Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 11 mars 2025

La Vénus en fourrure - Le malizie di Venere, Massimo Dallamano (1969)

Séverin, réside dans un hôtel au bord d’un lac pour travailler sur son prochain livre. Arrive alors Wanda, un mannequin au pouvoir de séduction hypnotique. Séverin va d’abord espionner discrètement Wanda, qui aime se promener nue dans son manteau en fourrure. Elle lui rappelle ses premiers émois érotiques de son enfance. Puis il va l’entraîner dans une relation sadomasochiste sulfureuse.

La Vénus en fourrure est une production érotique italo-allemande adaptant le roman éponyme de Leopold von Sacher-Masoch publié en 1870. Le roman était une sorte d’autobiographie romancée de l’auteur qui contribua à démocratiser les fantasmes masochistes – l’invention du terme de cette pathologie étant inspiré, au grand dam de Leopold von Sacher-Masoch par son nom. Malgré les pratiques sulfureuses y étant dépeintes, le roman n’avait rien d’explicitement érotique et constituait davantage un dialogue et une réflexion sur l’application des préceptes masochistes au sein du couple. La libération des mœurs durant les années 60 provoque une sorte d’appel d’air pour une adaptation plus frontale du roman. On n’en dénombre pas moins de trois en cette fin de décennie avec Venus in Furs de Joseph Marzano (1967), Venus in Furs de Jess Franco (1968) et donc La Vénus en fourrure de Massimo Dallamano. Les adaptations ont dans l’ensemble davantage tendance à prendre l’argument initial comme un prétexte pour s’éloigner du roman (notamment la plus récente version de Roman Polanski en 2013, adaptant certes une pièce inspirée du roman), notamment en déplaçant l’intrigue dans un cadre contemporain. Si Massimo Dallamano cède également à cet écueil, sa version reste tout de même largement plus fidèle au matériau d’origine que les autres productions.

Dallamano est initialement est un directeur photo actif depuis la fin des années 40, officiant sur tout le spectre du cinéma italien de son temps et collaborant avec quelques grands réalisateurs en devenir, comme Dino Risi sur L’Homme au cent visages (1960) et surtout Sergio Leone pour les deux premiers volets de la trilogie des dollars, Pour une poignéede dollars (1964) et Et pour quelques dollars de plus (1965). Passé à la réalisation durant la fin des années 60, Dallamano fait déployer une courte (il décède prématurément d’un accident de voiture en 1975) mais passionnante filmographie où son brio formel va lui permettre d’aligner quelques pépites bis dans le giallo (Mais... qu'avez vous fait à Solange ? (1972)) ou le cinéma érotique (Annie ou la Fin de l'innocence (1976)).

Le récit s’amorce par la romance construite sous forme de « contrat » entre Séverin (Régis Vallée) et Wanda (Laura Antonelli). Séverin est un jeune bourgeois pour lequel, depuis un traumatisme d’enfance, l’amour et la volupté se confondent avec la douleur physique et psychique. La rencontre avec Laura ravive ce souvenir d’enfance par le biais du voyeurisme quand il observera les ébats de cette dernière avec un employé par le trou du mur de sa chambre. En séduisant Wanda, il reconnaît en elle son égal et celle qui osera pousser au plus loin ses fantasmes les plus retors. En effet, Laura était consciente d’être observée durant sa coucherie, et assume être incapable d’être assouvie trop longtemps par l’amour d’un seul homme. Dès lors, sur la proposition insistante de Séverin, un jeu de rôle et d’humiliation s’instaure, dont le couple ne ressortira pas indemne.

Le tournage hors d’Italie permet à Massimo Dallamano de dresser un écrin érotique aussi raffiné qu’explicite pour l’époque. Lesbianisme, sadomasochisme, nudité frontale et situations scabreuses en pagaille s’affichent dans un filmage stylisé où jeu d’ombres baroques, cadrages sophistiqués et direction artistique rococo mettent en valeur les corps nus et les poses lascives du casting photogénique en diable. Si la forme est au rendez-vous, Dallamono n’exploite pas pleinement le fond constituant la sève du roman, ce questionnement quant à la démocratisation d’un rapport masochiste au sein du couple, le rapport dominant/dominé ambigu, la notion de contrat sur les écarts jusqu’auquel peut entraîner le fantasme. Il se montre même presque moralisateur en instaurant un rapport de jalousie bien plus terre à terre lorsque Wanda s’amourache d’un mâle caricaturalement viril au détriment de Séverin préférant (pour un temps) observer et souffrir.

Néanmoins, Dallamono se montre assez visionnaire sur l’imaginaire érotique que charrie une Laura Antonelli (ici blonde) et pas encore star. Le fantasme du candaulisme (soit voir sa compagne possédée par d’autres hommes) est un cœur du génial Ma femme est un violon de Pasquale Festa Campanile (1971), dont l’imagerie de BDSM ludique est d’ailleurs reprise par Dallamano puisque la scène où Laura Antonelli chevauche Séverin suit celle celle de L’Amour à cheval (1968) du même Campanile. Laura Antonelli possède cet érotisme ambigu entre la madone et la nymphomane où elle semble subir et savourer les situations scabreuses dans lesquelles le récit la plonge, parfois en même temps – la scène où elle finit en larmes après avoir couché avec le peintre. 

C’est un fil rouge de sa persona filmique dont certains réalisateurs sauront s’emparer avec brio tel le Luigi Comencini de Mon dieu comment suis-je tombée si bas ? (1974). Le revirement « moral » final et antinomique avec le livre renforce cela, la chevelure blonde de l’actrice renforçant pour une fois davantage le côté vamp sulfureuse que madone secrète. La Vénus à la fourrure s’avère en définitive un vrai plaisir esthétique, et malgré ses scories le haut de gamme en termes d’ambition thématique du tout venant du cinéma érotique de l’époque.

Sorti en bluray français chez Artus Films

dimanche 9 mars 2025

Les Maîtresses de Dracula - The Brides of Dracula, Terence Fisher (1960)

Marianne a accepté un poste d'institutrice dans un pensionnat pour jeune fille. Alors qu'elle traverse la Transylvanie, son cocher l'abandonne dans un village, où elle trouve refuge dans une auberge. Malgré les mises en garde du propriétaire des lieux, elle accepte l'invitation de la baronne Meinster à passer la nuit dans son château. Heureusement pour elle, le docteur Van Helsing poursuit dans la région sa chasse aux vampires.

Le Cauchemar de Dracula de Terence Fisher (1958) avait été un immense succès commercial et critique, entérinant le virage vers l’épouvante gothique de la Hammer après Frankenstein s’est échappé du même Terence Fisher (1957). Une suite est donc envisagée avec un premier script de Jimmy Sangster qui curieusement choisit de s’éloigner de certains préceptes du film initial. Le méchant est supposé être un disciple de Dracula (qui disparu dans le premier film n’est supposé faire qu’une apparition sous forme de spectre) tandis que sa traque se fera par un nouveau protagoniste, et plus le professeur Van Helsing. Au fil des réécritures certains éléments se remettent en place comme la présence de Van Helsing de nouveau interprété par Peter Cushing, mais Christopher Lee, par réticence de ce dernier ou par choix de la production, ne rempile pas – il fera son retour dans le rôle et dirigé par Fisher dans Dracula, Prince des ténèbres (1966). Plusieurs idées, trop complexes techniquement ou inappropriées dans le ton voulu sur cette suite, seront recyclées pour Le Baiser du vampire de Don Sharp (1963) – notamment l’attaque finale par une horde de chauve-souris.

Le Cauchemar de Dracula avait marqué une rupture avec l’imagerie des films Universal dont le Dracula de Tod Browning (1931). La théâtralité de l’incarnation du vampire par Bela Lugosi en faisait une figure spectrale et aristocratique dans une imagerie expressionniste noir et blanc. Christopher Lee amenait quant à lui une dualité en le port séduisant de la facette lumineuse de Dracula, s’opposant à une animalité plus glaçante renforcé par l’usage de la couleur renforçant la dimension baroque et sanglante du vampire et du gothique Hammer. 

Cette dualité se poursuit dans Les Maîtresses de Dracula mais contamine des aspects plus vastes de la personnalité du vampire. L’ombre de l’inceste plane sur la relation torturée entre le Baron Meinstein (David Peel) et sa mère (Martita Hunt). Cette dernière nourrit les pulsions de son fils en lui fournissant des jeunes filles innocentes dont il se repait, tout en étant séquestré dans la demeure familiale. Son évasion le conduira à « consommer » sa propre mère, ultime sacrilège, avant de prendre sa liberté. 

Les traits carnassiers de Christopher Lee laissent place à ceux plus poupins et juvéniles d’un David Peel certes moins charismatique, mais dont les revirements de personnalités s’avèrent saisissant. Jeune homme fragile et torturé, amoureux transi, châtelain charismatique, le Baron Meinstein semble se plaire à endosser plusieurs masques avant de laisser éclater son visage véritable, celui du vampire particulièrement bestial et sadique. Terence Fisher se plaît à capturer ces bascules dans la caractérisation du personnage, et semble avoir joué du vrai « masque » de David Peel qui à la ville était homosexuel. Le décorum gothique est une nouvelle fois superbe, notamment lorsque Fisher en parallèle des figures imposées orchestre des séquences tout simplement glaçantes. La sortie de terre d’une jeune femme vampirisée est filmée comme un accouchement dans un lent crescendo macabre se concluant par la sortie de terre d’une main avec une puissance macabre rare.

La sensualité brûlante des assauts de Meinstein sur les jeunes femmes se dispute à une sorte de candeur ramenant davantage au gothique littéraire avec le personnage de Marianne (Yvonne Monlaur), archétype de la jeune fille naïve et en détresse. Comme le souligne le spécialiste Nicolas Stanzick dans les suppléments du dvd, elle semble jouer dans un conte de fée (la demande en mariage si vite acceptée de ce prince charmant douteux) sans savoir qu’elle se trouve en fait dans un conte macabre. Le socle et l’unité de cet ensemble repose sur Van Helsing une nouvelle fois brillamment interprété par Peter Cushing. 

Il possède à la fois ce côté froid, croyant et rationnel face au surnaturel auxquels s’ajoutent une humanité profonde. Son empathie envers Marianne n’a d’égal que sa détermination face aux vampires, qui culmine lorsqu’il doit lui-même se purger d’un possible risque de vampirisme. Fisher sait composer quelques images iconiques en diable pour conférer toute la grandiloquence attendue de l’affrontement, notamment cette ombre de moulin formant la croix chrétienne qui achèvera le Mal. Un opus réussi qui fait (presque) oublier l’absence de Christopher Lee.

Sorti en bluray français chez Elephant Film

vendredi 7 mars 2025

Les Arnaqueurs - The Grifters, Stephen Frears (1990)


 Petit arnaqueur minable, Roy Dillon est blessé par un barman à la suite d'une escroquerie ratée. Sa mère, Lilly, employée d'un bookmaker mafieux qu'elle arnaque sur les champs de courses, vient lui rendre visite à l'hôpital et y rencontre Myra, la petite amie de Roy, une ancienne arnaqueuse de haut vol. Entre les deux femmes, c'est aussitôt l'inimitié, puis la haine farouche.

Les Arnaqueurs de Stephen Frears marque en quelque sorte l’entrée officielle de Jim Thompson dans le patrimoine culturel américain. La reconnaissance du romancier était resté assez sous-terraine dans son pays, ses romans étant appréciés par un cercle d’initiés mais son existence chaotique ne lui avait pas permis d’espérer plus. Il va rencontrer des désillusions dans ses incursions hollywoodiennes, notamment de la part d’un Stanley Kubrick s’appropriant le crédit du scénario écrit par Thompson pour L’Ultime Razzia (1956) – le litige se règlera quand Kubrick refera appel à lui pour Les Sentiers de la gloire (1957) en créditant cette fois pleinement sa contribution. L’adaptation à succès Guet-apens de Sam Peckinpah (1972) ne lui sera guère profitable puisqu’il sera évincé du scénario au profit de Walter Hill avant de mourir quelques années plus tard dans un relatif anonymat en 1977. 

C’est en France que l’étoile de Jim Thomson brillera, tout d’abord par l’édition de ses plus fameux romans dans la collection Série Noire entre les années 50 et 70 – avant que la collection Rivages/Noir reprenne le flambeau à partir des années 80 dans de nouvelles traductions et des versions intégrales. Le cinéma français proposera aussi les plus singulières, originales et brillantes adaptations avec Série Noire d’Alain Corneau (1979) d’après Une femme d’enfer, et Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981) d’après Pottsville, 1280 habitants.

Quelques adaptations obscures et médiocres auront parfois émergé au sein de la production américaine (dont Ordure de flic de Burt Kennedy (1976) d’après L’Assassin qui est en moi plus tard magistralement transposé par Michael Winterbottom dans The Killer inside me (2010)) mais Les Arnaqueurs ramène Jim Thompson au rang des projets haut de gamme 18 ans après Guet-Apens. Produit par Martin Scorsese (initialement envisagé pour le réaliser), réalisé par Stephen Frears sortant de Les Liaisons Dangereuses (1988), scénarisé par Donald Westlake et porté par un casting prestigieux, le film avait tous les atouts pour être une grande réussite.

Le script de Donald Westlake est à la fois très fidèle au roman et en même temps très audacieux dans ses choix. Le roman de Jim Thomson était en définitive un récit grandement introspectif dont la pure trame criminelle était pour l’essentiel en arrière-plan, les rebondissements les marquants se produisant même « hors-champs ». Westlake ramène la trame de polar au centre de l’intrigue, tout en y insérant avec brio cette dimension intimiste dans la caractérisation des personnages. Le montage alterné de la scène d’ouverture ramène les protagonistes à leur pure nature d’arnaqueur, à des échelles (dans les environnements et les sommes en jeu) plus ou moins importante. Lilly (Anjelica Huston) officie pour la mafia sur les champs de course, son fils Roy (John Cusack) escroque quidams et barmen pour des sommes ridicules, et Moira (Annette Bening) tente revend des faux bijoux voire son corps pour survivre au quotidien. 

La veine intimiste du livre, par ses retours dans le passé des personnages ramenait derniers à une certaine humanité expliquant à défaut de justifier leur dérive dans le crime. Frears escamote cette facette pour accentuer la fatalité du film noir et davantage travailler la rupture de ton, en particulier pour Moira qu’Annette Benin incarne comme une véritable vamp grotesque (la scène où elle règle son loyer « en nature » à son propriétaire). Ce choix élimine du coup le beau personnage d’infirmière naïve Carol (qui apparait malgré tout brièvement, jouée par Noelle Harling) pour se concentrer sur le véritable triangle amoureux Lilly/Roy/Moira.

Les trois personnages représentent chacun une facette différente de l’arnaqueur. Lilly est la figure depuis trop longtemps dans le circuit, compétente mais usée, tout en étant exposée aux humeurs versatiles de ses très dangereux patrons – une éprouvante scène de passage à tabac, même si moins corsée que dans le livre. Roy est l’escroc doué mais « gagne-petit » qui vivote sans oser franchir le pas d’une arnaque de plus grande envergure. Moira est quant à elle une femme ayant connu l’ivresse des escroqueries les plus prestigieuse, vécu la grande vie de luxe et qui ne supporte pas d’être rentré dans le rang, d’être revenu à une existence précaire et médiocre. Lilly et Moira constituent des pivots moraux et sentimentaux pour Roy, la première l’incitant à quitter la vie criminelle quand la seconde le pousse à y plonger dans une plus grande envergure. Plus le film avance, plus le mimétisme entre Lilly et Moira s’accentue, à travers leur silhouette, coiffure, tenues vestimentaire criardes. Moira est l’assouvissement par procuration du désir coupable que ressent Roy pour sa mère. Lilly voit en elle une contrefaçon vulgaire d’elle-même, et une rivale dans le cœur de Roy dont elle attend aussi autre chose qu’un amour filial.

Stephen Frears capture toutes ces ambiguïtés avec brio, porté par des acteurs en état de grâce. La présence juvénile et hésitante de John Cusack fait merveille, le bagout séduisant déployé durant ses petites arnaques se diluant face à sa mère. Il ne redevient pas un petit garçon mais un amant éconduit et gauche devant Lilly, masquant son malaise par l’agressivité. Anjelica Huston fait montre d’une tendresse maternelle trop appuyée (ces longs baisers de retrouvailles provoquant le trouble) et de même, sa quête de rachat semble vouloir exprimer autre chose de plus inavouable. A l’inverse de ces deux protagonistes, Annette Bening représente la femme fatale sans mystère, exposant sa sensualité agressive dans une volonté explicitement intéressée.

Frears dans cette approche néo-noir installe la trame du roman dans un contexte contemporain, et pose un écrin à la fois lumineux, stylisé et vulgaire dans sa vision de Los Angeles. Intérieurs tape à l’œil (les tableaux de clown de Roy), dominante de couleurs pastel, soleil californien presque constant (hormis la dernière partie), tout concours à traduire la superficialité des personnages et de leur quête. Hormis Moira uniquement guidée par ce but pécuniaire, Roy et Lilly s’avère plus ambivalents. 

Lilly incite Roy à quitter cette vie d’arnaque mais une fois aux abois cherche tout de même à lui piquer son magot. Roy semble un temps convaincu pour de coupables raisons à effectivement se ranger, mais refuse tout de même de laisser le fruit de ses larcins à sa mère. Ces attentes divergentes pourraient se résoudre par l’acceptation de cette attirance qui les ronge, l’amoralité du crime se disputant à l’amoralité de l’inceste mère/fils. Stephen Frears saisit toute cette gamme d’émotions avec un immense talent et égale voire transcende le récit de Jim Thomson. Le film noir rencontre la tragédie grecque dans un équilibre parfait. 

Sorti en bluray français chez ESC et en ce moment visible en streaming gratuit sur youtube ou la plateforme d'Arte 

mardi 4 mars 2025

Les Fleurs du soleil - I girasoli, Vittorio de Sica (1970)

En 1945, la guerre est terminée, mais Antonio ne revient pas du front russe. Giovanna se souvient de son mariage avec ce garçon qu'elle connaissait à peine, de leurs douze jours de bonheur puis du départ de son mari pour le combat. Un soldat lui avoue avoir abandonné Antonio dans la neige, à demi-mort. Giovanna part alors en Union soviétique.

Vittorio de Sica signe avec Les Fleurs du soleil un magnifique mélodrame, et une de ses plus belles associations au mythique couple Sophia Loren/Marcello Mastroianni. Le film est une des premières coproductions entre l'occident et l'Union Soviétique, de surcroît tourné à Moscou et en Ukraine. Absolument pas écrasé par cette logistique, de Sica livre une œuvre profondément intimiste et mélancolique sur une couple à la fois rapproché et brisé par les écueils de la guerre. 

Le film s'ouvre sur les récriminations de Giovanna (Sophia Loren) face aux autorités italiennes ne sachant que lui répondre quant au sort de son mari Antonio (Marcello Mastroianni). Porté disparu sur le front russe sans être officiellement déclaré mort, le sort d'Antonio laisse Giovanna dans l'incertitude alors qu'elle se refuse à accepter son possible décès. Un flashback remonte alors aux origines de cette folle passion, capturant les amours juvéniles et torrides du couple. De Sica entretient ce passé fantasmé à plusieurs niveaux.

Il y a la dimension triviale et charnelle des amants où De Sica entretient une proximité palpable par le schisme régional typique de l'Italie (le patois napolitain de Giovanna corrigé régulièrement par Antonio), et la manière dont le contexte de guerre constitue un horizon à la fois lointain et proche, abstrait et menaçant. La perspective de la mobilisation d'Antonio accélère plus que provoque le mariage avec Giovanna malgré le côté improvisé, et la séparation imminente amène tout d'abord une isolation du monde du couple entre les murs de leur éphémère foyer conjugal. 

Puis ce sera littéralement une tentative folle (au propre comme au figuré) d'échapper à ce destin qui à l'inverse scellera le destin des mariés. La tonalité rieuse, ludique et solaire de cet "âge d'or" romantique est en quelque sorte le souvenir magnifié de Giovanna, et de Sica de façon involontaire ou voulue entretient cette interprétation avec un rajeunissement efficace mais tout de même artificiel de Mastroianni et Loren en jeunes amants immatures. A l'étreinte dans les herbes et sous les bombardements répondent ainsi les poignants adieux dans les sinistres toilettes d'une gare avant le départ d'Antonio.

C'est la passion entretenue durant cette première partie qui rend ardente et possible la folle entreprise de Giovanna de se rendre en URSS sur les traces de son homme qu'elle refuse de croire mort. De Sica orchestre de superbes scènes lassant pourtant bien croire à cette tragique perspective avec ses visions glaçantes du front russe, les idées formelles traduisant à la fois la souffrance d'un collectif dans cette barbarie (le filtre rouge sur les scènes de batailles) et l'agonie lente sous un prisme intimiste à travers un Antonio à bout de forces. La quête de Giovanna donne lieu à une performance parmi les plus ardentes de Sophia Loren, en plus de d'être une véritable capsule temporelle de la Russie et l'Ukraine des années 70 superbement filmées par de Sica. 

Ce moment du film fait figure d'entre-deux en gardant cette dimension lumineuse tant que l'espoir demeure avant un rebondissement bouleversant. A la première partie rurale, estivale, colorée et fougueuses dans le sud pauvre de l'Italie va donc répondre un poignant épilogue dans l'urbanité grise de Milan, grande ville du nord. Les jeux de clair-obscur masquent puis révèlent les outrages du temps qu'Antonio et Giovanna n'osent se montrer, et traduisent les regrets d'une vie qu'ils n'ont finalement pas pu passer ensemble. Les mots se font rares durant ces retrouvailles et tout passe par la décidément incroyable alchimie existante entre Sophia Loren et Marcello Mastroianni, le tout réhaussé par le magnifique thème composé par Henry Mancini. Un grand de Sica tout simplement.

 Disponible en streaming sur la plateforme Mycanal

dimanche 2 mars 2025

Eastern Condors - Dung fong tuk ying, Sammo Hung (1987)

Un commando d'élite est recruté parmi les “irrécupérables” des prisons chinoises afin d'organiser une mission suicide au sud du Viêt Nam. Chargés de détruire un arsenal apocalyptique abandonné par l'armée américaine dans une forteresse souterraine, ces mercenaires durs à cuire experts en armes à feu et en arts martiaux relèvent le défi avec l'espoir illusoire d'y regagner leur liberté et leur honneur perdu...

Un peu à la manière de son ami et condisciple Jackie Chan, Sammo Hung fait avec Eastern Condors un pas de côté le sortant du pur film martial. Hung s’était déjà aventuré dans la comédie policière avec les films de la série Lucky Stars (Le Gagnant (1983), Le Flic de Hong Kong (1985), Le Flic de Hong Kong 2 (1986) et hors de la série Soif de Justice (1984)) et bien sûr de la comédie horrifique dans le génial L’Exorciste Chinois (1980) mais, que ce soit dans le contexte historique des récits, le ton rigolard et la présence des acolytes Jackie Chan et Yuen Biao, on restait dans un registre relativement voisin. Alors que la persona filmique de Jackie Chan fait sa mue vers le cinéma d’aventures (Le Marin des mers de Chine (1983), Le Marin des mers de Chine 2 (1987) et Mister Dynamite (1986)) et le polar musclé (Police Story (1985), Police Story 2 (1988)), Sammo Hung entame à sa manière un virage voisin.

La comédie d’aventures survoltée Shanghai Express (1986) constitue le versant lumineux de ce renouvellement quand Eastern Condors en représente la part plus sombre. Sammo Hung propose là sa variation hongkongaise du film de commando popularisé dans les années 60/70 par des œuvres comme Les Canons de Navarrone de Jack Lee Thompson (1961) Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), Quand les aigles attaquent de Brian G. Hutton (1968). Sammo Hung retient davantage l’esprit iconoclaste que patriotique du film de commando dans son approche, avec un postulat égratignant d’office les Etats-Unis, missionnant les « rebus » hongkongais pour nettoyer derrière eux les errances commises durant la guerre du Vietnam. 

Par rapport aux archétypes du film de commando, Hung expédie relativement la présentation des membres de l’escouade (un panneau dépeignant le crime initial inscrit sur leur dossier) et les caractérise en situation, en nous faisant comprendre qu’il s’agit de pauvres bougres ayant vécu des désillusions tragiques lors de leur migration aux Etats-Unis et réduits à cette périlleuse dernière chance. Au départ diversion sacrifiable à la vraie mission, ils en deviennent malencontreusement les acteurs principaux et devront affronter mille dangers pour parvenir à leur fin.

Le mélange des genres et l’art plus ou moins fin de la rupture de ton façon Sammo Hung frappe d’emblée. Après le contexte politisé au vitriol (la scène d’ouverture moquant le drapeau américain), la mort frappe le groupe très vite durant la mission et annonce un vrai chemin de croix sacrificiel. Pourtant les bons mots voire les gags sont légions dans les interactions du groupe, et il faut la menace permanente des Viêt-Cong pour faire office de piqûre de rappel pour ramener le récit à davantage de sérieux. Cet entre-deux est notamment représenté par une Joyce Godenzi (et future épouse de Sammo Hung) qui crève l’écran en guérilleros cambodgienne taciturne, et Yuen Biao en electron libre plus rigolard qui viendra s’ajouter au commando. Sammo Hung, même dans ses œuvres les plus loufoques est donc capable de rupture de ton surprenante et ici cela passe entre autres par les scènes d’action. 

Les fusillades sanglantes, les cascades périlleuses et les impressionnantes explosions pyrotechniques offrent un grand spectacle « classique » mais toujours un peu plus outré que les standards d’action moyen (l’incroyable final entre James Bond et Indiana Jones). Les combats font montre d’un mélange de virtuosité et de sadisme laissant pantois. Sammo Hung revisite avec bien plus d’inventivité le massacre d’une escouade par des combattants camouflés popularisé par Rambo 2 (1985) mais surtout orchestre une barbarie sommaire laissant pantois lors des affrontements physiques. Décapitations et coupages de membres à la machette (dont une fort déroutante lors du final), exécutions sommaires et musique emphatique flattant nos plus bas-instincts, Sammo Hung se délecte dans l’excès et est fort loin des pudeurs grand public d’un Jackie Chan.

La réalisation est des plus efficaces, le rythme alerte, l’émotion fonctionne et les éléments plus « bd » s’intègrent étonnamment bien. Ainsi Yuen Wah introduit pour la première fois sa figure de méchant précieux moustachu, mais redoutable et sadique adversaire. Le mélange d’attitudes maniérées (ce petit rire sournois) et de férocité guerrière rend le personnage mémorable (au point que certains spectateurs le pensaient interprété par un Japonais sans reconnaître l’acteur) et d’autant plus délectable le sort que lui réserve Sammo Hung. En définitive les penchants les plus douteux de Hung (nationalisme, machisme) se fondent dans un dosage habile rendant les écarts aussi surprenants que jubilatoires. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan