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jeudi 5 juillet 2012

Pietro Germi et la comédie à l'italienne - Charlotte Leclerc-Dafol


Pietro Germi est un cas d’école des surprenants mouvements de balancier de la cinéphilie au fil du temps. Germi fut un des cinéastes les plus célébrés de son temps, d’abord avec les succès commerciaux de sa période néoréaliste dont le sommet sera le mélodrame Le Disque rouge (1956). La reconnaissance se fera même internationale lorsqu’il effectuera une spectaculaire transition vers la comédie avec notamment un Oscar du meilleur film étranger pour son Divorce à l’italienne (1961) et la Palme d’or à Cannes pour Ces messieurs dames en 1966 (ex-aequo avec Un homme et une femme). En dépit de la polémique suscitée par les sujets de ces films, Germi bénéficiait plutôt des faveurs de la critique quand les œuvres des Risi, Monicelli ou Comencini étaient accueillies avec bien plus de circonspection par l’intelligentsia.


La tendance s’est totalement inversée depuis (autant au sein de la critique française qu’italienne), les cinéastes précités étant désormais considérés comme des maîtres de la comédie italienne quand Pietro Germi est maintenant oublié. Son décès prématuré pourrait en être la cause mais un Vittorio De Sica au parcours très proche (début néoréaliste, virage vers la comédie et en parallèle une carrière d’acteur) et disparu à la même période dispose lui d’une aura intacte. En Italie comme en France, les ouvrages consacrés à Germi sont rares et les films furent longtemps difficiles à trouver.

En 2009/2010, le cinéaste bénéficia d’une véritable redécouverte à l’occasion des ressorties de Divorce à l’italienne, Séduite et abandonnée et Ces messieurs dames. Le livre de Charlotte Leclerc-Dafol arrive donc à point nommé pour satisfaire cet intérêt ranimé pour Germi et concentrera précisément son étude sur cette trilogie comique qui consacra le réalisateur, même si certains rapprochements se feront avec d’autres de ses œuvres antérieures. Charlotte Leclerc-Dafol entame une étude méticuleuse où les trois films du cinéaste sont resitués dans leur contexte à des niveaux divers. L’aspect social notamment, au vu de la controverse des sujets abordés, tels que le crime d’honneur et l’interdiction de divorcer dans Divorce à l’italienne, le mariage « réparateur » et forcé de Séduite et abandonnée, le cadre sicilien de ces deux films étant délaissé dans Ces messieurs dames croquant les mœurs douteuses et hypocrites de la bourgeoisie de Trévise au nord de l’Italie. La riche documentation permet de resituer l’accueil des films par la critique italienne de l’époque et de voir se cristalliser les conflits idéologiques d’alors à travers l’interprétation et les éléments retenus selon les bords.

Se dessine donc une césure entre la presse associée à la Démocratie Chrétienne dont le pouvoir s’amenuise à travers une société en mutation, le Parti Communiste également en déclin mais toujours puissant lors des débats suscités par les films. L’auteure relie toujours intelligemment cette réflexion à la personnalité complexe de Germi. Chrétien pratiquant et convaincu, il s’oppose pourtant à voir la religion s’immiscer dans la politique. Anticommuniste féroce, il verra souvent des journaux associés au parti le soutenir (parfois par opportunisme). Quoiqu’il en soit, les deux entités sont largement moquées par Germi dans ses films, qui constituent un véritable véhicule militant propre à délivrer sa vision du monde et de ses travers. On brise aussi quelques idées reçues puisque tout en soulignant l’impact et les discussions suscitées par les films, l’influence en demeure limitée notamment l’autorisation au divorce accordée en 1974, soit treize ans après Divorce à l’italienne.

Charlotte Leclerc-Dafol replace ensuite Germi dans la réalité du cinéma italien d’alors, avec une nouvelle fois foule d’informations sur la réalité économique du marché, de la relation au producteur… Le revirement de Germi vers la comédie apparaît autant opportuniste (c’est le genre le plus populaire d’alors) qu’intelligent et pensé, puisque la bascule se fit lors de l’écriture de Divorce à l’italienne (mais également sur les conseils de son ami Mario Monicelli), avec pour conséquence une force plus grande encore du propos en la tirant vers l’ironie et la caricature plutôt que le pensum sérieux. Une nouvelle fois, on constate la finesse de Germi conscient d’avoir un impact plus fort pour ses idées en visant une audience plus large dans un genre très prisé. Ces idées doivent être servies par un spectacle haut de gamme et l’auteure détaille donc minutieusement l’art de Germi, de l’écriture millimétrée à la mise en scène précise et étudiée en passant par le découpage rigoureux.

Le délicat équilibre entre l’ironie et le drame (Séduite et abandonnée où l’on passe du rire aux larmes sans prévenir), le timing comique imparable et une mise en scène inventive forment des composantes des plus abouties dans la trilogie de Germi. Le réalisateur est d’ailleurs dans une remise en question constante comme le montre Ces messieurs dames qui délaissait le prolétariat et le cadre sicilien rugueux pour la sophistication de la bourgeoisie de Trévise. L’auteure soulignera ainsi par moult éléments et propos de Germi ou de ses collaborateurs la manière dont il jonglait entre néoréalisme d’antan et exagération servant l’humour (les situations traitées dans les films siciliens sont issues d’une réalité certes mais inspirées de cas extrême du propre aveu de Germi) mais aussi et surtout le message qu’il cherche à délivrer, les anomalies qu’il veut dénoncer.

Tous ces éléments et cette réflexion sont bien sûr plus approfondis et rigoureux dans l’ouvrage qui s'avère passionnant de bout en bout et devrait constituer à coup sûr un jalon important pour celui souhaitant affiner la connaissance de ce passionnant artiste que fut Pietro Germi.

Le livre est paru aux éditions L'Harmattan et tout les films de Germi évoqués ont déjà été traités sur le blog.

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