Les Fleurs du manguier est une œuvre mettant en lumière un génocide contemporain parmi les plus invisibilisé au monde, celui du peuple rohingya. Ces derniers constituent la minorité musulmane de l’État de Rakhine, dans l’ouest du Myanmar en ex-Birmanie. Ils sont considérés comme apatrides depuis 1982, moment à partir duquel les violences et discriminations qu’ils subissaient déjà se sont accentuées, jusqu’au point de non-retour atteint en août 2017 avec une sévère répression militaire. Depuis les rohingyas sont un peuple en fuite et condamné à l’exil dans les pays voisins comme le Bangladesh, la Malaisie et l’Indonésie. Mais même là, leur statut d’apatrides les exclus du statut de réfugiés et ils doivent subsister dans des conditions les plus précaires.
Le réalisateur japonais Fujimoto Akio, travaillant depuis une dizaine d’années en Asie du Sud-Est, a pu observer de loin le sort des rohingyas et décidé de leur consacrer son troisième long-métrage avec Les Fleurs du manguier. Il adopte le point de vue d’une jeune fratrie justement contrainte de migrer avec leur famille vers la Malaisie. L’originalité tient de ce regard enfantin du jeune Shafi et de sa sœur aînée Somira, arraché de leur quotidien pour ce qui semble un départ à l’aventure. Sur le papier, le récit suit les sordides mais tristement ordinaires péripéties rencontrées par un migrant en transit. Exiguïté de moyens de transports insalubres durant un périple en bateau, méfiance et paranoïa envers la police pouvant nous ramener bien vite au point de départ, exposition aux passeurs les plus malveillants et possiblement violent. Fujimoto évite volontairement de livrer les informations géopolitiques évoquées plus haut sur le peuple rohingya. Les deux enfants sont juste conscients de quitter leur foyer pour en gagner un autre, plus confortable, ailleurs, et c’est tout ce que le spectateur aura à savoir tout comme eux. Ce choix s’avère d’autant plus pertinent lorsque qu’un concours de circonstances les livre à eux-mêmes en les séparant de leur père et de leur tante. Toutes les embûches classiques du migrant prennent dès lors une touche plus inquiétante et cauchemardesque. Fujimoto adopte un style vif et semi-documentaire qu’il pare néanmoins des atours formels du conte à travers ses héros juvéniles. La traversée solitaire d’une jungle, une fuite nocturne en pleine mer ou durant une traversée de frontière, toutes ces mésaventures sont portées par une tension et un sentiment de danger véhiculé par la mise en scène, ainsi que la photo de Yoshio Kitagawa entre naturalisme et stylisation sobre. Ce mélange de réalisme et de fable est aussi une manière de caractériser le peuple rohingya. Tout au long du voyage, les enfants croisent leurs compatriotes dont ils bénéficient de la solidarité et compassion quelles que soient leurs situations respectives. Alors que dans ce type d’odyssée, un congénère est autant susceptible d’être un compagnon de route qu’un filou profitant de cette proximité pour nous trahir, Fujimoto ne laisse planer aucune ambiguïté. Il y a un sentiment de peuple élu et uni passant par un mysticisme sobre (la rencontre avec un autre migrant dans des ruines) et surtout une profonde humanité. Le jeune âge de la fratrie autorise des moments de grâce inattendus durant laquelle s’exprime une belle candeur enfantine. Le film s’ouvre sur une partie de « 1,2, 3 soleil » avant le grand départ, et plus tard ce même jeu sert de réconciliation ne disant pas son nom pour mettre fin à une légère brouille entre le frère et la sœur. Fujimoto capture là une certaine vérité du lien fraternel et de la résilience enfantine, où les mots sont inutiles pour mettre fin à une dispute. L’épilogue cruellement lucide nous ramène malgré tout aux risques et à l’incertitude du sort des migrants, d’autant plus périlleux pour les rohingyas, et qui donnerait très envie que le réalisateur donne une suite à ce beau film.En salle le 22 avril




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