Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 25 novembre 2010

Lifeboat - Alfred Hitchcock (1944)

Neuf personnes se retrouvent sur un canot de sauvetage après le torpillage de leur paquebot par un sous-marin allemand. Issus de milieux sociaux très différents, ils font l'expérience d'une survie en communauté de fait. Après le sauvetage d'un naufragé, les tensions apparaissent...

A l'origine, ce projet est pour Alfred Hitchcock une commande en forme de contribution à l'effort de guerre issue d'une demande de la commission de la marine américaine. Cette facette se ressent par une forte atténuation de l'ambiguïté chère au réalisateur, la perfidie et la profonde cruauté de l'ennemi allemand nous étant assenée par de lourds dialogues sentencieux en particulier lors de la conclusion.

Hitchcock tout en se pliant à la demande joint l'utile à l'agréable en se lançant dans le défi technique et narratif que constitue ce Lifeboat. Hormis le naufrage d'ouverture et le final spectaculaire, le suspense est donc avant tout psychologique à travers ce huis clos maritime. Le scénario de John Steinbeck dépeint remarquablement les différents protagonistes à travers les différences sociales, raciales et politique amenées à les unir ou les confronter.

Parmi les plus intéressants, Connie Porter (excellente Tallulah Bankhead) en reporter débutant le film tirée à quatre épingle malgré le naufrage, le rugueux Kovac (John Hodiac) issu de la salle des machine, un magnat de l'industrie... Hitchcock transcende ce qui aurait pu n'être que du théâtre filmé par sa science du montage et du découpage où chaque échange, dialogue et péripétie déploie une constante inventivité pour éviter la tentation du champ contre champ. Comme à son habitude, le réalisateur a entièrement storyboardé le film en amont ce qui se traduit notamment par une vrai travail sur la disposition des personnages su le canot de sauvetage.

En début de film, les naufragés sont traités comme une entité collective amené à s'entraider, les protagonistes isolés seul à l'image sont rares voire absents. Ce équilibre se modifie lorsque les héros recueille le rescapé allemand. Cet aspect collectif demeure mais avec cette fois le nouveau venu constamment dissimulé en arrière plan ou invisible. Les manigances et les traitrises aidant, les différentes épreuves amènent le groupe à se disloquer et certaines volontés se briser. L'attachant Gus Smith (William Bendix) tout d'abord amputé puis assoiffé perd peu à peu la raison et contact avec le groupe, Hitchcock s'attardant longuement sur son errance mentale tandis que parallèlement les couples se formant dans l'adversité l'isolent un peu plus. L'aboutissement de ses différents points amène à la situation de la dernière partie où l'allemand Willy prend l'ascendant sur tous, traduite à l'image lors de la scène où il tient vigoureusement les rames quand tout les autres sont épuisés, Hitchcock le plaçant au centre du cadre comme le vrai chef (héros ?) alors que jusqu'ici c'est l'union collective qui avait guidé sa mise en scène.

Walter Slezak campe un formidable méchant avec ce capitaine allemand à la mine placide et sympathique estompant progressivement la méfiance légitime et dissimulant fourberie et instinct manipulateur. Le film comporte d'ailleurs une certaine ambiguïté malgré tout sur ce personnage puisque la collectivité mise en avant dans la première partie vole en éclat lors d'une scène de tempête où tous sont déboussolé. Le semblant de démocratie établie sur la barque se brise donc pour laisser le commandement au capitaine allemand, symbolisant presque une sorte de dictature nécessaire en tant de crise. Pour vaincre cette dictature, il faut presque céder aux même moyens extrêmes comme le démontrera une brève et brutale séquence en hors champ où nos héros en finisse radicalement avec l'ennemi allemand, les élans humanistes ne pouvant rien contre la monstruosité.

Un bel exercice de la part de Hitchcock dont la touche subversive sous- jacente ne passera pas inaperçue puisque John Steinbeck bien conscient du détournement de son écrit exigera que son nom soit retiré du générique. Il faut également signaler que les conditions de tournage (en studio bien evidemment avec des inserts sur la vrai mer et le reste en rétroprojection) permirent de tourner les séquences chronologiquement et le délabrement physique des acteurs semble d'autant mieux fonctionner ainsi. Quant à la légendaire et traditionnelle apparition de Hitchccok, vu le contexte c'est certainement une des plus drôle et subtile qui soient mieux vaut être attentif !

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox


Extrait montrant bien la présence de l'intrus semer la discorde

mercredi 24 novembre 2010

Père et Fille - Jersey Girl, Kevin Smith (2004)


À Manhattan, Ollie Trinke était un communicant branché qui avait tout pour être heureux jusqu'à la mort soudaine de sa femme. Seul avec un bébé sur les bras, Ollie craque. Congédié sans cérémonie, le voilà obligé de s'éloigner de New York et d'aller loger chez son père, dans la banlieue du New Jersey où il avait passé toute sa jeunesse.Désormais, il se contente d'assurer le quotidien, sacrifiant son temps et son énergie à un boulot ingrat et sans avenir. Seule consolation : sa petite fille, Gertie, qu'il adore et qui croit avoir déniché le paradis dans le New Jersey.

Avec le sulfureux Dogma en 99, Kevin Smith avait sans doute réalisé son film le plus abouti (pour le plus attachant on penchera sur l'inoxydable Clerks, le plus drôle Mallrats et le mieux écrit le génial Méprise Multiples) dans ce croisement de réflexion sur la foi et d'humour potache. Cet essai original et réussi semblait lui ouvrir de nouvelles voies mais il préféra botter en touche en revenant au View Askewniverse (univers fictif où se déroule la plupart des oeuvres de Kevin Smith films comme comics) dans son film suivant Jay et Bob contre attaquent où le duo loufoque ayant traversé toutes ses oeuvres avait enfin droit aux premier rôles. Jersey Girl au sujet plus sérieux et intimiste constituait donc la première tentative du réalisateur de sortir de son pré carré, et il s'en sort avec brio.

La plupart des films de Kevin Smith (en particulier du View Askewniverse) traitent de la problématique de jeunes adultes immature dans une situation qui ne les satisfait pas, qu'elle soit amoureuse (Mallrats), sociale (Clerks I et II) et où ils vont être amené à évoluer et grandir pour changer les choses. Jersey Girl ne déroge pas à la règle mais se pare d'éléments plus réaliste et met la pédale douce sur le gros humour gras et potache très sobre ici. On découvre donc ici la vie idéale d'un jeune publiciste incarné par Ben Affleck qui vole soudain en éclat lorsque sa femme (Jennifer Lopez) meurt en couche, qu'il se retrouve seul avec son nourrisson et perd son emploi. Ce qui pourrait sembler un sujet de téléfilm est transcendé par l'écriture de Kevin Smith grâce à un script parfait de justesse.

L'ouverture en flashback sur l'amour parfait entre Affleck et Lopez est très réussi (d'autant que les deux étaient en couple à l'époque) et rend palpable la douleur de la perte et du manque ressenti par la suite. Acteur sous estimé (surtout à cette époque où il enchaînait les navets) Affleck peut être très bon quand il s'en donne la peine (et c'est souvent le cas dans les films de Kevin Smith) et il est ici très touchant en veuf inconsolable et égoïste, puis en père attentionné. L'alchimie et la complicité est idéale avec la petite Raquel Castro qui joue sa fille, un joli petit minois et un vrai talent dans l'émotion et la comédie pure.

L'enjeu (inspiré de la vie personnelle de Smith) est donc le renoncement au passé pour Ben Affleck autant dans sa glorieuse carrière que dans son amour perdu pour apprécier le moment présent et l'amour de sa fille. Idée simple certes mais Kevin Smith entre personnages truculents et attachants (George Carlin en grand père est excellent) et situations juste (la douleur de Affleck à l'annonce de la mort de sa femme) rend le tout passionnant à suivre. La construction prend des atours classiques (le final avec le spectacle est attendu mais fonctionne) mais la chaleur et l'amour que le réalisateur amène dans ce cadre du New jersey qu'il connait si bien en font un de ses films les plus sincères, notamment l'histoire d'amour entre Affleck et Liv Tyler amené tout en finesse. Belle réussite où on signalera un caméo très réussi de Will Smith toujours aussi décontracté.

Sorti en dvd zone 2 français

mardi 23 novembre 2010

Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon - Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto, Elio Petri (1970)


Un chef de la section criminelle de la police assassine sa maîtresse, et va tout faire pour orienter l'enquête sur lui... mais, il va, simultanément, user de sa situation nouvelle - il est promu à la tête de la division politique de la Sûreté de l'État - pour essayer de confondre les enquêteurs. Parallèlement, il mène une activité tendant à prouver que la subversion s'identifie aux délits de droit commun...


Durant son âge d’or, le cinéma italien n’eut jamais peur d’allier divertissement et propos engagé en abordant frontalement les maux de la société d’alors. Il faut dire qu’à travers les soubresauts des « années de plomb » orchestré par les actions des Brigades rouges et la corruption ambiante des institutions, il eut été difficile de faire abstraction de ce climat vicié. Toutes les facettes du paysage cinématographique italien, chacune à leur manière tentèrent d’exprimer ce malaise ambiant. La comédie italienne la plus cynique avec notamment Au nom du peuple italien de Dino Risi, le film politique dans Confession d'un commissaire de police au procureur de la République de Damiano Damiani ou les féroces et réactionnaires polars italiens très populaires à l’époque.

Un pur OVNI allait pourtant transcender toutes ces approches différentes en mélangeant virtuosité, thématique engagée, satire cruelle et esthétique inventive : Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon. Elio Petri était sans doute le candidat idéal pour ce film symbole. Scénariste ayant œuvré pour une des comédies italiennes les plus noires avec Les Monstres et ancien activiste communiste, il révéla, une fois passé à la réalisation, un attrait pour le policier, la folie et l’absurde dès son premier film L’Assassin. Cette alliance de conscience politique, de recul et d’humour désopilant, trouve son aboutissement avec Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Dès l’ouverture, les repères sont brouillés. Gian Maria Volonté, élégant et autoritaire commissaire de police tue la vénéneuse Florinda Balkan dans une séquence digne du giallo le plus raffiné. La révélation de sa profession n’intervient qu’ensuite, la désinvolture avec laquelle il aura quitté la scène du crime (sans quasiment se cacher, laissant les indices de sa culpabilité à foison) n’en étant que plus étonnante. On saisit rapidement que bien qu’usant avec brio des mécanismes du polar, l‘intérêt de Petri n’est pas dans la résolution de l’enquête.

Le ton du film oscille constamment, du polar annoncé dès le départ, le ton lorgne vers la satire la plus absurde avant de basculer dans le cauchemar typiquement kafkaïen. Les raisons ? La personnalité de son détestable héros. Gian Maria Volonté incarne en effet à lui seul tout le penchant néfaste de certains traits typiques de l'Italie du moment ou de toujours. Son cynisme et le sentiment de toute puissance inspiré par sa fonction (il est promu chef de la police politique en cours de film), l’incitent à prendre tous les risques et à braver les autorités incapables (ou effrayées) de faire le rapprochement entre lui et le crime. On en arrive à quelques scènes surréalistes où Volonté se rend auprès d’un supérieur auquel il révèle tous ses liens avec le meurtre, et dans le même temps exige (et obtient) tous les moyens possibles pour les effacer. Le magnétisme de Volonté et la peur de l’autorité se confirment encore lors d’un incroyable moment qui le confronte à un témoin capable de le trahir mais qui ne cillera, paralysé par la peur.

La culpabilité issue de la religion catholique, la personnalité infantile du héros et son rapport étrange à sa victime (lors de multiples flashback à la sensualité et au sadisme psychologique et physique étonnant) donnent finalement un nouveau jour à ce qu’on aura pris pour de l’arrogance. Plus que l’aspect néfaste d’une personne, c’est la gangrène d’un ordre entier et sa solidarité que Petri dénonce avec la police. Volonté, inconsciemment et volontairement à la fois, souhaite être pris. Il défie et nargue les autorités tout en étant consterné par leur apathie. Sauf que ce que l'on pensait être de l’incompétence s’avère être un esprit de clan, dédié à la corruption et la domination des plus faibles.

L’ancien membre du PC qu’est Petri ne donnait pas cher de l’Italie prise entre deux feux tout aussi néfastes : les plus faibles sont prêts à trahir et dénoncer sous la menace, les plus forts sont enfermés dans un dogmatisme stérile. Cette richesse du fond est largement suivie sur la forme. Petri joue avec les genres et les ruptures de ton avec une atmosphère de plus en plus irréaliste dans ces éclairages et le jeu outrancier des acteurs (fabuleuse Florinda Balkan, Gian Maria Volonté extraordinaire et second rôle à l’avenant).

Sorti récemment en dvd zone 2 français chez Carlotta dans une belle édition

Extrait

lundi 22 novembre 2010

Alice's Adventures in Wonderland - William Sterling (1972)



Moins connue que la version Disney ou la plus récente de Burton, une bien belle adaptation produite par le cinéma anglais pour fêter le centenaire de la sortie de De l'autre côté du miroir. C'est probablement la plus fidèle à ce jour, et ce même dans des subtilités que seuls les plus maniaques des amateurs de Lewis Caroll peuvent connaître. Il faut ainsi savoir que Alice au Pays des Merveille naît d'une ballade en barque que Caroll effectua avec son collègue pasteur Duckworth en compagnie des trois filles du doyen de Christ Church. C'est pour amuser la cadette d'entre elles, Alice Lidell que Caroll se met à improviser une histoire constituant les prémisses de son chef d'oeuvre, qui paraîtra dans sa version définitive 3 ans après la fameuse ballade et dont il offrira gracieusement le premier exemplaire à la fillette.

Le film de Sterling pousse donc la fidélité à adopter le même point de départ que celui qui inspira le livre à savoir une ballade en barque entre les deux jeunes hommes Dodgson (vrai nom de Lewis Caroll), Dukworth et les trois soeurs Lorina, Edith et bien évidemment Alice Lidell jouée par la jeune Fiona Fullerton (plus adolescente que fillette déjà 16 ans contre les 10 de la "vraie" Alice). La promenade semble grandement ennuyer Alice, Dodgson se met donc à lui raconter une histoire, elle ferme les yeux et l'aventure peut commencer...

Contrairement à la majorité des adaptations qui ne pouvaient s'empêcher de croiser les éléments des deux livres, William Sterling (également au scénario) s'en tient strictement à Alice au pays des merveilles. On retrouve donc tout ce qui fait la tonalité unique du récit originel : l'absence d'intrigue directrice au profit d'une suite de séquences surréaliste et absurdes, la tonalité satirique, les jeux de mots sur la langues anglaises (vo non sous titrée oblige certains m'ont échappés néanmoins). Plutôt que de jongler ou d'associer certains éléments du réel comme certaines versions le feront maladroitement, le parti pris du rêve et de l'imaginaire est un fait d'emblée et sert parfaitement le propos.

Tourné entièrement dans les studios anglais de Shepperton, le film est extrêmement kitsch et factice dans son esthétique (les costumes sont extraordinaires) mais devait déjà l'être à l'époque. Le but est clairement de parler autant aux adultes (ce côté factice servant la farce) qu'aux enfants pour qui le débordements de couleurs, de décors étranges et de personnages farfelus offre un spectacle inoubliable et plus "consistant" que le dessin animé de Disney. Les effets spéciaux sont très bons notamment tout ce qui concerne les changements de taille d'Alice, et vu l'époque de sortie les différentes absorption de boissons et gélules multicolores qui les causent rejoignent l'interprétation qu'en font les hippies sur les paradis artificiel, la chanson White Rabbit de Jefferson Airplane n'est pas loin.

Le film prend le parti pris de la comédie musicale, chaque chanson servant à illustrer les états d'âmes d'Alice ou ses rencontres avec les délirants personnages du Pays des Merveilles. A la partition le maestro John Barry délivre un de ses scores les plus envoûtant et lumineux porté par des chansons merveilleuses écrite par son parolier Don Black (qui a écrit nombre de paroles de chansons de James Bond composés par Barry). On oubliera pas de sitôt la féérie de Curioser Curioser entonné par une Alice dépitée par ce monde étrange.

Fiona Fullerton fait une Alice parfaite, pleine de candeur de maladresse et respecte la politesse exacerbée de l'héroïne du roman. La crème du cinéma anglais de l'époque l'accompagne dans ses aventures Michael Crawford en Lapin Blanc, Roy Kinnear en Cheshire, Ralph Richardson en Chenille, Peter Sellers en Lièvre de Mars et aussi Dennis Price (le héros de Noblesse oblige !) et Flora Robson en Roi et Reine de Coeur.

Le non sens et l'absurde de Caroll conservé tel quel peut déconcerter les nons connaisseurs du livre puisque tout est gardé sans altération : la partie de thé endiablée entre le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars, les chansons illogiques de Tweedledee et Tweedledum... Il en résulte un film au rythme un peu bancal et étrange, mais un sacré voyage malgré une réalisation parfois un peu trop statique de Sterling. C'est d'ailleurs d'une belle ironie que Tim Burton en s'appropriant le matériau ait délivré un objet bien plus conventionnel et sans surprise que cette adaptation littérale constamment surprenante.

Le film n'étant semble t il (mais si quelqu'un l'a vu à l'époque curieux d'être corrigé là dessus) jamais sorti en salle en France pas de dvd français existant. Il est néanmoins très populaire en Angleterre et à l'occasion de la version Burton il a été réédité cette année en dvd. VO non sous titrée ni anglais ni français par contre, mais avec des notions et une bonne connaissance du livre ça se suit sans grand problème.

Extrait "Curioser Curioser"

samedi 20 novembre 2010

Notre Histoire - Bertrand Blier (1984)

Abordé dans un compartiment de première classe d'un train par une jeune femme désemparée qui s'offre à lui, un garagiste s'installe dans la vie de celle-ci contre son gré.

Un des Blier les plus déroutants qui trouve en partie les raisons de sa forme atypique dans sa genèse. En effet le réalisateur désireux de longue date de travailler avec Alain Delon, avait finit par avoir l'accord de celui ci par le producteur Alain Sarde avec comme seule condition d'avoir Nathalie Baye comme partenaire. Blier se retrouve ainsi avec un casting en or pour son prochain film mais pas d'histoire, d'autant qu'il doit rédiger son scénario à toute vitesse vu l'emploi du temps de ministre de Delon. Le résultat de cette gestation dans l'urgence va donner un drôle de film, brinquebalant, chaotique et génial.

L'ouverture si elle est surprenante reste encore dans des voies "conventionnelles" comparé à la suite. Alain Delon, quarantenaire dépressif et alcoolique se fait aborder dans le compartiment d'un train par Nathalie Baye pour une étreinte destinée à en rester là. Il n'en sera rien puisque Delon se raccroche maladivement à cette apparition en s'installant chez elle, en vain puisqu'il s'avère que Donatienne (Nathalie Baye) est encore plus torturée et autodestructrice que lui.

Progressivement, la construction est de plus en plus déterminée par les émois des personnages plutôt que par un un fil narratif classique. Si on avait l'habitude chez Blier de cette tonalité entre rêve et cauchemar, réalité et absurde dans Buffet Froid ou Calmos, l'idée est poussée ici au summum de ses possibilités. Alain Delon (qui était encore un très grand acteur à l'époque) malmène brillamment son image en promenant tout du long une mine hébétée et abrutie par les hectolitres de bières qu'il ingurgite. C'est donc du long songe, de la vision hallucinée et des angoisses d'un alcoolique qu'il est question avec son non sens, ses flottements et son rythme laborieux. Cette option laisse plusieurs fois le spectateur dubitatif tant on se demande où Blier veut aller (le long épisode avec Galabru et le voisinage) d'autant qu'il s'amuse constamment à redéfinir le sens de ce qui nous est raconté par l'intermédiaire des personnages qui au coeur même du récit expliquent où se moquent du scénario.

Le coeur du récit, c'est la tour à tour mystérieuse, sensuelle, torturée Nathalie Baye chimère après laquelle court Delon, celle derrière laquelle tous son mal être et besoin d'affection se manifeste. La conclusion semble donner un sens à tout ce qui à précédé, mais rien n'est moins sûr. Amours perdus ou retrouvé, déception amoureuse ou souvenir magnifié, tout est possible tant la douleur de l'absente aura déterminé l'avancée en montagne russe de cette histoire, leur histoire.

Malgré l'insuccès public et critique, les audaces de Blier seront récompensé par un César du scénario et du meilleur acteur pour Delon, et les expérimentations tentées ici trouvant une forme plus accessible dans le plébiscité Trop belle pour toi.

Sorti en dvd chez Studio Canal

Extrait

vendredi 19 novembre 2010

Ma Soeur est du tonnerre - My Sister Eileen, Richard Quine (1955)


Deux soeurs, Eileen et Ruth Sherwood, une actrice l'autre écrivain, quittent l'Ohio pour New-York, afin de faire fortune et mener la belle vie.

Un tourbillon de bonne humeur, de fougue juvénile et de couleurs, léger comme une bulle de savon, voilà ce que nous ont concoctés Richard Quine et Blake Edwards avec ce bijou de comédie musicale. La réussite est d'autant plus grande que le film trouve son origine dans un matériau déjà usé jusqu'à la corde. A l'origine il y a donc une série de courtes histoires en partie autobiographique écrite par l'auteur journaliste Ruth McKenney publiée dans le New Yorker puis regroupée dans un roman en 1938. Le succès est tel que les déclinaisons seront multiples : une pièce de théâtre en 1940, un premier film en 1942, une feuilleton radiophonique (où Rosalind Russel et Janet Blair reprennent leur rôles tenus dans le film), un spectacle à Broadway en 1953 et après le film de Quine une série télévisée au début des années 60.

Richard Quine épaulé par Blake Edwards au scénario parvient pourtant à faire du neuf en resserrant le récit original et en en développant de nouveaux aspect, tout en faisant table rase des versions passées puisque aucune des chansons du musical de Broadway n'est conservées (pourtant signée Berstein entre autre). A la place on a de nouvelle compositions de Jule Styne et Leo Robbin, brillante et plus adaptée au ton enjoué et insouciant du film de Quine. On assiste donc à l'arrivée de deux soeurs à New York, ayant quittées leur Ohio natal pour réussir respectivement en tant qu'écrivain et actrice. Hormis leur complicité et leur affection réciproque tout les oppose. Eileen (Janet Leigh) la cadette est d'un caractère enjoué d'une beauté lumineuse lui attirant toutes les faveurs masculine. A l'inverse Ruth (Betty Garret) l'aîné est plus complexée et cynique, éclipsée qu'elle est par Eileen à qui elle n'arrive pas à en vouloir néanmoins.

En effet pas de trace de jalousie où de sentiments négatifs, les deux soeurs devront surmonter leurs caractère et aller de l'avant face à toutes les embûches se plaçant sur le chemin de leur réussite. Le film fait preuve d'un entrain et d'une joie peu commune pour dépeindre les aventures de nos héroïnes. Personnages truculents avec Kurt Kaznar génial en propriétaire roublard, gags irrésistibles tel l'appartement vibrant à chaque passage du métro et veine sentimentale touchante son de la partie. Pour ce dernier aspect si la partie concernant Janet Leigh est réussie mais classique (dont une amourette un tenancier de drugstore timide joué par un tout jeune Bob Fosse) c'est vraiment le personnage de Betty Garret le plus attachant.

D'un rôle ingrat de beauté quelconque, Betty Garret compose un personnage magnifique dans sa résignation et manque de confiance en soit, condamné à n'être que l'ombre de sa soeur. La romance avec Jack Lemmon (tout jeune et plein d'allant aussi) est l'occasion pour Quine de déjà distiller une ébauche des mise en abîme alambiquées de certains de ses films à venir (on pense notamment à Comment tuer votre femme) lorsque Ruth crée la confusion entre le personnage de ses nouvelles inspiré de sa soeur et elle même.

Si la mélancolie a sa place (les échecs professionnels, le mal être de Ruth qui offre une des plus belles chansons du film As soon as they see Eileen) c'est réellement la joie de vivre et le ton positif qui domine dans ce Greenwich Village estival filmé dans un scope superbe. Les chansons sont splendides, les chorégraphies originales et entraînantes (superbe duel entre Bob Fosse et Tommy Rall) et Quine et Edwards laissent éclater la folie qui les caractérisent le temps d'une scène inoubliable où Ruth est traquée par une horde de marins portugais sous le charme jusque chez elle, le tout se terminant en immense fête où tout le quartier les rejoints. Grande réussite pour le spectacle le plus euphorisant qui soit.

Sorti en dvd zone 1 et doté de sous titres anglais

Extrait "As soon as they see Eileen" magnifique !


jeudi 18 novembre 2010

La Cité Disparue - Legend of the Lost, Henry Hathaway (1957)

Le Français Paul Bonnard (Rossano Brazzi) part à la recherche d’une mystérieuse cité en ruines naguère découverte par son père dans le Sahara. Elle recèlerait un trésor que Paul promet de partager avec Joe January (John Wayne), un aventurier américain qu’il a recruté comme guide à Tombouctou. Dita (Sophia Loren), une prostituée en quête de rédemption et tombée amoureuse de Bonnard, se joint à eux.

Henry Hathaway n'aura pas montré le même brio dans le registre du film d'aventures que dans les autres genres qu'il a abordé comme le film noir, le western ou même le mélo avec le fameux Peter Ibbetson. Ce film inégal et assez longuet en est une nouvelle preuve mais le savoir faire du réalisateur et surtout le scénario aux détours étonnants signé Ben Hecht en font pourtant une vraie curiosité. Le début est assez typique du genre, un trésor mystérieux à aller chercher, un commanditaire étrange en la personne de Rossano Brazzi et un John Wayne excellentissime (il enchaîne les répliques géniales) en vieux briscard un peu alcoolique connaissant l'Afrique comme sa poche chargé de le guider. Il n'y a que le personnage de Sophia Loren, en apparence simple atout charme qui annonce un peu la suite puisqu'elle s'embarque dans l'aventure suite à une discussion avec Bonnard car touché par la foi de celui ci en sa quête et qui la traite comme un être humain et pas une prostituée.

Alors qu'on s'attend à une intrigue mouvementée et bourrée de péripéties, Hathaway prolonge plus que de raison les séquences de traversée du Sahara occupant près de la moitié du film. Ce long passage sert à tracer l'opposition qui cimente le film, entre John Wayne et Brazzi. Wayne apparait comme le gros rustre uniquement motivé par l'argent, manquant constamment de respect à Sophia Loren et ne croyant guère à cette chasse au trésor. Au contraire le personnage de Paul Bonnard, à la poursuite du fantôme de son père est débordant de ferveur et d'exaltation, redonnant confiance et amour propre à Sophia Loren et ne perd jamais espoir même dans les moment les plus dramatique causé par tout les obstacles humains et naturels du Sahara.

Renversement total quand on découvre enfin la fameuse cité perdue, où le rapport s'inverse complètement et le film de quasiment virer au Trésor de la Sierra Madre dans le désert. Une révélation bouleverse complètement les convictions de Bonnard, qui se glisse dans la folie et s'abandonne au comportements qu'il méprisait auparavant (comme offrir un partie du trésor à Loren pour coucher avec elle). Le côté factice de la perfection qu'il affichait nous apparait alors au grand jour, notamment cette contradiction entre le désintéressement matériel affiché et sa nature de chasseur au trésor.

Au contraire Wayne malgré tout ses défauts est finalement plus humain et sensible et va se rapprocher de Sophia Loren, une nouvelle fois excellente dans un rôle pas évident (et moins fouillé que ce qu'elle peux faire dans le cinéma italien). Le récit bascule dans des abimes de noirceur désespérée lors de ses derniers instants, s'avérant fort poignant quand Wayne et Sophia Loren s'avouent leurs sentiments alors que leur existence ne tient plus qu'à un fil.

La conclusion est malheureusement assez décevante et un peu en contresens à la tonalité sombre allant crescendo dans la dernière partie. Plus aventure intérieure et philosophique que vrai film d'action, le film vaut néanmoins le coup d'oeil tant il fait par instant figure d'anomalie dans le paysage hollywoodien. De plus l'ensemble est fort dépaysant grâce à la photo une nouvelle fois prodigieuse de Jack Cardiff, et sans être du David Lean le scope de Hathaway est forts maîtrisé lors des séquences de désert où dans la cité en ruines.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner et disponible dans la collection Fnac.

Extrait (un peu pollué par le doublage en russe désolé c'est tout ce que j'ai trouvé !)

mercredi 17 novembre 2010

Le Couvent de la Bête Sacrée - Seiju gakuen, Norifumi Suzuki (1974)


La jeune et belle Mayumi (Yumi Takigawa) décide de rentrer dans les ordres et intègre un couvent catholique. Dans un climat de répression et de suspicion, Mayumi mène l'enquête sur la mort de sa mère qui fut une nonne du couvent. Peuplée de jeunes filles bravant les interdits, l'institution est dominée par une mère supérieure et un révérend père adeptes de supplices punitifs.

Le cinéma d'exploitation japonais fut sûrement un des plus inventifs au monde durant les années 70 et ce Couvent de la Bête Sacrée en apporte une nouvelle preuve éclatante. On rappelle les faits : au début des années 70 les grands studios japonais sont sur le déclin et au bord de la faillite concurrencés qu'ils sont par la télévision. Une seule solution, montrer au cinéma des choses que le petit écran ne peut se permettre en l'occurrence une note d'érotisme bien plus salée que le prude production d'alors. Le premier studio à lancer les hostilité est la Nikkatsu créant ainsi le genre Pinku Eiga (cinéma érotique japonais) avec notamment des films comme Fleur Secrète de Masaru Konuma qu'on a déjà évoqués sur ce blog.

Au sein de la prestigieuse Toei, la donne est légèrement différente. La firme détourne progressivement la spécialité de la maison, les films de yakusas en y intégrant tout d'abord des héros adolescents pour attirer le jeune public. Ces héros deviennent bientôt des héroïnes dans une vague de films connus sous le label Pinky Violence qui cède autant au penchants du film de gangsters avec une aura de féminisme où nos farouches délinquantes s'opposent à la tyrannie masculine qu'à du pur Pinku Eiga prétexte à des élans de sadisme et d'érotisme.

Le genre fera les beaux jours de la Toei durant toute la décennie occasionnant nombre de films remarquables comme la série de La Femme Scorpion (une des inspirations de Tarantino pour ses Kill Bill) avec Meiko Kaji, grande star de ce cinéma tout comme le duo Miki Sugimoto/Reiko Ike.

Le Couvent de La Bête Sacrée est donc un des fleurons du Pinku Eiga version Toei, ajouté au fait d'être un film de nonnes, cadre ayant occasionné de grands films prestigieux (Le Narcisse Noir de Powell/Presburger) que d'oeuvre plus discutable ou controversée tel Ne nous délivrez pas du mal de Joël Seria. Le scénario implique deux des figures typique du film d'exploitation, la vengeance (pour impliquer le spectateur) et l'érotisme (pour le titiller).

On suit donc ici l'arrivée d'une jeune femme dans les ordres sous couvert d'enquêter sur la mort de sa mère dans ses lieux des années plus tôt. La rigueur religieuse confinant au fanatisme est l'occasion de nombreux débordement de sadisme dans le châtiment corporel : auto flagellation au martinet pour pénitence, longues séances de fouets on se croirait revenu au temps de l'Inquisition. Les motifs de punitions sont nombreux puisque sous la vertu apparente notre couvent est bien plus débauché qu'il n'y paraît entre les nonnes lesbiennes, les frustrées qui profitent des punitions pour assouvir leurs fantasmes (il faut voir ces gros plan de regards concupiscent durant les scènes de punition).

L'aspect racoleur est certes là puisque c'est en partie la raison d'être de ce cinéma (nonne plus jolie les unes que les autres, scène de douche érotisante) mais pas que. Les techniciens les plus chevronnés et prestigieux, passé par un cinéma plus classique se sont rabattus sur le Pinku Eiga avec la nouvelle orientation du studio et il en résulte une beauté et une inventivité formelle inouïe. Les éclairages baroques des intérieurs du couvent évoquent la Hammer, le réalisateur Norifumi Suzuki (qui offrira quelques fleurons à cette période dans la Pinky Violence) multiplie les cadrages alambiqués et surprenants (dans un scope superbe) pour un pur ovni filmique au croisement du cinéma pop (les couleurs éclatantes, le splendide score de Masao Yugi) et gothique.

Quelques scènes sont sidérante d'invention tel ce moment où l'héroïne démasquée es ligotée avec des ronces puis fouettée avec des épines de roses. En montage alterné la caméra tourbillonne en vue subjective sur les visages des nonnes déchaîné tandis que les pétales de roses tombent au ralenti sur le corps de Mayumi qui se débat, magnifique.

L'autre élément crucial est la transgression sur la religion. Les débordements d'érotisme sont à relativiser puisque le Japon en pays sans culture chrétienne n'a pas les mêmes frein que les occidentaux là dessus, la fascination locale pour l'uniforme faisant le reste. Par contre l'hypocrisie criante entre une vertu de façade excessive et des moeurs plus discutables derrière l'alcôve est très bien vue, dénonçant un certain obscurantisme à travers un scénario dont les révélations finales dévoilent bien des secrets.

L'interprétation est remarquable, Yumi Takigawa (pour son premier rôle au cinéma) est particulièrement convaincante en nonne vengeresse au visage renfrogné, le reste du casting tout autant notamment un terrifiant Fumio Watanabe en Révérend père trop entreprenant. Visuellement somptueux, coquin comme il faut et pas dénué d'un humour certain, c'est probablement le meilleur film pour s'initier à ce type de cinéma.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal, belle édition avec des interventions de Jean Pierre Dionnet etle témoignage de l'actrice Yumi Takigawa sur les conditions de tournages de l'époque.