Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

vendredi 16 septembre 2011

Derrière le miroir - Bigger Than Life, Nicholas Ray (1956)



A la suite de plusieurs malaises, Ed Avery est conduit à l’hôpital où les médecins diagnostiquent une maladie mortelle. On lui propose alors un nouveau médicament, la cortisone. Les effets semblent rapides et bénéfiques mais peu à peu son comportement change. Le père de famille perd rapidement ses repères et sombre dans la folie...

Certains des grands mélodrames américains des années 50 (et notamment ceux de Douglas Sirk) cherchèrent constamment à bousculer le modèle social, l'imagerie bienveillante et proprette inoffensive que constituait la société américaine d'alors. La jeunesse pure et innocente se découvrait donc névrosée et attiré par la chair (La Fièvre dans le sang, La Fureur de Vivre, A Summer Place), les paisibles bourgades pavillonnaires provinciale devenait des pièges oppressant (Peyton Place, Tout ce que le ciel permet) l'ensemble aboutissant à des réussites définitives et encore plus radicales au début des 60's avec Les Liaisons secrètes de Richard Quine ou L'Arrangement de Elia Kazan (sans parler du Lauréat descendant de toutes ses œuvres). Nicholas Ray s'inscrivait donc dans cette vague avec Bigger than life où il entreprend une destruction terrible de la famille américaine.

L'approche de Ray est des plus originales puisque inspirée d'une enquête parue dans le New Yorker dénonçant les méfaits psychologique causé par un nouveau médicament, la cortisone. Ray voit dans l'article le potentiel à une trame dramatique forte où la cortisone servira de catalyseur au drame qu'il souhaite développer. James Mason est donc ici Ed Avery, un modeste instituteur provincial à la vie familiale paisible si ce n'est quelques difficultés à joindre les deux bouts qui l'obligent à prendre un second emploi à l'insu de son épouse. Tout bascule lorsqu'on lui découvre une maladie mortelle dont il ne survivra qu'en testant un traitement à la cortisone.

Les effets ne tardent pas à se faire sentir avec notre père de famille galvanisé par ses comprimés et la mort à laquelle il a échappé de peu est gagné par une nouvelle énergie, ambition et ferveur, jusqu'à la folie psychotique. Ray aura bien sûr souligné dès le départ que tous les signes du malheur à venir étaient là bien avant l'absorption de la première dose de cortisone. Pas totalement satisfait de cette existence où il se sacrifie par amour et devoir, James Mason affirme ainsi le temps d'un dialogue à son épouse le constat qu'il fait de leur médiocrité et de celle de leurs amis. La cortisone ne sert que de déclencheur puisque gagné par la folie plus tard le personnage n'a pas changé, l'acceptation paisible de cette "médiocrité" ordinaire a simplement été remplacée par une mégalomanie qui ne la supporte plus.

La mise en scène de Ray transforme alors progressivement le foyer en cauchemar claustrophobe d'où le monde extérieur est de plus en plus absent envahi par la personnalité écrasante de James Mason. Ce dernier acquiert au fur et à mesure une allure de croquemitaine dont la carrure imposante envahit le cadre, dont l'ombre menaçante s'allonge sur les murs de pièces de plus en plus exiguës et écrasantes. Le tout est accentué par l'usage de la contre-plongée accentuant l'aura monstrueuse de Mason, les cadrages surprenant et l'usage fabuleux du scope par Ray dont l'usage brillant confère une tonalité tout aussi spectaculaire dans ce cadre intimiste que dans les grandes fresques où il était surtout utilisé à l'époque.

Et il y a bien sûr la fabuleuse prestation de James Mason (ici fortement impliqué puisque producteur et ayant participé au script pour peaufiner son personnage), passant de la douceur à la tyrannie comme un rien et véhiculant une telle douleur et désespoir qu'on ne peut le détester malgré ses écarts, le script allant très loin dans la noirceur notamment une dernière partie suffocante. Barbara Rush est bouleversante également en épouse faisant face envers et contre tout malgré le délabrement mental progressif de son époux, elle dégage une belle humanité.

Le film est parfaitement cohérent avec l'œuvre et les thématiques de Ray. James Mason est typique des héros écorchés vif et adolescents qui peuplent la filmographie du réalisateur, en bute contre un ordre établi qu'on leur impose. La nuance est qu'ici l’on n’a pas affaire à un adolescent mais à un quarantenaire mûr et que la cortisone souligne la folie de cet adulte adoptant un comportement immature (et comme un enfant il ne va au bout d'aucune des grandes entreprises qu'il lance, passe de l'une à l'autre dans la plus pure confusion) pour résoudre les frustrations de son existence.

Le happy-end anxieux et incertain prolonge le malaise de ce grand film osé et précurseur où viendront se nourrir notamment le Shining de Kubrick (on est pas loin du remake masqué d'ailleurs en appuyant plus sur la folie de Nicholson que sur le fantastique Kubrick penche plus vers Ray que Stephen King) ou plus près de nous American Beauty.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta. Les plus fortunés et anglophones peuvent aussi se pencher sur la magnifique édition parue chez Criterion et doté comme toujours de sous-titres anglais.

6 commentaires:

  1. C'est effectivement un film fascinant, par sa thématique, l'utilisation des cadrages (la scène de la leçon avec le fils est proprement terrifiante) et de la couleur (bien que Mason ait souhaité que le film soit tourné en N&B, pour un aspect plus "documentaire"...). Très mal reçu à sa sortie, il semble désormais gagner ses galons de "grand film" et ce n'est que justice.
    Tous les acteurs sont absolument parfaits, et Mason prouve une fois de plus quel acteur impressionnant (et par trop souvent sous employé, hélas !) il est... Les enfants sont très bien, tout particulièrement Christopher Olsen, qui ne surjoue jamais. Bravo ! (Petite apparition en cameo de la fille de Mason, d'ailleurs.)
    Le DVD Carlotta (épuisé ?) tronque l'images sur les côtés, grrrr... et la version Criterion n'existe qu'en DVD ?

    (Tombée sur ce blog par hasard, mais quelqu'un qui met en haut de page Pandora, lit Jane Austen, et chronique ce type de DVD ne peut être qu'un stakhanoviste digne d'intérêt.)

    RépondreSupprimer
  2. Bonne nouvelle le Criterion existe en Blu-ray aussi ;-)
    http://www.amazon.co.uk/Criterion-Collection-Bigger-Than-Blu-ray/dp/B003152YVO/ref=sr_1_2?s=dvd&ie=UTF8&qid=1316305501&sr=1-2

    A la revoyure j'ai été vraiment frappé par le rapprochement avec "Shining" on remplace juste l'élément déclencher de la cortisone par la maison hantée et c'est la même histoire : un père de famille intellectuel frustré qui se laisse déborder par ses angoisses et s'en prend a sa famille, étonnant. Un des tous meilleur Ray et effectivement le gamin est vraiment épatant aussi. Et James Mason extraordinaire un des chouchou de ce blog où il est bien représenté ^^.

    Content de compter une nouvelle lectrice merci ;-)

    RépondreSupprimer
  3. "Shining" s'est effectivement en grande partie inspiré du film de Ray... Je pense que Kubrick l'avait bien mentionné lui-même.
    Mais ce n'est qu'un des avatars des films qui déconstruisent / détruisent la famille américaine (qui est quand même la pierre angulaire de cette civilisation des années 50-60, et en partie son étouffoir.) Dans la même catégorie de pilonnage du "rêve américain", il y a les deux Ophuls méconnus –et absolus chef-d’œuvres-, "Caught" et "The Reckless Moment" et "The Women" de Cukor.

    Ce qui est très intéressant dans "Bigger Than Life", c’est le contraste entre la vie intellectuelle (montrée comme morne, et accentuée par le fait qu’on ne voit jamais Avery faire cours à des adolescents, uniquement une colle et la ‘’garderie’’ des enfants de maternelle) et le monde du travail bruyant et énergique (la société de taxis aux couleurs saturées et le cliquètement des bouteilles de lait). Et ce glissement final grinçant, ironique et lacanien ( ?) entre Abraham (le patriarche) et Abraham Lincoln, à la fois ‘’laid’’ et ‘’beau’’ comme l’univers du film lui-même, finalement n’est pas si étonnant : Avery est finalement l’incarnation d’une faillite par rapport à un modèle patriarcal qui n’a pas les moyens de ses ambitions (financiers /deux jobs pour survivre, sexuels / pas de maitresse malgré les apparences, statutaires / le mépris pour les intellectuels non ‘’productifs’’ et apparemment réactionnaires).
    A remarquer que la fête foraine reste un univers ambigu pour la période, qui tombe souvent vers la noirceur et le démoniaque (on pense évidemment à la séquence finale de "Strangers on a Train" (Hitchcock, 1951), mais aussi au roman "Something Wicked This Way Comes" (Ray Bradbury, 1962), et plus proche de nous, "The Imaginarium of Doctor Parnassus" (2007)

    Deux articles très intéressants sur le film sont disponibles ici (en anglais) :
    http://www.sensesofcinema.com/2009/cteq/bigger-than-life/
    http://www.sensesofcinema.com/2006/38/bigger_than_life/

    RépondreSupprimer
  4. Oui Bigger than life participe à cette période de mutation du modèle familial classique avec une figure du père et chef de famille qui ne s'assume plus en tant que tel et aspire à autre chose.

    Le film de Richard Quine "Les Liaisons Secrètes" (traité sur le blog) évoque très brillamment cela et de manière très crue, sans la symbolique que devait parfois employer les grands mélos 50's. Et très bien vues effectivement les différents motif visuels et narratifs qui descendent Mason de son piedestal imperceptiblement, j'aime beaucoup les deux Ophuls également surtout "The Reckless Moment".

    Un autre film très intéressant même si moins brillant sur ce thème, c'est "L'Homme au complet gris" de Nunally Johnson avec un Gregory Peck en salary men de bureau insatisfait c'est sociologiquement passionnant avoir sur la société américaine des 50's. Merci pour les liens je vais lire ça de ce pas !

    RépondreSupprimer
  5. Merci pour la mention de "Les Liaisons Secrètes" que je ne connais pas (encore ?). Est-ce encore trouvable en DVD ? (pas de lecteur blue-ray à la maison...)

    RépondreSupprimer
  6. Oui "Les Liaisons Secrètes" est sorti en dvd zone 2 français et aussi en zone 1 avec sous-titres anglais et plus abordable dans cette édition car je crois que le zone 2 français devient dur à trouver.

    http://www.amazon.co.uk/Strangers-When-We-Meet-DVD/dp/B0033YCYAY/ref=sr_1_1?s=dvd&ie=UTF8&qid=1316369036&sr=1-1

    Vraiment un chef d'oeuvre méconnu que ce film avec de bouleversant Kirk Douglas et Kim Novak. Richard Quine est vraiment un cinéaste à (re)découvrir. J'en avais causé ici sur le blog :-)

    http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.com/2010/10/les-liaisons-secretes-strangers-when-we.html

    RépondreSupprimer