et d'images à la chronologie bouleversée (on découvre d'abord le corps inerte de Marvin avant de comprendre la raison de son état). Le mélange de polar nerveux et d'onirisme halluciné prend d'emblée avec ce traitement et permet de soutenir une interprétation qui tient tout au long du film : Walker n'a jamais quitté l'île d'Alcatraz et toute l'intrigue est le long songe d'un homme agonisant imaginant sa vengeance.

Les transitions surprenantes nous embarquent dans un espace mental étrange qui nous fait douter de la réalité de tout ce que l'on voit. Walker plus mort que vif parvient à s'extirper de sa geôle et à nager tandis qu'en voix-off un speaker narre l'histoire d'Alcatraz, voix venant du bateau touristique qui ramène notre héros retapé en ville et bien décidé à faire payer la note à ses ennemis. Boorman multiplie les idées de mise en scène alambiquées nous plaçant dans l'esprit perturbé et déterminé de Walker, les attitudes décalée de celui-ci renforçant le malaise.

Les bruit de pas envahissent ainsi la bande son tandis que Walker cadré en biais avance vers l'appartement de l'épouse indigne et y pénètre sans précaution pour tirer dans le tas au ralenti. On navigue dans le psychédélique expérimentale le temps d'une bagarre hargneuse dans une boite de nuit où s'affirme l'invulnérabilité quasi surnaturelle du héros ("la ballade" en voiture où il secoue un acolyte sans que lui-même n'ai la moindre égratignure) ainsi que son caractère omniscient.

Une vieille amie serveuse lui révèle tout ce qu'il veut savoir sans question, il traverse tel un spectre (malgré un stratagème ingénieux) l'immeuble le conduisant à Reese et cette détermination à récupérer son dû dont la teneur ridicule étonne constamment ses adversaires (93 000 dollars pas plus pas moins) font de lui un être presque abstrait et dévoué à son seul but. Lee Marvin est un véritable monolithe dont l'humanité ne s'exprime qu'à travers le regard des autres (le flashback de son épouse sur leur rencontre, l'étreinte avec une Angie Dickinson peu avare de ses charmes le provoquant alors qu'il n'a pas un regard pour elle), taiseux, menaçant et cognant avant de discuter.

On retrouve aussi cette dimension abstraite à travers cet insaisissable ennemi que constitue l'Organisation, groupe de décideurs plus insignifiant les uns que les autres anticipant l'idée largement utilisée par la suite d'une pègre gérée comme une multinationale à col blanc où le sang versé tout comme l'argent abondant circule dans l'ombre. Boorman filme Los Angeles comme une ville aride et fantomatique où l'on aura plus aperçu les villas abandonnées, les terrains vagues glauques et les parkings déserts que les palmiers.

Le film oscille constamment entre une urbanité tout de même assez prononcée et cet aspect parc d'attraction inquiétant. On est définitivement convaincu d'être dans l'illusion lors de la dernière partie de plus en plus étrange où la répétitivité et le mimétisme entre les scènes qu'instaure Boorman rappelle la bizarrerie des rêves les plus profonds. Naturellement tout s'achève là où tout a commencé, à Alcatraz. Walker en retrait assiste à une relecture du vol d'ouverture dont il n'est plus un acteur et alors qu'il peut enfin récupérer son butin va se volatiliser.

Le rêve/cauchemar arrive à son terme et enfin satisfait, Walker va pouvoir retourner dans l'ombre. Quand le film expérimental rencontre le vrai cinéma de genre divertissant, cela donne cet ovni novateur auquel ne pourra jamais prétendre un Refn animé de velléités voisines dans ses dernières productions. Loin de cette sophistication, une autre adaptation fort divertissante verra le jour plus tard avec Payback (1999) de Brian Helgeland où un Mel Gibson teigneux reprend le rôle de Parker.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mardi 2 juillet 2013

L'Auberge du Dragon - San lung moon haak chan, Raymond Lee et Tsui Hark (1992)


Au temps de la dynastie Ming, le pouvoir est peu à peu tombé aux mains des eunuques. L'un d'eux règne en despote en éliminant tous ses rivaux. En pleine fuite, Chow et son amante s'arrêtent à L'Auberge du Dragon avant de passer la frontière. Dirigée par une tenante ne manquant pas de charmes et sachant en user, cette auberge accueille dans la foulée l'eunuque et ses hommes que ce couple fuyait et qui sont à leur recherche. Commence dans ce lieu isolé une traque sans pitié...

L'Auberge du dragon est typique de l'entreprise de rénovation et de réappropriation entamée par Tsui Hark depuis la création de sa société de production FilmWorkshop. Stigmatisé au début de sa carrière pour son côté rebelle et les partis pris trop extrêmes de ses premières œuvres (Butterfly Muder (1979), Histoire de Cannibale (1980) et le furieux L'Enfer des armes (1980)) Tsui Hark allait trouver la formule magique parfaite pour enfin rencontrer le succès, croiser avec brio ses velléités moderniste avec la tradition du cinéma de Hong Kong. Il le ferait dans un premier temps en produisant les polars de John Woo avec le diptyque Le Syndicat du crime et The Killer, qui transposait dans le film policier la tradition du film de chevalerie et la fraternité sanglante sacrificielle chère à Chang Cheh (Un seul bras les tua tous, La Rage du Tigre)...

Il contribuait à inventer un nouveau genre qui allait s'avérer fructueux dans la production locale avec le polar hongkongais tout en l'inscrivant dans un récit archétypal de la tradition de la péninsule. Ce travail allait se poursuivre avec le succès de Histoires de Fantôme Chinois (1986) où il adaptait le conte traditionnel chinois de Pu Song Ling tout en remakant la première adaptation de la Shaw Brothers The Enchanting Shadows réalisée par une de ses idoles Li Hang-Hsiang en 1960. Là encore une vraie révolution puisque le film allait relancer le wu xia pian fantastique, faire traverser les frontières au cinéma de Hong Kong et inventer une forme novatrice tout en initiant le romantisme éthéré à la Tsui Hark. Le début des 90's marque l'apogée de cette démarche avec la refonte du mythique héros chinois Wong Fei Hung sous les traits de Jet Li dans la grandiose saga des Il était une fois en Chine (surtout la trilogie initiale).

Avec L'Auberge du Dragon, Tsui Hark paie son tribut à l'un de ses maîtres, le grand King Hu dont il remake Dragon Gate Inn (1967). Le film original était le deuxième volet de la trilogie des auberges de King Hu après une L'Hirondelle d'or (1966) (le 3e étant le plus tardif L'Auberge du Printemps (1974)) à la production houleuse lui faisant claquer la porte de la Shaw Brothers et s'exiler pour produire ses films en indépendant à Taïwan. Dragon Gate Inn allait remporter un immense succès dans toute l'Asie et devenir un classique absolu dont l'aura irait bien au-delà des amateurs du genre comme le prouve l'hommage plus auteurisant et nostalgique que lui rendrait Tsai Ming-liang dans son Goodbye, Dragon Inn (2003).

Producteur omnipotent (et réalisateur officieux même s'il en laisse le crédit à son homme à tout faire Raymond Lee) Tsui Hark fait une nouvelle fois brillamment se percuter tradition et modernité dans sa relecture. L'histoire est la même sous la Dynastie Ming le sauvetage par le chevalier Chow Wai-on (Tony Leung Ka-fai) des deux enfants d'un ministre assassiné par un infâme chef eunuque (Donnie Yen) et qu'il tente de faire sortir du pays avec l'aide de son amie Mo-yan (Ling Ching Hsia).

Dans leur fuite, ils échouent à l'Auberge du Dragon située dans le désert en bordure de frontière et dirigée par la truculente et avide Jade King (Maggie Cheung). Poursuivants et poursuivis vont cohabiter dans l'auberge et se livrer à une redoutable partie d'échec afin de sortir vainqueur. Tsui Hark reproduit donc avec fidélité la trame, les motifs narratifs et visuels (le prologue introductif similaire ainsi que la pétaradante bande son d'origine et son thème principal inoubliable) mais aussi la métaphore politique de Dragon Gate Inn. Dans l'original le chevalier se posait comme rempart à l'oppression représenté par l'eunuque et symbolisait le point de vue de King Hu face à la Révolution culturelle de la Chine Maoïste avec cette frontière comme ultime espace de liberté figurant Taïwan. La métaphore est la même chez Tsui Hark cinq ans avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997.

Tsui Hark s'approprie le film en laissant s'exprimer ses penchants féministes. Le chevalier incarné par Tony Leung Ka-fai n'est plus le héros mais l'enjeu d'un triangle amoureux entre Ling Ching Hsia et Maggie Cheung, vrais personnages centraux. Chacune incarne une figure différente et complémentaire de la féminité. Ling Ching Hsia retrouve ici son rôle récurrent de femme androgyne tourmentée, tout à la fois sabreuse chevronnée et femme amoureuse. Dissimulant un cœur vibrant d'amour sous ses traits farouches, l'actrice fait preuve d'une retenue qui ne rend que plus poignante la discrète manifestation de ses sentiments tel ce regard intense lors des retrouvailles avec Chow Wai-on ou plus tard lorsqu'elle se pensera trompée elle noiera sa tristesse dans l'alcool et des larmes discrètes. A l'inverse Maggie Cheung est une femme gouailleuse, séductrice et sans scrupules obnubilée par le profit (quitte à transformer les clients trop pressant en menu du jour de l'auberge).

Le spectateur occidental voit surtout en Maggie Cheung l'héroïne papier glacé de In The Mood For Love (2000) ou Irma Vep (1996) mais l'actrice eu un registre bien plus varié à Hong Kong et magnifiquement exploité par Tsui Hark ici (et plus tard dans la merveille absolue Green Snake (1993)). Tout en pose lascive, accent vulgaire et regard aguicheur, l'actrice sait ici distiller le dilemme d'une Jade solitaire, trop souvent abandonnée par les voyageurs de passage et se raccrochant à ses bénéfices comme refuge à sa détresse.

Ses manœuvres pour retenir Chow Wai-on tiendront autant de l'intérêt pécuniaire à le trahir qu'au réel sentiment qu'elle ressent pour lui. Les plus beaux moments du film sont du coup ceux où il s'oublie de son intrigue politique pour capturer avec sensualité la rivalité amoureuse des deux femmes (ce combat virevoltant où elles se dénudent mutuellement et dont les accents saphiques annoncent les atmosphères de Green Snake) où le duel torride entre Tony Leung Ka-fai et Maggie Cheung durant leur fausse nuit de noce.

Parallèlement Tsui Hark retrouve la veine stratégique de King Hu et celle plus serialesque de Chu Yuan pour rendre haletante la partie se jouant entre nos héros et les agents de l'eunuque. Jeu de dupes, tout en regards et dialogues à double sens (chacun sait qui est qui sans vouloir se révéler) alternent ainsi avec des combats virtuose s'exprimant dans les zone les plus secrets de l'auberge, personne ne cédant du terrain. Cette tension palpable éclate enfin dans un extraordinaire final où les héros vont affronter le redoutable eunuque en pleine tempête de sable. Donnie Yen est un formidable méchant, quasiment invincible qui va causer mille souffrances à ses adversaires.

Tsui Hark qui s'était tant retenu jusqu'ici laisse libre cours à sa frénésie avec un combat absolument furieux qui anticipe par son côté saccadé ceux de The Blade (1995). Travelling rageur balayant des kilos de sable et rendant l'action indistincte, caméra virevoltante ayant du mal à accompagner l'action tourbillonnent ici tout en restant dans la tradition de ballet aérien du wu xia pian classique.

L'hystérie en plus et avec comme beau symbole le plus barbare mais au cœur pur contribuant à vaincre le noble à l'âme damnée. Un chef d'œuvre qui égale si ce n'est (allez osons) dépasse l'original, Tsui Hark poursuivant sur sa lancée en tutoyant de nouveau les légendes de Hong Kong avec ses chef d'œuvres que sont Green Snake (1993) et The Lovers (1994). Il a récemment réalisé un second remake du King Hu avec Dragon Gate, la légende des Sabres volants, on doute qu'il égale cette version réalisée en plein boom créatif.


Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo dans un coffret consacré à Maggie Cheung et contenant aussi le génial "Green Snake"

lundi 1 juillet 2013

Le Veuf - Il Vedovo, Dino Risi (1959)


Homme d'affaires médiocre et dépensier, Alberto Nardi est marié à Elvira, issue d'une riche famille à la tête d'une fortune conséquente. Alors que les créanciers le harcèlent, son banquier accepte de lui prêter de l'argent uniquement si son épouse le garantit. Lassée d'éponger les dettes de son mari, Elvira refuse et Alberto se prend à espérer un prompt veuvage...

Il Vedovo est la première collaboration importante entre Dino Risi et Alberto Sordi dont les précédents films en commun n'avaient pas été marquants pour le réalisateur dans le mineur Venise, la lune et toi (1958) ou l'acteur dans Le Signe de Venus (1953) où il tenait un rôle secondaire. S'il faudrait attendre le suivant Une Vie difficile (1961) pour que les deux signent un chef d'œuvre de la comédie italienne, Le Veuf est déjà une belle et fort amusante réussite. Le film annonce en moins féroce le génial Il Boom de Vittorio De Sica (1963) qui y fustigeait la génération de jeunes viveurs dépensier et oisifs qu'avait créé l'embellie économique que rencontrait l'Italie.

Héros de Il Boom, Alberto Sordi répète en quelque sorte son rôle à venir en campant ici déjà un industriel médiocre et imbu de lui-même. Alberto est un homme tout en paraître et belle paroles qui ne séduisent que les plus sots (ses subalternes ou sa jeune maîtresse écervelée jouée par la charmante Leonora Ruffo) quand les plus clairvoyants ne sont pas dupes et devinent le perdant qu'il est. Le début du film le cerne en quelques scènes où on le voit poursuivit par les créanciers, feindre la réussite sociale (c'est plus simple en empruntant la voiture neuve de Madame) et céder à toutes les bassesses pour s'en sortir tel que revendre les luxueux cadeaux fait à sa maîtresse pour régler ses dettes.

Dans son malheur, Alberto subit l'humiliation du miroir déformant renvoyé par son épouse Elvira (Franca Valeri) qui elle est richissime, habile en affaire et réussit dans tout ce qu'elle entreprend. Elvira lasse de ses mensonges et de ses échecs le méprise désormais et ne lui est plus d'aucun secours financier, ce qui le place dans une impasse pour le prêt qu'il souhaite obtenir et où la signature d'Elvira est nécessaire.

Risi pose ici un regard féroce sur la bêtise de ces parvenus bons à rien, se montre d'un progressisme étonnant avec ce personnage de femme entrepreneuse (d'autant que Franca Valeri est charmante et pleine d'esprit, jamais présentée comme une épouse castratrice et monstrueuse) mais fustige aussi dans le même temps les grands hommes d'affaires dont la réussite confère une arrogance détestable (l'industriel cynique Carlo Fenoglio joué avec délectation par Ruggero Marchi). Les "petites gens" ne valent guère mieux tel la maîtresse Gioia (Leonora Ruffo) et sa famille s'accrochant aux premiers nouveaux bienfaiteurs venus tant qu'il a le portefeuille bien rempli.

Ce constat éclate avec plus de force encore lorsque l'intrigue rend soudainement Alberto veuf après que le train de son épouse ait déraillé et coulé dans un lac. C'est du pain béni pour un Alberto Sordi aux larmes de crocodile et au sourire en coin lorsqu'il apprend la nouvelle et l'acteur déploie avec un plaisir jubilatoire son registre le plus odieux, bombant le torse et fanfaronnant en vue de son futur héritage. Son entourage ne vaut pas mieux avec une tordante scène de veillée funèbre où ancien créanciers, amis gentiment méprisants et autres vautours divers deviennent soudain des êtres compatissants ne désespérant pas d'avoir leur part du gâteau.

Une drôle de surprise attend pourtant Alberto qui s'est sans doute vu veuf richissime un peu trop vite. Le film plane très haut dans la drôlerie et le cynisme jusque-là et on rit aux éclats devant cette avalanche de comportement irrécupérables. La dernière partie lorgnant sur la comédie policière et un stratagème alambiqué pour se débarrasser définitivement de l'épouse gênante n'est pas désagréable mais nettement moins original et prenant. Et puis dans la comédie italienne, en matière de plan millimétré qui tourne à la catastrophe comme chacun sait Le Pigeon de Mario Monicelli reste intouchable. Un très bon moment néanmoins même si pour voir le thème plus brillamment exploité il faudra voir Il Boom de De Sica, d'un tout autre niveau.

 Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo