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lundi 5 août 2013

Moonrise Kingdom - Wes Anderson (2012)


Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.

Après avoir su si bien dépeindre l’inaptitude de grands enfants au monde des adultes, Wes Anderson inverse les points de vue pour exprimer cette même idée avec ce qui est sans doute son plus beau film. Pétris de traumas et de névroses, les adultes cherchant à conserver leur innocence et une âme rêveuse sont souvent cruellement rattrapés par la réalité chez Wes Anderson. Le réalisateur retourne ainsi aux sources de cette candeur avec ce Moonrise Kingdom bercé de ce parfum d’enfance à travers la romance de son couple juvénile.

Dès la magistrale scène d’ouverture, enfance et âge adulte s’entrecroisent avec ses suites de travelling et de mouvements de caméras verticaux traversant cette demeure semblable à une maison de poupée tandis que la bande-son illustre ce délicat équilibre entre ludique (l’initiation aux instruments d’orchestre de l’extrait de The Young Person's Guide to the Orchestra de Benjamin Britten) et parfum tragique avec le pesant thème de Purcell ainsi décortiqué.  

Le fait de situer l’intrigue sur une île et en 1965 illustre la volonté d’Anderson de créer une sorte de monde magique et désuet hors du temps, autant dans la passion naïve de ses héros que dans la société stricte où ils vivent. Suzy (Kara Hayward) et Sam (Jared Gilman) sont les dignes petits frères et sœurs de la Margot (Gwyneth Paltrow) de La Famille Tennenbaum (2001). 

Tous deux sont trop anormaux, rêveurs et créatifs, hors des moules bien établis et étrangers dans leur propre famille quand ils ne sont tous simplement pas orphelin comme Sam. Face leur excentricité, ils ne rencontreront que l’incompréhension (Suzy découvrant l’ouvrage sur les enfants perturbés que consultent ses parents, la famille d’accueil refusant de reprendre Sam et une action sociale n’ayant que la répression des électrochocs à proposer) et c’est tout naturellement nos deux asociaux vont se reconnaître et tomber amoureux lors d’une scène de coup de foudre d’un charme confondant. Leurs but maintenant, s’offrir un moment intime et inoubliable loin de ce monde qui n’a jamais su les comprendre. 

Tout cela est progressivement dévoilé dans une remarquable introduction où nous est présentée de manière décalée cet univers trop organisé, trop étriqué (le camp de scouts et son travelling accompagnant l’inspection du chef Edward Norton homme enfant typique de Wes Anderson) tandis que Sam et Suzy se découvrent et s’aiment en pérégrinant à travers la nature jusqu’à trouver leur havre de paix, à l’autre bout de l’île, cette fameuse plage oubliée « Goulet de marée au mile 3.25 » qu’ils vont rebaptiser Moonrise Kingdom. Wes Anderson trouve le ton idéal pour nous attacher à ces enfants et leur romance. 

Le décalage est constant entre leurs traits enfantins et une détermination toute adulte, leur bizarrerie et amour l’un pour l’autre leur confèrent une distance sur le monde à travers un cocon et une communion qu’ils ne souhaitent pas voir brisés. La découverte des premiers émois sur la plage est ainsi une petite merveille, la passion est authentique tout en ajoutant toujours la petit touche amusée nous rappelant le jeune âge des amoureux (Suzy s’excusant et déclarant que sa poitrine est amenée à pousser).  

Les deux acteurs sont parfaits, faisant preuve d’une conviction sans faille où Anderson n’en fait pas des adultes dans des corps d’enfants mais des amoureux sûrs de leurs sentiments. Le réalisateur en fait des enfants ordinaires aux visages poupins tout en les caractérisant avec son sens inné du détail qui en fait de véritables petites icônes. La tenue de scout de Sam, la pipe qu’il fume avec assurance joue de ce côté acidulé tout comme la robe rose de Suzy, l'ombre à paupière turquoise lui servant de maquillage et ses jumelles qui la quitte jamais.

Cette facette joue autant pour dépeindre leur monde intérieur (les livres que lit Suzy dont les couvertures et les passages furent spécifiquement créés pour le film) que pour magnifier leurs scène communes : la photo et le zoom façon scopitone avant leur plongeon dans le lac, le travelling qui les suit se prélassant sur la plage ou encore l’irruption fort à propos de Françoise Hardy et son Temps de l’amour.

Les adultes s’étant perdu en chemin et ayant renoncés à tout offre un contrepoint cruel à cette délicieuse romance. Le couple légitime Bill Murray/Frances McDormand n’a plus que des questions professionnelles à échanger dans le silence de leur chambre à coucher et celui illégitime entre Bruce Willis et Frances McDormand illustre ce même renoncement à travers des échanges ternes et sans passion. Jamais Suzy et Sam n’abandonneront ainsi leurs rêves et même après avoir été capturés relanceront la course poursuite pour ne jamais être séparé. 

Wes Anderson laisse définitivement le rêve contaminer son film dans la dernière partie et on ressent l’influence énorme qu’a eue son échappée dans l’animation avec Fantastic Mr Fox (2009). L’esthétique de Moonrise Kingdom semble en effet tout droit sortie d’un livre d’enfant à la Roald Dahl justement , le peu de raccords et les mouvements de caméra semblant constamment comme balayer les illustrations d’une page à l’autre. La palette de couleurs à dominante jaune et verte et la photo teintée de  Robert D. Yeoman ajoutent à cette dimension rêvée et onirique.   

Nous sommes dans la grande aventure désuète à la Enid Blyton et revenu au temps de la Bibliothèque Rose pour des péripéties de plus en plus extravagantes. La foudre, la tempête et les flots ne pourront pas séparer Suzy et Sam, pas même un antagoniste rouquin malveillant (rappelant le Rat de Fantastic Mr Fox dans sa fonction dans le récit) et c’est l’adulte le plus conscient de ce qu’il a perdu (Bruce Willis merveilleux de vulnérabilité, son meilleur rôle récent) qui saura résoudre le conflit dans une merveille de final alternant mélodrame et imagerie cartoonesque. 

L’épilogue sobre et toujours aussi romantique laissera au spectateur un sourire béat tout en distillant un sentiment nostalgique sur un fondu enchaîné entre une peinture puis la vraie plage du Moonrise Kingdom. Les révolutions culturelles à venir feront de la singularité de nos amoureux un atout, mais ce doux parfum d’innocence de leurs aventures de l’été 1965 restera elle indélébile. Certainement le plus beau film de 2012 et le chef d’œuvre de Wes Anderson.



Sorti en dvd zone 2 et en blu ray chez Studio Canal

3 commentaires:

  1. Je partage avec vous le sentiment que son escapade du côté de chez Roald Dahl a été profitable à Wes Anderson, et l'a encouragé à cette sorte de retour aux sources qu'est Moonrise Kingdom; c'est ce que j'avais essayé d'exprimer dans cette petite chronique: http://tororoshiru.blogspot.fr/2013/02/a-little-electronic-metronome-sets-time.html.

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  2. Bravo pour votre billet ça donne très envie de lire du Steven Millhauser ! Pour vous ça concerne plus tout son cinéma moi c'était plus au niveau de "A bord du Darjeeling" qu'Anderson s'était un peu mis à ronronner et effectivement "Fantastic Mr Fox" a complètement redynamiser son imaginaire et sa manière de filmer.

    Son sens du détail, son fétichisme des objet et le côté vintage faisait vraiment merveille dans l'adaptation de Roald Dahl et il a enfin (c'était plus intermittent avant même dans ses meilleurs films) réussi à retranscrire cette énergie dans un film live avec "Moonrise Kingdom".

    Et tout cela en maintenant une vrai émotion à fleur de peau (alors que ce fétichisme amenait presque de la froideur au bout du compte dans "Rushmore") puisque tout ce sens du détail souligne constamment ce monde de l'enfance. Il a vraiment réussit à transcender sur ses 2 derniers films toutes les qualités qui font son cinéma.

    Je parlais là de Fantastic Mr Fox justement

    http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2013/07/fantastic-me-fox-wes-anderson-2009.html

    Et là de la Famille Tenenbaum où un lecteur a fait un rapprochement très intéressant entre l'univers de Wes Anderson l'oeuvre de J.D. Salinger

    http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2013/06/la-famille-tenenbaum-royal-tenenbaums.html

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  3. Donner envie de lire Millhauser? Tant mieux, c'était un peu ça l'idée!
    Votre réaction me fait plaisir.
    Bien que ce billet ait été rédigé dans l'ambiance d'euphorie résiduelle laissée par le visionnage de Moonrise Kingdom (j'espère que cela se devine!), j'ai donné plus de place à Milllhauser qu'à Anderson: si le premier a une solide base de fans (et ce n'est sûrement pas Moonrise Kingdom qui lui en fera perdre) je trouve qu'on ne lit pas assez le second.

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