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mardi 11 juin 2013

Film d'amour et d'anarchie - Film d'amore e d'anarchia, Lina Wertmüller (1973)


La tenancière d’une maison close à Rome, Salomé de Bologne, accueille un soi-disant cousin qui est en réalité un camarade anarchiste. Ce dernier, un simple paysan nommé Tonino, est chargé de préparer un attentat contre Mussolini. Il ne va pas tarder à s’amouracher d’une des pensionnaires, Tripolina, qui cherche à le détourner de sa mission. Tonino se retrouve alors tiraillé entre ses idéaux politiques et son histoire d’amour contrariée.

Lina Wertmüller avait rencontré quelques succès d'estime, essentiellement locaux en début de carrière durant les 60's (après avoir été notamment l'assistante de Fellini sur 8 1/2) mais ce n'est qu'en 1972 (après avoir abandonnée quatre ans la réalisation) avec Mimi métallo blessé dans son honneur qu'elle rencontra enfin un vrai plébiscite critique et public lui ouvrant les portes du marché international. Elle exprimait pleinement dans ce film ses velléités anarchistes où à travers une satire des mœurs siciliennes elle dénonçait le machisme régnant au sein de la société italienne. Film d'amour et d'anarchie poursuit cette embellie de la réalisatrice et explore à nouveau ces thèmes à travers ce croisement de drame et de comédie historique nous plongeant en pleine ère du fascisme.

 Le film s'inscrit ainsi dans la vague de tous ces films italiens de l'époque ayant pour cadre le fascisme afin d'évoquer de manière détournée l'inquiétant attrait de cette idéologie par la jeunesse d'alors (Le Jardin des Finzi Contini (1970) de Vittorio De Sica) et bien sûr les années de plombs où l'activisme extrême des militant plongeait le pays dans le chaos (Chronique d'un homicide (1972) de Mauro Bolognini explorant magnifiquement la question). Lina Wertmüller délivre là une œuvre puissante, lucide et romanesque où le grand mélodrame se dispute à la farce.

Le titre du film résume clairement l'impasse dans laquelle va se trouver notre héros Tonino (Giancarlo Giannini). Modeste paysan révolté par le meurtre de son meilleur ami anarchiste froidement abattu dans le dos par les carabiniers, le désir de vengeance va lui faire épouser la cause. Il est envoyé à Rome dans une maison close où la prostituée Salomé (Mariangela Melato) sera son contact dans la préparation d'une tentative d'assassinat de Mussolini.

Il est pourtant peu à peu détourné de sa mission lorsqu'il tombera amoureux d'une des prostituées de la pension, la belle Tripollina (Lina Polito). Lina Wertmüller va dans un premier temps user d'une forme d'excès pour figer chacun des personnages dans son monde. Giancarlo Giannini, tout entier dévoué à son destin évoque par son allure un détonant croisement entre l'exalté, l'idiot et le plouc innocent.

Son jeu tout en retenue interroge sur ses motivations (les raisons de son engagement n'étant clairement dévoilé que vers la fin), les airs ahuris, l'allure gauche et la transformation physique effectuée par Giancarlo Giannini (teint en roux et couvert de tâche de rousseur renforçant ses airs candides) le rendant insaisissable. Simplet ou vrai anarchiste, rien ne semble vouloir l'écarter de sa route, à peine une galipette avec l'extravagante Salomé.

Cette dernière magnifiquement incarnée par Mariangela Melato (déjà de l'aventure Mimi métallo blessé dans son honneur) incarne quant à elle toute la vulgarité associée au lupanar et à ses occupantes. Lina Wertmüller fait donc multiplier le défilé lascif des prostituées, leurs langages fleuris et leurs tenues racoleuses, le tout culminant lors d'une scène de repas épique où les insultes pleuvent.

Dans ces mondes semble-il cloisonnés, un sentiment moins obtus que la cause anarchiste, moins intéressé que le commerce du corps va pourtant naître. La fange que représente la maison close et l'aveuglement de la cause politique s'effacent progressivement avec le rapprochement inattendu entre Tonino et Tripollina. Lina Wertmüller capture ce sentiment naissant avec une délicatesse infinie, saisissant un long échange de regard entre eux alors que la maisonnée pousse la chansonnette puis lors d’un long échange en campagne où les masques tombent. Tripollina use de sa séduction la plus agressive pour provoquer la réaction une réaction machiste qu'elle connaît bien (et lui fera passer le trouble qu'elle ressent) mais c'est le moment pour Tonino de dévoiler enfin l'être sensible qui se cache sous l'activiste simplet.

Une scène d'amour magnifique achève de sceller ce lien si délicatement amené par la mise en scène inspirée de Lina Wertmüller. Cette façon d'aller au-delà de la surface, de dévoiler l'humain sous l'idéologie et le milieu ne s'applique pas à la vision du fascisme synonyme de toutes les tares de cette société. Le dignitaire fasciste joué avec excès par Giacinto Spatoletti est ainsi une caricature grotesque du Duce multipliant les poses bravaches et les envolées machistes célébrant la virilité toute puissante du mâle italien.

La réalisatrice accentue l'idée par la symbolique en faisant déambuler le personnage autour de monuments fascistes aux accents phalliques ou affichant de grands personnages historiques auxquels s'identifie Mussolini.

Cette ouverture est malheureusement brève tant l'amour ne peut totalement surmonter les fêlures ayant conduit à cet engagement. Ce même machisme entrave finalement aussi Tonino ne pouvant renoncer à son attentat dont il a besoin pour enfin se sentir "homme", lui qui se sera constamment dérobé n'est pas loin de ce qu'il combat lors d'une explosion de colère finale.

C'est chez les femmes que repose finalement la sagesse car n'obéissant pas à cette logique de démonstration de force, Salomé renonçant à sa haine et compréhensive durant les dernières séquences et bien sûr Tripollina (Lina Polito ses traits juvéniles, son jeu expressif et ses allures de stars du muet dégage une belle fragilité) prête à tous les sacrifices. C'est donc dans l'urgence, dans l'instant que le film peut déployer sa fibre romanesque.

La première scène d'amour est ainsi interrompue par l'appel pressant du fasciste, Tonino s'interpose brièvement dans le défilé de clients de Tripollina (filmée comme une scène de marché par Wertmüller) et bien sûr les deux derniers jours avant l'attentat offre une attente fébrile aux deux amants.

Longtemps figé dans la maison close (si ce n'est la sortie avec le fasciste) le cadre daigne s'aérer, Lina Wertmüller dévoilant une inspiration picturale impressionniste (on pense à Toulouse Lautrec lors de la grande scène de défilés des prostituées) dans des cadrages somptueux (belle photo vaporeuse de Giuseppe Rotunno et une direction artistique flamboyante de Gianni Giovagnoni. Magnifique score également de Nino Rota et Carlo Savina (dont un des thèmes a dû plus qu'inspirer Metallica pour l'introduction de son Nothing Else Matters).

Dans cette époque troublée (celle de l'intrigue comme celle de la production du film), cet attrait des extrêmes rend tous autres liens éphémères et voués à l'échec. L'inutile sacrifice final, illustrant le caractère vain de ces attentats plus valorisant pour le terroriste passé à la postérité pour son acte que la cause.


Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo


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