Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 28 août 2021

Le Beau Mariage - Éric Rohmer (1982)


 Étudiante en histoire de l'Art, Sabine rompt avec son amant Simon, un homme marié, père de deux enfants, et lui annonce qu'elle aussi va se marier. Elle ne sait pas encore avec qui : elle en a seulement arrêté le principe. Lors d'un mariage, son amie Clarisse lui présente son cousin, un avocat « beau, jeune, riche... et libre ». Sabine décide que celui-là sera son mari, de gré ou de force…

Le Beau Mariage est le second film du cycle Comédies et Proverbes d’Éric Rohmer, cette fois basé sur ces vers de issus de de la fable La Laitière et le Pot de Lait de Jean De La Fontaine : Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? Après avoir observé le désir et la petite lâcheté masculine dans ses Contes Moraux, Rohmer observe là les questionnements sentimentaux et existentiels de la jeune femme des années 80. Il s’agira ici de Sabine (Béatrice Romand) qui insatisfaite de sa relation avec un homme marié (Féodor Atkine), va emprunter une voie diamétralement opposée dans sa vie sentimentale. A la frustration, la culpabilité et la solitude d’une relation adultère, elle va désormais plutôt choisir la sécurité et le confort du mariage. Le mari potentiel n’existe pas encore ? Qu’à cela ne tienne, elle poursuivra le candidat idéal jusqu’à se déclare. En l’occurrence le bel avocat Edmond (André Dussollier) semble un parti des plus intéressants, d’autant que son amie Clarisse (Arielle Dombasle) encourage Sabine à tenter sa chance. 

 Le génie de Rohmer, et particulièrement dans ce cycle Comédies et Proverbes, c’est de rendre incroyablement attachantes ses héroïnes inconséquentes. L’idée est d’exprimer leur mal-être par des comportements extrêmes où la candeur des actrices en font des femmes-enfants qui émeuvent et font sourire leur entourage tout comme le spectateur. Dans Les Nuits de la pleine lune (1984) c’est la tare et le refuge dans une certaine frivolité qui guette l’héroïne, ce sera la dépression et une nature autocentrée pour celle de Le Rayon vert (1986), et au contraire l’esprit libre et vierge de l’ado de Pauline à la plage (1983) face à un entourage déjà formaté. Finalement Sabine s’avère plutôt ici un savant mélange du futur duo de L’Amie de mon amie (1987). Sabine semble avoir conçu la romance dans ce qu’elle a de plus charnel, évanescent et fugace en nouant une liaison avec un homme marié, peintre et qu’elle ne rencontre essentiellement que pour faire l’amour. Sa remise en question l’amène donc à jeter son dévolu sur Edmond, moins bohème par ce métier d’avocat, plus riche et donc matériellement sécurisant, le tout dans une approche désormais chaste. 

L’immaturité de Sabine se traduit à l’image par une logorrhée, un mouvement perpétuel et des attitudes changeantes qui traduisent ses peurs. En se focalisant sur l’institution du mariage et un prétendant, c’est refuser l’incertitude et la déception possible d’une relation amoureuse classique. Elle semble se réfugier dans des modèles sentimentaux d’un autre temps à travers son obsession, mais c’est une manière de dissimuler sa peur de souffrir à travers cet objectif. On peut s’interroger sur le fait qu’elle soit réellement amoureuse d’Edmond ou alors du fait que, orienté par Clarisse, elle trouve en lui toutes les qualités répondant à ses tourments. 

Béatrice Romand est parfaite pour traduire toutes ces contradictions, la froide et enfantine détermination du verbe face à ses interlocuteurs est contrebalancée par la nonchalance, la mélancolie et la détresse qu’elle dégage une fois loin des regards. Ralentir c’est réfléchir à son sort et sombrer, donc de pérégrinations en train, voiture en passant par les vas et vient entre Paris et Le Mans, sa mère et Clarisse, Béatrice ne s’arrête jamais de se déplacer, déclamer ses pensées. L’arrière-plan manceau (Paris est encore plus furtif) n’a guère le temps d’exister pour notre héroïne pressée et Rohmer ne cède qu’avec parcimonie à ses velléités contemplatives. Le désintérêt, les manières empressées et l'art de se déroberd’Edmond empêchent les amorces d’atmosphères romantiques de s’installer, et le tempérament heurté de Sabine etouffe toute introspection qui la forcerai à regarder en elle, à se confondre avec le décor. 

C’est captivant, touchant et finalement assez cruel pour Sabine qui se heurte à un refus. La dernière rencontre et le refus d’Edmond est sans doute ce qui se fait de plus douloureux en matière de rejet. Ce n’est pas le rejet brutal qui fait mal mais qui est néanmoins explicite et immédiat. C’est le rejet fuyant, celui qui vous fait attendre, réfléchir et espérer en vain au fil des appels sans réponse. C’est le rejet doucereux dont les mots plein de précaution vous feront douter longtemps sur vous-même. C’est toutes ces émotions implicites et cruelles des jeux de l’amour qui se noue dans le captivant échange final entre Sabine et Edmond. Peut-être qu’au-delà des stratégies et des calculs, l’idéal ne se trouve pas si loin, comme un beau jeune homme avec lequel Sabine échange des regards timides en ouverture et en conclusion. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Potemkine

 

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