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jeudi 3 novembre 2016

Dumbo - Ben Sharpsteen (1941)

Par un beau matin de printemps, une cigogne livre un nouveau-né à Madame Jumbo, une femelle éléphant pensionnaire d'un cirque itinérant. A sa grande surprise, sa progéniture arbore des oreilles démesurément grandes, ce qui lui vaut d'être surnommé Dumbo par ses congénères méprisants. Rejeté de tous, le pauvre animal trouve dans une petite souris malicieuse une fidèle alliée, qui l'aidera à transformer ce handicap en atout.

Dumbo est le quatrième des cinq grands classiques fondateurs qui façonnèrent l’identité des studios Disney. L’exigence et l’ambition de Walt Disney avaient considérablement rallongés les délais de production et fait explosé les budgets de chaque film. Si cela avait mené à un triomphe commercial sans précédent pour Blanche Neige et les Sept Nains (1937), Pinocchio (1940) et Fantasia (1940) à la fois trop sombres et expérimentaux sous leurs prouesses techniques rencontreraient une première exploitation mitigée – notamment à cause de la pertes des recettes d’une Europe entrée dans la Deuxième Guerre Mondiale. Parallèlement, la production de Bambi entamée juste après Blanche Neige ne s’enlisait du fait des nombreuses recherches et innovations exigées et le film ne sortirait qu’en 1942. C’est donc un studio Disney exsangue financièrement qui se lance sur le projet Dumbo où la volonté est de renouer avec le succès tout en signant un film moins couteux. 

Cela ne signifie pas pour autant moins ambitieux et l’épure narrative, esthétique et la personnalité simple de son héros font pleinement partie du projet artistique de Dumbo. Cela vient notamment du matériau originel puisque l’histoire de Dumbo, écrite par Helen Aberson et illustrée par Harold Perl, fut publiée en 1939 par la société Roll-a-Book sous forme de comics trip déroulant accompagnant des boites de céréales. Un collaborateur fera connaître l’œuvre à Walt Disney qui en acquiert les droits et en confie le scénario à John Grant et Albert Hurter en vue dans un premier temps d’en tirer un court-métrage. Les deux auteurs ont d’autres ambitions et sauront titiller la curiosité de Walt Disney en lui délivrant parcimonieusement le scénario, toujours découpé en épisodes à l’issue critique incitant à vite connaître la suite. La méthode fonctionnera au point d’en tirer le long-métrage sur lequel reposeront les espoirs de renouveau du studio.

L’ensemble du film de la construction du film fonctionne sur cette logique initiale de comics trip, chaque séquence constituant un moment isolé en soi dont le seul fil conducteur sera l’envol concret et symbolique de Dumbo. Les compositions de plans et cadrages évoquent ainsi la simplicité de ces planches de comics strip, enrichie des éléments amenés par les artistes Disney. La grâce délicate domine lors de l’ouverture si naïve où les cigognes déposent leurs progénitures à chacun des animaux du cirque. Les moments chaleureux où bébé tigres, girafes et autres hippopotames découvrent leurs monde et se pelotonnent pour la première fois auprès de leur parent enchantent magnifiquement, tout comme la détresse de la mère de Dumbo de ne voir rien venir. Un aspect plus cartoonesque est subtilement introduit pour présenter Dumbo avec une cigogne bien moins gracieuse (animé par Art Babitt maître pour ce genre de caricature) pour l’amener à sa mère avec du retard. Tout ici repose sur l’émotion, les artistes fuyant les laborieuses études morphologiques qui retardèrent la production de Bambi. L’expressivité du regard de Dumbo, la vulnérabilité dégagée par son allure complexée et sa carrure chétive face aux mastodontes de son espèce le rendent immédiatement attachant. 

Dans l’idée on retrouve l’approche de Pinocchio où Disney avait éliminé les caractéristiques du pantin pour mettre en avant le petit garçon dans le design de son personnage et il en va de même ici avec un Dumbo juvénile, muet et à l’attitude fuyante du fait de ses grandes oreilles. Si la mère est conçue sur un même anthropomorphisme bienveillant, les autres éléphantes de la troupe fonctionnent elle sur le modèle comique que le segment La Danse des heures de Fantasia. On retrouve cela lors de la séquence de cirque où elles devront effectuer un périlleux numéro d’équilibriste voué à la catastrophe. Cette disgrâce physique se conjugue à celle morale puisqu’elles ne cesseront de moquer et rejeter Dumbo. Là encore une idée visuelle simple résume ce rapport douloureux avec ce plan fixe évocateur des pachydermes tournant le dos à la silhouette minuscule de Dumbo pour bien lui signifier sa différence. La souris Timothée seul soutient moral de Dumbo fait ainsi office de simili Jiminy Crickett, les auteurs se renouvelant en en faisant une figure moins moralisatrice et surtout encourageante pour notre héros avec un amusant rôle d’agent artistique.

L’épure du film en fait une œuvre plus statique, loin de la furie animée des séquences les plus virtuoses de Pinocchio et Fantasia. Lors des séquences où le train transporte la troupe d’une ville à l’autre, le mouvement fonctionne plus sur la composition de plan, le découpage et la lumière plutôt que l’animation en elle-même. Les plans d’ensemble reste relativement figé, la richesse du décor, la saturation de couleur et le seul mouvement du train dans l’image créant l’énergie de la scène. Pour une même séquence de voyage ferroviaire mais nocturne cette fois, la contre-plongée et le jeu d’ombre saisissant la locomotive en sortie de tunnel offre un moment évocateur sans profusion d’effets. La nature de bête de somme des animaux du cirque et une association à l’esclavage rendent tout aussi puissant la scène le chapiteau est laborieusement mis en place, sous une pluie battante et porté par le thème pesant de Oliver Wallace. 

C’est dans le déploiement flamboyant de cruauté que cette économie de moyen est la plus efficace. Ce sera d’abord la cauchemardesque scène où Dumbo est livré en pâture à des clowns le faisant tomber de plusieurs mètres de hauteurs, les visages grimés prenant des contours terrifiant pour notre héros tandis que le cadre du numéro devient un espace étouffant et claustrophobe (le public invisible à l’image mais dont les rires fusent de toutes par, les clowns bondissant empêchant tout échappatoire). La terreur s’exprime sous un jour moins excessif mais tout aussi terrifiant par la suite avec ces ombres chinoises où les clowns quittent leur costumes de scène en ricanant bruyamment.

Figure muette, brimée et impuissante, Dumbo aura enfin droit à un court moment de réconfort lors d la somptueuse scène de berceuse Mon tout petit (Baby Mine), inoubliable ritournelle prenant un tour universel pour tous les enfants meurtris venus se réfugier dans les bras de leur mère. Séparés par les barreaux d’une cage, Dumbo ne peut se blottir contre sa mère que l’on ne filme pas chantant mais le refrain semble envahir la bande-son et l’espace par la grâce de la mise en scène pour baigner notre héros de cette chaleur maternelle. L’orgie filmique de la scène des éléphants roses semble presque déplacée après ce moment de grâce et constitue presque un film dans le film. On retrouve de façon très inventive mais néanmoins simplifiée les jeux entre les sons et les formes de Fantasia, avec un tourbillon de sonorités jazzy introduisant avec une folie certaines les contours toujours plus délirant d’éléphants dansant dans un enchevêtrement éblouissant – la chute où les éléphants roses deviennent les nuages du petit matin est une idée visuelle somptueuse.

Cela amorce un final plus enjoué, notamment avec la rencontre des corbeaux moqueurs. Ward Kimball dans son animation des corbeaux s’inspire de la gestuelle des Jackson Brothers groupe de danseur de claquettes noirs et plus globalement de la mouvance zoot des années 30 dans le phrasé et les attitudes des volatiles. Ce sera à postériori la cause d’accusation assez injustifiée de racisme, d’autant que les corbeaux dans un premier temps moqueur serviront de mentor à Dumbo pour son premier envol. La durée réduite (64 minutes ce qui en fait l’un des Disney les plus courts) pourrait laisser croire à une intrigue expédiée mais cette simplicité de ton amène le triomphe final de Dumbo de façon limpide. L’un des moments les plus éprouvants du film est rejoué en partie pour faire jubiler le spectateur par son détournement heureux où Dumbo altère l’espace, fait disparaître ses adversaires et le toit du chapiteau, manière métaphorique de se délester de ses complexes. Le film sera d’ailleurs la source d’un concept de psychanalyse, « l’effet Dumbo » où un objet auto-persuade le sujet de capacités dont il se croyait incapable, ici avec la plume noire magique aidant à l’envol. 

Le film est achevé tout juste quelques jours avant la grande grève syndicale qui agitera le studio et sera une des dernières démonstrations de force des artistes pionniers du studio (Art Babitt claquera la porte peu de temps après notamment). Ce découpage en saynètes quasi indépendantes, cette simplicité du trait et du ton font d’ailleurs de Dumbo une sorte d’extension en long-métrages des légendaires Silly Symphonies, premiers faits d’armes et terrain d’expérimentations du studio. Après la sortie de Bambi l’année suivante plus rien ne sera comme avant, la formule prendra place, l’exécution se fera plus industrielle et Walt Disney se montrera moins impliqué même si la magie perdurera dans d’autres réussites.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Disney 

 

2 commentaires:

  1. Oui c'est intéressant de placer le film dans son contexte de production. Je te rejoins tout à fait dans l'idée d'une narration épisodique, et le mélange entre pur burlesque et émotion fonctionne bien. Après je trouve que sa simplicité et son côté "prolongement des Silly symphonies" c'est quelque chose qu'on trouvera encore dans Cendrillon, au risque de paraître totalement hors-sujet (les souris m'insupportent).

    E.

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    1. Oui le matériau original et la transposition judicieuse des scénariste se prête mieu à ce type de narration que dans d'autres Disney. Je pense qu'on trouve aussi un peu de ça dans Pinocchio où dans le roman de Collodi chaque chapitre était prétexte à une petite leçon de morale.

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