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jeudi 9 octobre 2014

La Belle au bois dormant - Sleeping Beauty, Clyde Geronimi (1959)

La princesse Aurore, victime d'un sort que lui a jeté la sorcière Maléfique, s'est endormie d'un profond sommeil dont le seul baiser d'un prince peut l'éveiller. Ses marraines, les fées Pimprenelle, Flora et Pâquerette, unissent leurs pouvoirs magiques pour aider le vaillant prince Philippe à combattre le redoutable dragon, gardien du château où dort Aurore.

La Belle au bois dormant constitue autant une apogée artistique qu’il marque la fin d’une certaine idée et âge d’or de Disney. Le film constitue l’aboutissement du fameux voyage que Walt Disney effectua en Europe en 1935 et durant lequel il acquit les droits de plus de 300 livres illustrés et de classique de la littérature européenne qui allaient constituer le socle de son œuvre à venir : la France contribuera avec les contes de Perrault La Belle au bois dormant et Cendrillon, l'Angleterre avec  Peter Pan de JM Barrie, Les Trois Petits Cochons et Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, à l'Italie avec Pinocchio, l'Allemagne grâce aux les contes de Grimm comme Blanche Neige ,  l'Autriche pour Bambi et enfin la Russie avec Pierre et le Loup. Cette ascension serait spectaculaire avec le triomphe de Blanche Neige et les sept nains (1937 et plus grand succès de l’histoire du cinéma avant la sortie d’Autant en emporte le vent) puis les réussites artistique et/ou commerciale de Pinocchio (1940), Fantasia ou Bambi (1942). La Deuxième Guerre Mondiale et les restrictions budgétaires qui en découlent viendront interrompre pour un temps cette marche en avant et le studio en difficulté financière renaîtra réellement de ses cendres avec l'immense succès de Cendrillon (1950). 

Les grandes adaptations et relecture des classiques de l’enfance peuvent donc reprendre par la suite avec Alice au pays des merveilles ou encore Peter Pan (1953). Walt Disney envisage l’adaptation de La Belle au bois dormant dès le début des années 50 et souhaite que le film soit l’apothéose de ses contes filmés, le film constituant une vraie trilogie avec Blanche Neige et Cendrillon. C’est précisément cette filiation qui rendra la production si complexe, les premières ébauches (et une partie du résultat final comme les personnages des trois fées très proche de celle de Cendrillon) ne parvenant pas à se démarquer visuellement des classiques précités. L’omnipotence de Walt Disney cherchant à valider lui-même chaque choix esthétique ou narratif est également un problème puisqu’à l’époque il est accaparé par la conception et l’ouverture du premier parc d’attraction Disneyland en 1955, parallèlement à l’extension de l’empire à la télévision avec des émissions et séries comme Zorro ou Mickey Mouse Club. La production s’interrompra ainsi à de nombreuses reprises au gré de la disponibilité et de l’insatisfaction de Disney quant à l’avancée en cours.

Walt Disney verra une option possible passionnante en confiant la direction artistique du film à Eyvind Earle. Celui-ci est un dessinateur au style singulier qui frappera Walt Disney sur certaines images de Peter Pan et La Belle et le clochard  (1955) dont il est en charge des décors. Son style imprègnera donc pour le meilleur La Belle au bois dormant. L’adaptation est très fidèle au conte de Perrault avec les changements de rigueur pour rendre l’ensemble plus accessible au grand public et susciter une plus grande empathie (les fées passent de sept - voire douze dans la version des Frères Grimm – à trois et participent plus grandement à l’histoire quant à l’origine elles disparaissaient après avoir données leurs vœux) notamment à cause du rôle finalement assez en retrait de la belle endormie, Aurore. 

Le prince Philippe certes un peu plus développé que ceux des contes précédents (il n’a même pas de nom dans Cendrillon) introduit aussi un conflit sur le mariage arrangé avec la princesse mais sur le papier, le film reste une sorte de squelette et redite de Cendrillon et Blanche Neige dans son déroulement et sa structure. Pas vraiment un défaut car toute l’émotion, les peurs comme l’enchantement vont en fait naître de l’approche visuelle de Eyvind Earle. Les décors très stylisés sont d’inspiration médiévale donnant un sentiment d’enluminures en à-plat, de tapisseries animées qui accentuent la facette expressionniste du film. 

L’ouverture (avec un effet de travelling dans l’image nous introduisant dans le château repris de Pinocchio) avec ce peuple et ses chevaliers progressant dans des décors à la géométrie marquées et simplifiées sont animés de façon volontairement figées pour appuyer cette approche de tableau en mouvement. L’avant et l’arrière- plan s’aplanissent, la richesse de l’espace ne naissant pas de la seule profondeur de champ mais aussi de la largeur avec pour la première fois l’utilisation du format  Super Technirama 70. Le but n’est plus d’imposer forcément un mouvement virevoltant mais plutôt une majesté imposante et riche en détails d’inspirations germaniques (certaines des influences citées étant entre autres Brueghel, Van Eyck). Toujours dans ce début de film, les intérieurs ont dans cette optique un effet de vitrail dont le stoïcisme marque la rupture avec le style de Mary Blair, artiste ayant œuvrée sur Cendrillon ou Alice au pays des merveilles qu’elle marqua par sa technique à la gouache et son usage des couleurs vives. On a d’ailleurs une vraie opposition dans les même scènes lorsque s’y intègre des personnages plus cartoonesque et typique de Disney comme les trois fées à l’allure plus arrondie. 

Le film aurait pu être une seule réussite technique avec pareil parti pris mais saura trouver le juste équilibre (peut être due au conflit entre le réalisateur Clyde Geronimi garant du style classique et le novateur Eyvind Earle qui quittera le studio dans la foulée) entre formalisme et émotion. Cela fonctionnera notamment par le mariage envoutant entre image animée et musique, formant l’aboutissement des recherches de Fantasia (1940). La bande originale de George Bruns s’inspire ainsi du ballet de Tchaïkovski La Belle au bois dormant et l’envoutement est de mise lors de la scène en forêt où Aurore rêve à son bien aimé qu’elle n’a entrevu qu’en rêve. 

La naïveté à la Disney (les animaux parlants) s’allie ainsi à l’émerveillement que suscite cette forêt symbole de la solitude d’Aurore, la magnifique chanson Once upon a dream alliant l’ensemble avec un lyrisme grandiose qui se prolonge avec la rencontre du prince Philippe. La séquence où les fées endorment le royaume fonctionnera sur un pouvoir d’évocation tout aussi fort.

Avec une approche reposant autant sur une esthétique en rupture, la grande méchante Maléfique est celle qui marque le plus durablement. Physique longiligne, visage anguleux et allure ténébreuse, Maléfique reste à ce jour la plus grande méchante issue de Disney. Chaque apparition jette un voile sombre sur le film (l’ouverture dans le château, la façon dont elle piège Aurore pour accomplir la malédiction) qui bascule définitivement dans un climat oppressant dans sa dernière partie lorsque semble triompher le mal. 

Sa personnalité et ses motivations ne semblent pas plus fouillés que cela (pour ça il faudra attendre la relecture live récente et très réussie avec Angelina Jolie) mais pourtant Maléfique est bien plus captivante qu’Aurore ou le prince Philippe, la vraie opposition se faisant avec les fées, autant entre le bien et le mal que dans les conceptions de Disney différentes qu’elles représentent. 

L’environnement gothique est visuellement somptueux et inquiétant, les jeux d’ombres brillants (ces regards verdâtres glaçant des sbires surgissant des ténèbres) même le quota animaux anthropomorphiques est détourné pour plus de malaise avec cet affreux corbeau de mauvaise augure servant de compagnon à Maléfique. 

Quand cette dernière déploie enfin l’étendue de ses pouvoirs, l’avant-garde se mêle au conte sur l’incroyable création qu’est cette forêt d’épines qui convoque les arts japonais et enfin la stupéfiante transformation en dragon finale. On comprend là le succès mitigé du film tant la vraie peur point en sourdine et aura sans doute rebuté le public, la figure négative étant plus riche que les héros auxquels il est plus dur de se raccrocher cette fois. C’est pourtant bien ce déséquilibre qui fait tout le charme vénéneux de cette œuvre majeure. 

L’échec (relatif et surtout dû à la production à rallonge en faisant le film d’animation le plus cher jamais réalisé, mais les entrées en salle furent satisfaisantes sans pouvoir rembourser le budget énorme) freinera cependant Walt Disney dans cette approche avant-gardiste – qui lui plaisait pourtant puisqu’il organisa des expositions en Europe des dessins d’Eyvind Earle réalisés pour le film – estimera que le public est lassé des contes tentera d’autres approches avec Les 101 Dalmatiens (1961) ou Le Livre de la jungle (1967). L’aura de La Belle au bois dormant n’aura cessé de grandir au fil des ressorties et reste aujourd’hui pour beaucoup le plus beau Disney.


Longtemps indisponible le film a été récemment réédité chez Disney en dvd et bluray

4 commentaires:

  1. Excellent article qui retrace bien la genèse du film et ses enjeux. Pour une autre approche, concentrée sur la musique :
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/la-belle-au-bois-dormant-le-grand_24.html?view=magazine
    Notons aussi que Philip Glass consacra récemment un opéra au "Parfait Américain"...

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  2. Intéressante cette lecture sous un angle musical, et tout comme vous j'aime beaucoup la relecture de Once Upon a dream par Lana Del Rey dont j'adore les deux albums (je l'avait même vue en concert à l'Olympia) en particulier Born to Die dont vous parlez en des termes passionné ;-)

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    1. Jusqu'ici, Lana flirte avec le cinéma - quand l'épousera-telle ?
      D'autres chanteuses cinéphiles à lire et à écouter :
      http://unpontsurlocean.blogspot.fr/2014/09/louons-maintenant-les-femmes-vivantes.html

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  3. Moi je mmet une pièce sur elle pour la chanson du prochain James Bond, Million Dollar Man c'était déjà un pur générique de Bond potentiel sur le premier album. Et effectivement l'univers de ces chansons est très cinématographique (sur la tournée du 1er album la musique d'intro était celle de Scarface et le décor de scène des palmiers rococo). En autre belle chanson qu'elle a composée pour un film il y a aussi Young and Beautiful pour Gatsby le magnifique https://www.youtube.com/watch?v=o_1aF54DO60

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