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mercredi 23 juin 2021

Play - Asobi, Yasuzō Masumura (1971)

Une jeune femme qui travaille dur afin de rembourser les dettes de son père décédé, tombe finalement amoureuse d'un homme qui oeuvre pour un proxénète ....

Yasuzo Masumura signe avec Asobi une sorte de remake de son magnifique premier film Les Baisers (1957). Cette première réalisation s'inscrivait dans le courant du taïo-zoku (« adorateur du soleil ») s'attachant à une vision sensuelle et romantique de la jeunesse d'après-guerre où Masumura trahissait l'influence occidentale du néoréalisme "rose" italien, et de certaines approches plus charnelles comme Monika d'Ingmar Bergman (1953). Le film restait cependant sage en regard des œuvres plus sulfureuses à venir du réalisateur et Asobi semble un habile croisement de la candeur de Les Baisers avec les les thématiques plus personnelles qu'il développera par la suite. Dans La Femme de Seisaku (1964), L'Ange Rouge (1966) ou La Bête aveugle (1969), Masumura dépeignait des couples qui se réfugiaient des tourments du monde extérieur dans une pulsion charnelle morbide et frénétique qui illustraient sa vision torturée de l'amour. Le couple d'Asobi par son innocence semble ainsi être échappé de Les Baisers pour être plongé dans la noirceur et l'excès des films suivants de Masumura.

Cela se ressent notamment dans la narration. La construction du récit alterne la rencontre et les moments ensemble le temps d'une journée d'une jeune fille (Keiko Takahashi) et d'un garçon (Masaaki Daimon) avec des flashbacks sur leur passé. L'innocence, la maladresse et la douceur de ces premiers atermoiements amoureux au présent contrastent grandement avec le passif douloureux entrevus dans les flashbacks. Plus le couple se rapproche, gagne en attirance et intimité, plus les visions de ces retours en arrière s'avèrent violents et insoutenables. Ainsi la passion immédiate et fusionnelle à peine rencontrés constitue une fois de plus un refuge à la noirceur d'une existence qu'ils se refusent à retrouver et les voit prolonger indéfiniment cette journée commune. 

Dans Les Baisers, le couple fuyait un contexte socio-économique difficile et s'il reste de cela dans Asobi (la jeune fille travaillant pour payer les dettes de son père défunt et les soins de sa sœur malade), il se joue également un questionnement plus intime. Le dénuement empêche la fille d'être apprêtée, frivoles et connaître les mêmes premiers émois que ses camarades. Au contraire cette féminité est plutôt vue comme une source de revenu par sa famille qui espère la voir se marier, mais également par tout un pan masculin prédateur qui rêve d'user de cette jeune femme pure et attirante comme hôtesse de bar ou prostituée (le premier menant généralement au second). Dès lors la compagnie du garçon est une manière de connaître naïvement à son tour ces moments, ces sentiments que sa condition lui refuse et elle s'y accroche avec une douceur désarmante à travers l'interprétation de Keiko Takahashi.

Le garçon a été conduit par cette même misère et contexte familial difficile à être soumis à un trio de yakuza mené par son frère. Pour lui ce sera la vision de la masculinité qui sera un fardeau, ses comparses attendant de lui un même comportement brutal et machiste. Dès lors l'émotion naît de la manière dont les personnages forcent parfois ce que l'on attend d'eux dans cette masculinité comme féminité, la fille se fardant de maquillage ou le garçon adoptant des attitudes viriles ridicules. Cette maladresse est très touchante et voit le couple gagner en assurance quand cette masculinité et féminité s'expriment non plus dans une logique de paraître, d'être "comme les autres" (les environnements tels que la boite de nuit jouent à plein sur cette aspect) mais par un lâché prise sincère permit par la confiance en l'autre. A différents moments du film, on verra le garçon tabassé par trois individus alcoolisés puis plus tard se vanter de s'être battu avec des étudiants et les avoir corrigés dans la rue. 

Ses aspirations viriles et la réalité ne se confondront que quand ils auront une vraie raison d'être, lorsque la jeune fille sera importunée par des hommes insistants et que cette fois il trouvera le courage et la force de la défendre vigoureusement. De la même façon, la fille se montre très artificielle (la scène au cinéma) dans sa manière d'être jouant plus que vivant ce premier rendez-vous avec un garçon avant de de s'offrir véritablement à lui par la suite. Les flashbacks constituent une forme de chape de plomb, de rappel constant au réel alors que le couple passe ce moment tendre ensemble. Le refus de ce que l'on exige d'eux incarne cette issue de secours pour eux dans un même enjeu dramatique, ne pas être exploitée pour la fille et ne pas être un prédateur pour le garçon que ses acolytes veulent faire devenir leur proxénète. La scène dans la chambre d'hôtel où le garçon invite la fille à regarde leur reflet dans le miroir l'affirme implicitement, l'image qui leur est renvoyée représentent ce qu'ils sont et non plus ce qu'ils veulent paraître.

En déplaçant l'innocence de Les Baisers dans un cadre plus sordide et cruel, Masumura en décuple la portée dramatique par son approche formelle et la profonde empathie que suscitent ses personnages. La mise à nu métaphorique comme concrète s'affirment là magnifiquement, jusqu'à une conclusion sans doute trop explicite dans sa symbolique mais tout simplement magnifique.

Sorti en dvd japonais

Extrait du beau générique de début

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