Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 6 mars 2012

Hantise - Gaslight, George Cukor (1944)


Quelques années plus tôt, Paula s'est enfuie de Londres après l'assassinat non élucidé de sa tante Alice. Établie depuis dix ans en Italie, elle y rencontre un pianiste, Gregory, qu'elle épouse. Par amour pour son mari, elle se laisse convaincre de revenir habiter dans la maison où sa tante a été étranglée. Mais le bonheur ne dure pas. À peine installé à Londres, Gregory commence à se montrer de plus en plus distant avec sa femme et l'accuse de perdre la tête. Peu à peu, Paula se laisse convaincre de douter de sa propre santé mentale.

George Cukor réalisait avec ce Gaslight un des sommets du thriller psychologique et gothique, registre où on ne l'attendait pas forcément. On peut en dire autant de son interprète principale Ingrid Bergman déroutante ici dans une prestation fragile et vulnérable à la Joan Fontaine. D'ailleurs l'ensemble lorgne fortement sur le Rebecca d'Hitchcock avec en toile fond une thématique voisine sur le souvenir d'un être disparu et l'influence sur des personnages amené à vivre en des lieux marqués de sa personnalité. Hantise est cependant bien moins mystérieux et ambigu dans sa teneur possiblement fantastique, et comprend bien vite que l'intérêt n'est pas forcément dans la résolution qui malgré quelques se surprise est plutôt attendue. Le mari à l'amour pressent se muant en véritable tyran joué par Charles Boyer est rapidement démasqué par le spectateur, tout comme l'objectif possiblement pécuniaire dont la véritable nature se révèlera en conclusion.

L'intérêt ne repose donc pas sur le mystère à résoudre (la touche policière étant finalement assez routinière) mais clairement dans le traitement narratif de George Cukor. L'ouverture dans une ruelle londonienne au soir d'un meurtre pose l'ambiance avec sa place inquiétante plongée dans la brume, les bâtisses victoriennes sombres et imposantes derrière celle-ci et les silhouettes se perdant dans le décor. Cette introduction magistrale et toute en atmosphère nous fait apparaître un Ingrid Bergman hébétée par l'horreur à laquelle elle vient d'assister et laisse deviner quasi sans dialogue la fragilité mentale de Paula.

Tous ses aspects se trouvent exacerbés lorsqu'on revient en ces lieux quelques années plus tard. Seulement tout ce qui suggérait un possible virage fantastique se trouve progressivement escamoté lorsqu'on devine la manipulation d'un Charles Boyer d'une ignominie absolument prodigieuse auréolant son charme et bagout naturel d'une aura terriblement inquiétante.

Cukor met sa mise en scène au service de cette cruauté mentale et de l'illustration de l'esprit à la dérive d'Ingrid Bergman. Tous les artifices se déploient donc entre les champs contre champs jouant entre le regard inquisiteur et pénétrant de Boyer et celui apeuré de Bergman ou le jeu sur les arrière-plans (la silhouette de Boyer au début de la scène du tableau disparu) et le hors champs (l'ombre de Boyer se dessinant lorsque Bergman pense avoir perdu sa broche) accentuant la paranoïa et le sentiment d'être constamment observé.

Le jeu sur la photo traduit également la dérive de Bergman avec cette fameuse lampe à gaz à la lumière aussi vacillante que l'esprit de son héroïne perturbée et Cukor traduit avec un brio cruel ce sentiment d'oppression, notamment lorsque les bruits étranges entendus par Bergman se muent en magma sonore accompagné d'un mouvement de caméra en plongée sur celle-ci apeurée sur son lit. Lors de la conclusion, les yeux de Charles Boyer brilleront un court instant d'un éclat avide et scintillant lorsqu'on aura connu le but de ses manigances. Le travail de Joseph Ruttenberg est impressionnant de bout en bout.

Ingrid Bergman est absolument extraordinaire de fragilité et suscite une empathie parfaite son trouble avec un travail impressionnant sur la gestuelle de plus en plus incertaine, le regard vide et une allure recroquevillée constante. La prise de conscience finale lors de l'ultime face à face avec Boyer n'en est que plus intense et l'actrice récoltera un premier Oscar bien mérité (récompensant aussi sa détermination face à O'Selnick qui ne souhaitait pas la prêter sous prétexte qu'elle figurerais après Boyer au générique).

On saluera aussi une Angela Lansbury déjà formidable pour son premier rôle au cinéma en domestique effrontée et qu'on devine dépravée. Malgré un très bon Joseph Cottten, l'aspect purement policier et enquête n'est pas ce qu'il y a de plus intéressant et le film perd de son attrait dans la dernière partie quand vient l'heure des explications avec un suspense final ne fonctionnant pas complètement. L'important n'était par l'arrivée mais bien le voyage inconfortable proposé par Cukor dans cet univers.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

4 commentaires:

  1. Si je trouve Ingrid Bergman fantastique dans ce rôle, j'avoue cependant ma préférence pour la version anglaise de 1940. Diana Wynyard est tout aussi impressionnante et je trouve Anton Walbrook et Anton Walbrook supérieurs à leurs avatars américains. Sans compter que la présence de Robert Newton apporte une touche d'étrange tout à fait bienvenue...
    Dans la catégorie ''criminel'' + ''couple maître et servante'', il existe également le très sous-estimé ''Des pas dans le brouillard'' (Footsteps in the Fog) avec un Granger inquiétant à souhait.

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  2. Ah pas vu cette première version anglaise, je vais me mettre en quête. C'est vrai qu'Anton Walbrook est capable de donner une interprétation très inquiétante (s'il reprend bien le rôle de Boyer) mais Charles Boyer est quand même délicieusement détestable ici il m'a vraiment épaté.

    J'aime beaucoup Des pas dans le brouillard (d'ailleurs évoqué sur le blog ici http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.com/2010/07/des-pas-dans-le-brouillard-footstep-in.html) le couple Granger/Simmons fait des étincelles mais pour le coup la mise en scène de Lubin n'est pas tout à fait à la heuteur quand on voit les prodiges que fait Cukor ici alors que l'argument policier est finalement assez commun.

    Content de vous revoir par ici Emma ;-)

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  3. Ben, oui, y'a pas que le ciné dans la vie, hélas !!
    Belle coquille : " Anton Walbrook et Anton Walbrook" au lieu de "Anton Walbrook et Cathleen Cordell" ... Ce n'est quand même pas Dupont et Dupond !
    Oui, Walbrook incarne bien le mari démoniaque. La scène de valse-harcèlement dans le salon est assez terrifiante !

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