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lundi 27 avril 2026

La Ballade de Narayama - Narayama Bushikou, Shohei Imamura (1983)

 Orin, une vieille femme des montagnes du Shinshu, atteint l’âge fatidique de soixante-dix ans. Comme le veut la coutume, elle doit se rendre sur le sommet de Narayama pour être emportée par la mort. La sagesse de la vieille femme aura d’ici-là l’occasion de se manifester.

L’échec commercial de Profonds désirs des dieux (1968) avait eu pour conséquences de mettre Shohei Imamura au banc de l’industrie cinématographique japonaise pour les dix années suivantes durant lesquelles il se réfugia à la télévision pour signer des documentaires. Il va magistralement se remettre en selle avec La Vengeance est à moi (1979), grand succès montrant sa veine iconoclaste et provocatrice intacte. Il va éprouver de grandes difficultés sur Pourquoi pas ? (1981), son projet suivant où le très conservateur studio Shoshiku ne lui laisse pas la marge de manœuvre espérée. Il s’engage alors pour son prochain film avec la Toei, studio cherchant alors à retrouver un certain lustre à l’international en travaillant avec des réalisateurs ayant déjà eu les faveurs critiques étrangères, ce qui est le cas d’Imamura grâce à La Vengeance est à moi. Imamura va proposer deux projets distincts, un film d’action dans la lignée de certaines productions à succès de Toei, et un second plus difficile étant une seconde adaptation de la nouvelle La Balade de Narayama de Shichirō Fukazawa – après une première signée Keisuke Kinoshita et sortie en 1958. Contre toute attente, Toei choisit le projet en apparence le plus difficile (mais sans doute plus exportable en festival, la suite leur donnera raison).

Depuis ses débuts, Imamura s’est appliqué à poser un regard anthropologique sur les pans les moins avouables de la nature humaine. La pulsion meurtrière, l’avidité, le désir charnel sont des bas-instincts explorés sous leurs jours le plus cru dans des œuvres comme Cochons et Cuirassés (1961), Le Pornographe (1966) ou Désir meurtrier (1964). Il existe pourtant dans ce corpus une facette plus spécifiquement rattachée aux mœurs primaires de la vie rurale, que ce soit dans la première partie de La Femme insecte (1963) ou les rites ancestraux de la population insulaire de Profonds désirs des dieux. La Balade de Narayama apparaît comme un prolongement de ce dernier, nous plongeant dans le quotidien d’un hameau isolé et soumis aux rudesses de la vie en montagne dans un Japon médiéval. Une tradition y existe, voyant la population âgée de soixante-dix ans être exilée au sommet du mont Narayama pour y mourir, et assurer la subsistance des plus jeune Imamura nous montre cette vie en communauté à travers la rigueur documentaire qu’on lui connaît, et ce par le prisme d’une famille.

La tradition n’est pas strictement appliquée, mais laisse les vieux s’y abandonner quand ils pensent savoir que leur moment est venu, ou autorise la famille à y céder lorsque leurs anciens deviennent un poids insurmontable. Ce second cas de figure sera l’occasion d’une sous-intrigue en toile de fond, mais ce sacrifice est attendu et volontaire pour la matriarche Orin (Sumiko Sakamoto). En début de film, un dialogue comique sur sa dentition quasi intacte à son grand âge souligne la vigueur de la vieillarde, cherchant à partir davantage par tradition que par déclin physique. Sa sagesse morale, son autorité douce et sa profonde connaissance des travaux ruraux en font un pivot essentiel pour ses trois fils et sa belle-fille. Cette famille permet d’explorer les travers intimes et collectifs de cette communauté à travers diverses péripéties. 

La frustration sexuelle et le sentiment de rejet du cadet Risuke (Tonpei Hidari), le désir de famille du benjamin Kesakichi (Seiji Kurasaki) et l’incertitude ainsi que le sentiment de culpabilité de l’aîné Tatsuhei (Ken Ogata) constituent des maux familiaux qui vont s’entremêler à la vie du hameau. Imamura dépeint un Japon primitif et pas encore influencé par les codes moraux et sociaux des occidentaux. La nudité et la sexualité y sont totalement décomplexés, et uniquement soumis aux rites ancestraux et diverses superstitions. Ainsi une veuve va s’offrir à tous les hommes cadets du village pour lever une malédiction pesant sur sa famille, une vieillarde accepte de se donner à un Risuke frisant la folie par son abstinence forcée. Ce pan libéré et sur lequel Imamura ne pose aucun jugement trouve cependant un contrepoint négatif dans cette notion toute japonaise du collectif prévalant sur l’individu.

En ces temps ancestraux, cela passera par l’assassinat pur et simple d’une famille qui perturbait l’équilibre collectif par les vols effectués chez les voisins. Si cette solution radicale résulte d’un déterminisme générationnel où cette famille n’a jamais pu trouver d’autres solutions que le vol, la radicalité et la logique cruelle de la communauté est terriblement choquante. Imamura questionne dès lors le rituel d’abandon des vieux, et ce qui y tient de la tradition, du bon sens, ou du conditionnement. Une scène s’avère très marquante dans cette idée, c’est lorsque sa belle-fille la complimentera sur son énergie et qu’Orin ira volontairement se briser les dents de devant pour paraître plus vieille. 

Alors qu’aucun membre de la famille ne souhaite son départ, bien au contraire, la pitance réduite incite implicitement Orin à s’effacer pour laisser une plus grande part aux autres. Elle devance un sacrifice qui ne lui a pas été réclamé car y voyant un ordre naturel des choses. La dernière partie du récit voit donc l’accomplissement douloureux mais attendu du rite avec la pénible ascension de Tatsuhei vers Narayama, sa mère sur le dos. Les élans oniriques explorent un passé qui poussent les personnages à suivre cette tradition, ou alors à s’y opposer avec le poignant aveux de Tatsuhei sur son père disparu qui enrichit magnifiquement le personnage.

Imamura expose d’un côté une démarche logique et touchante dans l’ultime voyage silencieux entre mère et fils avant la séparation. Le réalisateur instaure le doute par l’imagerie macabre qui accompagne l’arrivée à destination avec un mont peuplé de squelette et envahit de corbeaux. Mais la neige apaisante supposée accompagner le rituel rend la chose plus paisible, dans une logique animiste et humaniste portée par la résilience d’Orin magnifiquement interprétée par Sumiko Sakamoto – qui avait en réalité la quarantaine. Cette séquence est cependant parasitée par le rejet, voire le meurtre, en parallèle d’un père refusant d’être lui abandonné au mont Narayama. Le film devait initialement s’ouvrir sur une séquence contemporaine montrant une vieillarde abandonnée devant une maison de repos par sa famille. La séquence ne fut jamais tournée mais la simple idée de sa présence rend le propos d’Imamura plus complexe et nuancé, ce qui est présenté comme un rite ancestral étant revisité sous une autre forme à d’autres époques et pour des raisons questionnables.

La Balade de Narayama se une Palme d’or inattendue au Festival de Cannes 1983, au nez et à la barbe du rival Nagisa Oshima également en compétition pour Furyo – et qui tenu au courant d’un lauréat japonais pensera à tort être vainqueur le jour de la remise. Shohei Imamura signe là un de ses chefs d’œuvre, celui qui le mettra définitivement sur les radars de la cinéphilie internationale. 

Disponible en bluray chez The Jokers et ressortie en salle le 29 avril 

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