Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 7 septembre 2010

Lettre d'une Inconnue - Letter from an Unknown Woman, Max Ophüls (1948)


Un célèbre pianiste vieillissant reçoit un jour une lettre d'une jeune femme inconnue de lui, Lisa Berndle. Celle-ci lui retrace l'amour qu'elle a éprouvé secrètement pour lui depuis son enfance.

Pour son second film américain, Max Ophüls réalisait un authentique chef d'oeuvre avec cette adaptation de Stefan Zweig. Alors que pullulent les adaptations d'autres oeuvres de Zweig comme le fameux 24h dans la vie d'une femme la transposition de cette nouvelle ne doit son existence qu'à l'obstination du producteur et ancien agent William Dozier, véritablement obnubilé par l'oeuvre. Il s'était jusque là confronté à l'obstacle de la censure tant le contenu du texte comportait d'élément scandaleux pour l'époque (adultère, amour et enfant illégitime). Devenu un des pontes de Universal et ayant lancé sa société de production Rampart, il obtient enfin le pouvoir et les moyens de réaliser son rêve, même s'il doit en partie dénaturer le matériau originel. Parmi les grandes modifications, l'écrivain devient musicien, le final tout en restant aussi pathétique s'avère moins scabreux (en plus de ne pas la reconnaître Stefan glissait quelques billets à Lisa après avoir consommé leur nuit d'amour) mais Ophüls et son scénariste Howard Koch parviendront à conserver l'essentiel malgré les obstacles.

Mon existence n'a tenue qu'aux moments passé avec vous... Cette phrase lu de sa défunte dulcinée par Louis Jourdan résume parfaitement le thème et la construction du film. D'un amour distant, non avoué et à sens unique comme il en existe tant, Ophüls dépeint le drame d'une vie entière, le récit s'articulant autour des trois grandes rencontres entre les deux héros qui ne feront que ce croiser: L'adolescente chétive face au beau musicien séducteur et plein d'avenir, la belle jeune femme enfin digne de son idéal pour une brève romance puis la femme mariée et mère prête à tout risquer pour le prodige déchu. Ophüls capte parfaitement la dimension littéraire à travers la narration en voix off, ses mouvements de caméra majestueux et la reconstitution rêvée du Vienne de 1900 illustrant la puissance du souvenir idéalisé et romantique.

Joan Fontaine est extraordinaire, passant de l'adolescente de 15 ans à la femme mature sans qu'on trouve à y redire, sa beauté triste exprimant parfaitement le fol espoir auquel elle s'accroche constamment. Louis Jourdan (amené à se spécialiser dans ce type de rôle de séducteur lâche et destructeur malgré lui comme La Flibustière des Antilles ou Madame Bovary) dans son premier grand rôle hollywoodien incarne à la perfection ce bellâtre égoïste, sa personnalité assombrissant chacune des différentes parties du film.

Introduisant une énième conquête dans sa demeure il brise le coeur de la jeune Lisa venu le voir une dernière fois dans les escaliers, et si plus tard elle sera à son tour introduite chez lui (Ophüls reprenant le même angle de la caméra que celui de la position de Lisa des années plus tôt) la soirée romantique qui précède aura distillé des signes avant coureur du désastre. La fleuriste à laquelle Stefan achète un rose pour Lisa le nomme Mr Brand en client habitué et lors du dîner au restaurant il aura chargé un ami de le décommander du rendez vous auprès d'une autre conquête le même soir. La magie opère néanmoins par intermittences car tout frivole qu'il soit Stefan semble sincère durant ces cours instants, tel ce passage dans le train de foire faisant voyager le couple à travers une Europe dessinée et surtout cet fondu au noir magnifique sur le fougueux baiser menant à leur nuit ensemble.

Tout ces éléments atteignent leur apogée durant la terrible conclusion. Lisa toujours aussi éperdument amoureuse est prête à risquer mariage et situation pour enfin vivre sa passion mais le frivole Stefan ne la reconnaissant pas la traite comme une conquête de plus (le terrible as usual qu'il lance à son domestique lorsqu'il commande à dîner est terriblement cruel) et lui brise le coeur une ultime fois.
Le retour au présent avec ce ce lent mouvement de caméra vers le visage de Jourdan se souvenant enfin de ce visage qui a accompagné sa vie, porté par la magnifique musique de Daniel Amfitheatrof est d'une immense puissance mélodramatique. Conscient de s'être détourné d'un amour pur et sincère pour une existence légère et futile, Stefan va finalement au devant duel dont il se défilait, conscient de mériter son sort. Echec à sa sortie la faute à une distribution maladroite (en double programme avec un mauvais film) le film est aujourd'hui considéré comme le sommet de la période américaine de Ophüls.


Sorti en dvd zone 2 français dans une belle édition chez Wild Side


7 commentaires:

  1. Cela fait un moment que je ne suis pas passée par ici, et j'ai accumulé beaucoup de retard...

    Encore une adaptation à rajouter à la liste des films que je dois voir, si je comprends bien ? ;)

    Je n'aime pas trop la nouvelle de Zweig qui sert de point de départ, même si je reconnais qu'elle est très bien écrite, mais je suis sans doute la seule personne au monde à ne pas être totalement emballée par Zweig à cause de ce que je perçois chez lui comme une misogynie latente...

    Une femme qui se meurt d'amour aussi longtemps pour un bellâtre qui n'en vaut pas la peine ? Ridicule ! Et Zweig d'en rajouter dans le mélo, avec "l'enfant de l'amour" qui décède à la fin, bien sûr... tout ça déguise mal une certaine condescendance.

    Mais en général, quand je dis ça, personne n'est d'accord avec moi, et peut-être n'échapperez-vous pas à la règle. ^^

    J'espère au moins que Joan Fontaine n'est pas aussi larmoyante que dans "Rebecca" !

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  2. Hello Popila ça faisait longtemps oui ! Sinon je peux comprendre ce sentiment c'est un peu dans une certaine tradition littéraire de voir des femmes s'amouracher de goujats absolus (d'ailleurs dans l'adaptation de "Ambre" dont j'ai parlé ils n'ont pas osé conserver cette facette du livre ça dépend de la tonalité voulue pour l'adaptation).

    Cet aspect ne disparait pas complètement du film mais la mise en image d'Ophüls et la prestation de Joan Fontaine font malgré tout fonctionner l'émotion. Par contre si Joan Fontaine est trèèèèèèèès lamrmoyante sans doute plus encore que dans "Rebecca" ^^

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  3. Aaaahh, noooon ! J'aurais cru la chose impossible.

    Pour Max Ophüls, alors. ;)

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  4. chez moi, c'est Max Ophuls qui ne passe pas.Je dois avoir un ventricule gauche à l'arrêt.
    Avant de me séparer du coffret et m'assurer que j'ai raison, j'ai revu celui qui passe pour le chef d'oeuvre incontesté : LES BOUCLES D OREILLE DE MME DE … et pour la deuxième fois je me suis endormie au milieu du film. Désespérant de ne jamais réussir à connaître le fin mot de l'histoire, je viens de la lire…
    C'est en somme du marivaudage, mais traité sans humour, de façon conventionnelle, dans un monde conventionnel qui garde ses secrets d'alcove bien cachés. Danielle Darieux est trop sérieuse. Dépourvue de son humour, elle perd beaucoup de charme.
    Tous ces acteurs sont trop vieux pour la farce qui est l'enjeu du film.

    JOAN FONTAINE
    se voit toujours confier des rôles de femme immature
    (SOUPÇONS, REBECCA, LETTRE D UNE INCONNUE), impressionable, impressionnée: cela tient sans doute à l'enfance, passée à côté de Olivia de Havilland, née femme forte (L HERIITIERE, HUSH, HUSH, SWEET CHARLOTTE) pourtant effacée dans
    GONE WITH THE WIND, où elle partage avec Leslie Howard un raffinement dont sont dépourvus ici Clark Gable et Viivian Leigh.

    Beaucoup de petites filles ont admiré, voire aimé en silence des images fictives de prince charmants

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  5. Il faut rendre à César ce qui est à César.
    Les BOUCLES D OREILLE DE MME DE …tient du marivaudage dans la première partie et je ne sais pas pourquoi je n'ai pas pu prendre De Sica au sérieux, voyant en lui un"womanizer" (homme à femmes). Alors qu'il s'agit pour cette femme frivole d'une véritable histoire d'amour partagée et qui se termine dans la souffrance, près d'un mari aveugle, et la mort pour les deux amants. Le mari a cherché un prétexte pour se dire offensé (par des propos insignifiants) a proposé un duel et, bon tireur, tuera De Sica d'une seule balle.
    Danielle Darieux venue en catastrophe sur les lieux, perd connaissance et meurt. C'est finalement très beau pour qui a des yeux tout neufs et aucun a priori.

    Tout le monde peut se tromper (Nobodu's perfect !)

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  6. C'est bien petite remise en question d'un commentaire à l'autre ^^. Par contre quand même évitez de raconter toute la fin du film, pensez qu'il y a des lecteurs de passage qui n'ont pas vu "Madame De" et à qui vous gâchez un peu le plaisir avec votre commentaire, attention au spoiler ;-)

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  7. Je me suis pourtant dit, attention
    "spoiler", mais disant qu'on passait du marivaudage à la tragédie, je ne savais pas comment traduire ce passage de la bagatelle à l'amour véritable -
    intrigue qui fait toute la beauté du film… I'll be careful the next time !

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