Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 30 novembre 2010

Brève Rencontre - Brief Encounter, David Lean (1945)

Laura Jesson, une femme mariée, se rend tous les jeudis à Milford, dans la banlieue londonienne, pour effectuer quelques achats. Elle rencontre Alec Harvey, un médecin marié également. Tous deux vont s'éprendre l'un de l'autre et vivre une folle passion...

Revoir Brève Rencontre permet de rétablir, si besoin était, quelques vérités au sujet de David Lean. Aujourd’hui unanimement célébré pour ses grandes fresques épiques comme Lawrence D’Arabie ou Le Pont de la rivière Kwai, on en oublie parfois le grand cinéaste de l’intime qu’il fut. Les cadres grandioses de ses épopées ne servent au final qu’à dresser des portraits fins d’hommes et de femmes pris dans le tourbillon de la grande Histoire. Parmi ses films les plus romanesques, La Fille de Ryan et Docteur Jivago abordaient en partie un des thèmes fondamentaux de Brève Rencontre : l’adultère. Ce dernier est le premier film qui fit la renommée internationale du réalisateur. Dans un cadre plus modeste et avec des personnages plus « ordinaires », Lean y déployait déjà toute la puissance dramatique qui allait faire la réussite de ses futurs projets monumentaux.

Un buffet de gare comme tant d’autres, un couple consomme en silence. Ils sont bientôt interrompus par une connaissance de la femme, une vieille anglaise bavarde. L’homme doit prendre son train et les quitte bientôt, après un geste discret et amical adressé à la dame. Un moment presque anodin mais qui, revu du point de vue l’héroïne à la fin du film, va s’avérer totalement bouleversant. Cette entrée en matière va démontrer ainsi toute la portée émotionnelle du parti pris choisi par les auteurs.

Le film est adapté d’une pièce de Noel Coward, dramaturge renommé et accessoirement homme à tout faire du monde du spectacle anglais d’alors. Il transpose lui-même son oeuvre pour le grand écran, tout en conservant nombre d’idées typiquement littéraires. Associées à la maestria visuelle de David Lean, l’ensemble va offrir un des plus beaux portraits de femme qui soient. Passé le premier quart d’heure où la voix off de Laura est progressivement introduite, l’histoire fonctionne en flashback sous forme de confession imaginaire de l’héroïne à son mari. Les pensées les plus intimes de Laura nous seront ainsi dévoilées, par un subtil équilibre entre la poignante prestation de Clelia Johnson, les mots de Noel Coward et leur illustration par David Lean. Le résultat est frappant sur de nombreuses scènes, créant un décalage étonnant. Il en va ainsi de ce moment où Laura accourt avec une fougue juvénile au second rendez-vous, tandis qu’en voix off elle fait part de sa détermination à ne plus revoir cet homme qui la trouble déjà. Précédemment, et de manière plus insidieuse, c’est son attitude toute amicale lors des premières rencontres avec Alec qui se verra contrebalancée par sa voix intérieure trop en émoi en regard des chastes sentiments affichés.

On ressent parfaitement ici la finesse psychologique de Coward et Lean, qui parviennent à exprimer exactement l’inverse de ce qui est dit et montré, appuyant l’amour naissant de l’héroïne alors qu’elle cherche à donner le change à Alec et à elle-même. Le procédé va s’exprimer pleinement dans une des séquences les plus marquantes, celle où le cœur de Laura bascule définitivement. Alec et elle se font face à une table de bar, filmé en plan d’ensemble. La conversation s’emballe quand Alec se met à parler avec ferveur de son métier de médecin. Laura, peu habituée à ce genre d’exaltation, étant mariée à un homme placide et terre à terre, est subjuguée. Un léger mouvement de caméra la saisit alors en gros plan, son visage s’éclaircit tandis que le reste du décor est plongé dans l’obscurité. Elle aime cet homme et elle le sait, désormais plus rien n’existe. Un instant magique que David Lean parviendra à surpasser près de trente ans plus tard dans La Fille de Ryan, en usant des mêmes procédés, mais en plus flamboyants encore, pour une des scènes de coup de foudre les plus saisissantes de l’histoire du cinéma.

La censure anglaise, déjà bien vivace à l’époque, ne permet pas de traduire la situation d’adultère de manière trop explicite. Cependant, David Lean va contourner cette contrainte en inscrivant l'interdit dans la thématique même du film. Chaque entrevue des amants se voit troublée et écourtée par un élément extérieur, quant ce n’est pas la crainte d’être aperçus par une connaissance qui gâche ces rares instants de bonheur. Ces interruptions malheureuses contribuent progressivement à la séparation du couple adultère. En tant que personnes respectables, ils ne peuvent gérer les aléas d’une double vie. Le degré de gravité de ces contretemps va crescendo au fur et à mesure que le film avance : tout d’abord une connaissance de Laura croisée au restaurant, puis le retour prématuré de l’ami d’Alec à son appartement, et bien sûr la poignante séparation finale.

L’unité de lieu représenté par le buffet de la gare (et sa truculente tenancière) illustre le sentiment de claustrophobie des amants, en montrant la limite de leurs lieux de rencontres. Il est aussi symbole de douleur, puisqu'il est le cadre des multiples séparations jalonnant le récit. La gare est également à l'image de leur relation : un endroit de passage où l’on ne s’attarde pas, un lieu de brève rencontre… Le Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov, boucle musicale du film, souligne ainsi le côté répétitif et inéluctable du destin des personnages.

Tous ces éléments tendent à souligner le caractère banal de ce qui nous est raconté, une histoire d’adultère parmi tant d’autres. C’est justement cet aspect qui rend au contraire déchirante l’ultime entrevue des amants, chacun se préparant à retourner à son existence ordinaire après cette passion aussi intense qu'éphémère. Pour la séparation du couple, Lean use ainsi de tous les artifices déployés précédemment : la répétition de la séquence d'ouverture en guise d'ultime scène (la connaissance de l’issue en intensifie d'ailleurs la douleur) ; l'interruption par l’arrivée inopinée d’une intruse venant gâcher les derniers instants de Laura et Alec ; le décalage entre agonie intérieure et apparente froideur lorsque Laura laisse partir Alec sans un mot pour ne pas éveiller les soupçons ; le sentiment d’isolation dans un décor qui s’obscurcit à nouveau pour ne montrer que le visage de Laura, désormais seule puisque nous aurons appris plus tôt le départ d’Alec pour l’Afrique…

Matrice de certaines futures grandes œuvres de David Lean, Brève Rencontre est un modèle auxquels nombre de cinéastes devront se confronter, lorsqu'ils aborderont le mélodrame. Sa puissance dramatique reste intacte.

Sorti en dvd zone 2 français, mais pour les anglophone l'édition zon 1 sortie chez Critérion est bien plus intéressante avec de nombreux bonus passionnant.

lundi 29 novembre 2010

Sky West and Crooked - John Mills (1966)


Un vraie affaire de famille que ce Sky West and Crooked (connu aussi sous le titre Gypsy Girl), unique réalisation du grand John Mills (habitué de David Lean notamment De Grandes Espérances et La Fille de Ryan qui lui valut l'Oscar) pour lequel il s'entoure de sa femme Mary Hayley Bell au scénario et surtout de sa fille Hayley Mills à qui il offre son premier grand rôle hors des production Disney.

Hayley Mills est donc Brydie White, jeune adolescente vivant dans un petit village anglais. Suite à un malheureux accident elle a causé enfant la mort d'un de ses petits camarade, évènement dont elle ne garde aucun souvenir si ce n'est une cicatrice au front. Ce drame a pourtant eu des répercussions sur son rapport au reste du village, souvent hostile à son égard et lui interdisant l'accès au cimetière lorsqu'elle souhaite se recueillir sur la tombe de l'ami disparu. Si on y ajoute un quotidien difficile avec sa mère alcoolique, on comprend mieux la nature sauvage et sans attache de la jeune fille, qui lui attire bientôt les faveurs d'un gitan tombé amoureux d'elle et incarné par un Ian McShane (aujourd'hui surtout connu pour son rôle dans la série Deadwood) à la ténébreuse beauté juvénile.

L'histoire dépeint donc la manière dont le drame originel va progressivement rattraper l'héroïne. La plus étonnante étant toute une sous intrigue montrant l'obsession de Brydie pour les animaux morts et sa volonté de leur offrir une sépulture décente au cimetière du village (comme pour inconsciemment expier sa faute d'enfance), action dans laquelle elle entraîne tout les enfants du village. L'énorme scandale local réveille alors des haines anciennes par l'intermédiaire du père de l'enfant décédé (Laurence Naismith le juge Fulton de Amicalement Votre), le camp de gitan offrant le seul refuge pour une Brydie traquée.

La trame singulière est menée avec brio par John Mills, dont la réalisation simple se met entièrement au service des acteurs. En premier lieu Hayley Mills qui offre là une performance fascinante (qu'on peu rapprocher de celle de Jennifer Jones dans La Renarde les personnage sont assez proche) en adolescente mûre et innocente à la fois dont l'évolution à été stoppée par ce traumatisme enfantin. John Mills dépeint les grands espaces campagnard naturels comme source d'épanouissement intime, amoureux alors qu'au contraire les vieilles haines et rancoeurs se manifeste toute en intérieur sorte d'envers à la majesté des extérieurs. Une seule exception, la séquence nocturne où Hayley Mills se fait brutalement rappeler les évènements passés, moment à la violence psychologique inouïe où l'actrice est à nouveau formidable.

C'est donc chez d'autres exclus plus affiché que Brydie va trouver refuge avec les gitans. Une nouvelle fois quelques moments de racisme et de haines ordinaire se succèdent de manière éparses, préparant le rapprochement et la belle histoire d'amour entre Hayley Mills et Ian McShane. Le mélange entre pure innocence et noirceur fonctionne magnifiquement, lié par le personnage bienveillant du révérend et seul soutient de l'héroïne. Après cette alternance de ton clair/obscur la surprenante conclusion très positive est une vraie respiration et c'est avec oie et tristesse qu'on quitte les personnages enfin apaisés après tant de drames.

Comme la plupart de la filmographie post Disney de Hayley Mills, c'est uniquement disponible en zone 2 anglais et sans sous titres anglais ni français.

Extrait

dimanche 28 novembre 2010

Le Pigeon - I soliti ignoti, Mario Monicelli (1958)


Une bande de petits malfrats prépare un gros coup. Mais Cosimo, le cerveau de l'affaire, est arrêté pour un misérable vol de voiture. Afin de le faire sortir de prison, ses comparses se mettent en quête d'un pigeon qui endossera le vol.

Même s'il y a eu nombre de comédies italiennes populaires réalisées durant les années cinquante, c'est le succès international celle ci associée à la reconnaissance critique qui lance véritablement le genre. Monicelli reste dans la veine sociale du néoréalisme avec ses personnages de vas nus pied cherchant à s'en sortir, par le cadre du récit tourné dans les banlieues et quartiers populaire de Rome en reconstruction mais le drame laisse cette fois la place au comique grinçant.

Le début est un modèle d'introduction où l'équipe de bras cassés qui va tenter le vol est présentées à travers la quête du pigeon destiné à libérer le cerveau de l'affaire. Des personnalités bien marquées par un casting de star en devenir ou déjà établies : Vittorio Gassman (qui brisait là son images associée à des rôles d'intellectuels) en gros bras séducteur, le grand Marcello Mastroianni en voleur encombré d'un bébé, la superstar comique Toto en professeur es cambriolage et une flopée de second rôle tordant comme le petit vieux pique assiette, la toute jeune Claudia Cardinale dans un de ses premiers rôle (si ce n'est le premier).

Le contexte social est omniprésent même si toujours abordé par le versant comique tel cette séquence où Cosimo en prison maudit toute les mères des prisonniers ne lui offrant pas de cigarette, qui n'en ont cure puisque tous orphelin. Entre jolie petites histoires (la romance entre Cardinale et Renato Salvatori), dialogues tordants (énorme Il ira en prison quand il sera grand asséné par Mastroianni rendant visite à sa femme) et situation comique énormes (Gassman cabot à souhait lorsqu'il vient se dénoncer à la place d'un autre ) le rythme est alerte et nous tient parfaitement attentif jusqu'au cambriolage final.

Là c'est un très grand numéro comique où le thème de l'échec omniprésent tout du long se manifeste pour de bon avec nos héros sur lesquels s'acharne le sort pour notre plus grande hilarité. Le parallèle avec la construction de Du Rififi chez les hommes de Dassin est flagrant, la méticulosité et le professionnalisme laissant place à l'amateurisme et à la guigne. C'est aussi drôle que désolant, et c'est ce sentiment mitigé qui nous conduit à une fin douce amère très réussie. La comédie italienne était lancée (Monicelli réitérant l'exploit avec son film suivant La Grande Guerre) et nombre de chefs d'oeuvres allaient bientôt suivre.


Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

extrait

samedi 27 novembre 2010

Les Grands Espaces - The Big Country, William Wyler (1958)

Un marin débarque dans les "grands espaces" du Middle West pour y épouser la fille d’un grand propriétaire terrien. Homme intelligent et adepte de la non-violence, il va se trouver mêlé à la lutte que se livrent deux clans rivaux convoitant le même point d’eau : d’un côté les Terrill, sa future belle-famille, de l’autre les Hannassey que dirige un patriarche à poigne de fer.

Le pitch ainsi que le début du film laisse croire qu'on va avoir droit à un précurseur des Chiens de Paille de Peckinpah, avec un Gregory Peck homme instruit et calme (ce qui est assez amusant quand on se souvient de son rôle de brute épaisse dans Duel au Soleil) découvrant les rudesses de l'Ouest malmené et méprisé de tous. On quitte assez vite ces sphères puisque bien au contraire, c'est son tempérament mesuré et sa force de caractère qui semble être la seule issue au conflit familial et d'intérêt au centre du film. Le titre original The Big Country n'est pas usurpé, la réalisation de Wyler jouant à fond la carte de la démesure notamment par ses plans d'ensemble grandioses à la profondeur de champ inouïe dans un scope splendide, appuyant la vacuité des conflits personnels face à l'immensité de la nature qui sera toujours là quand les querelles seront oubliées.

Les personnages apparaissent souvent minuscule dans les vastes plaines arides notamment une scène de bagarre entre Gregory Peck et Charlton Heston vu à distance et de manière elliptique appuyant bien ainsi le propos de Wyler. Gregory Peck s'avère parfait en marin appliquant ses préceptes maritimes dans l'ouest, toujours mesuré et loin du paraitre et des fanfaronnades de ceux qui l'entourent. On découvrira progressivement qu'il s'avère aussi capable qu'eux dans tout les domaines mais sans chercher à le montrer, entrant ainsi e conflit avec sa fiancée (Caroll Baker bien détestable) pure fille du cru fonctionnant sur ces rapports de forces et du paraitre.

Tout les personnages en apparence forts du film s'avéreront ainsi faibles de caractère comme l'affreux fils Hannasey ( Chuck Connors génialement odieux) ou encore le personnage de Charlton Heston sous influence. Burl Ives en impose en patriarche rugueux opposé à Charles Bickford et Jean Simmons compose un personnage d'institutrice des plus attachant (et seul soutien du héros) avec son talent habituel.

Malgré le propos intelligent et la réussite plastique indéniable ce n'est pas parfait non plus, le côté anti spectaculaire (ça ne s'emballe vraiment que sur la toute fin et brièvement) et la durée excessive de 2h40 (le dvd annonce d'ailleurs 1h30 méfiance) étant à souligner dans les petits défauts. Néanmoins une réussite et un western vraiment digne d'intérêt.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

vendredi 26 novembre 2010

Darling - John Schlesinger (1965)


Pour leur seconde collaboration ensemble, Darling est le film qui lança définitivement les carrières de Julie Christie et du réalisateur John Schlesinger. Christie y gagnera ses galons de star et un Oscar la mettant sur orbite d'une belle carrière. Quant à Schlesinger, il y a gagne une aura internationale qui le mènera à des projets plus vaste dont le célèbre Macadam Cowboy.

Après s'être penché dans son précédent film Billy Liar sur la vie dans le nord de l'Angleterre, c'est cette fois à une évocation du Swinging London qu'il s'attelle. Alors qu'à cette époque Londres est le lieu le plus attractif au monde (et paré d'une aura mythique aujourd'hui) en terme d'ambiance festive et juvénile, de mode de vie, le réalisateur délivre une grinçante remise en question de cet idéal hédoniste. Une des première séquences du film montre Julie Christie interrogée pour la télévision sur la nature de la rébellion juvénile. Elle répond que cela consiste à aller systématiquement à l'encontre du modèle établi, ce à quoi on lui réplique que finalement c'est une autre forme de conformisme. Tout le film tient dans cette contradiction où le mode de vie urbain et oisif va s'avérer une société aux moeurs et codes bien établis où le pseudo esprit libertaire n'est qu'une façade.

Tout cela s'incarne à travers le personnage de Diane Scott (Julie Christie) jeune fille bien de son temps. Le film s'articule autour d'une narration en flashback de l'héroïne où on devine déjà le profond narcissisme et détachement qui l'anime face à toute chose. Belle comme un coeur, Diane sous une candeur de façade dissimule un égoïsme glaçant l'amenant à séduire différents hommes dont la stature morale (Dirk Bogarde en amant mature) ou sociale (Laurence Harvey en communicant branché, José Luis de Vilallonga en noble italien) lui permettent de gagner de l'assurance et s'élever dans la société.

Le récit nous promène ainsi de fêtes branchées londonienne en soirée de débauche parisiennes, de vernissages vide de sens en réception glamour sordide. Schlesinger dans la lignée du travail d'un Richard Lester à la même période (mais en bien meilleur car il y a un fond derrière ces effets) délivre une réalisation percutante et moderne pour montrer la vacuité de ses différents moments, et use de diverses astuces étonnantes de montage. Il s'autorise également un ton très osé (surtout quant on connaît la très pointilleuse censure anglaise) sur tout ce qui concerne la sexualité débridée de Julie Christie, son amitié avec un photographe homosexuel (le mot n'est pas prononcé mais les situations sont explicites) ou encore la question de l'avortement.

Julie Christie livre une performance formidable, totalement nature (surtout par rapport à l'aura plus glamour acquise dès son film suivant Docteur Jivago) et fausse à la fois. Alternant les moment passionnés avec ceux d'une froideur cruelle, débitant banalités absolues avec le sourire le plus éclatant, elle incarne à merveille cette coquille vide qu'est Diane Scott. Malgré le côté détestable et pathétique de son personnage, elle parvient à susciter une vraie pitié quant au destin futur de cette marionnette. Dirk Bogarde en amant trahi est également excellent, tout comme Laurence Harvey en débauché mondain dédaigneux. Belle réussite à laquelle on reprochera tout juste une certaine longueur, les 2h07 en si mauvaise compagnie se font un peu sentir par instants.

Disponible uniquement en dvd zone 1 chez MGM et comme souvent avec eux doté de sous titres français

jeudi 25 novembre 2010

Lifeboat - Alfred Hitchcock (1944)


Neuf personnes se retrouvent sur un canot de sauvetage après le torpillage de leur paquebot par un sous-marin allemand. Issus de milieux sociaux très différents, ils font l'expérience d'une survie en communauté de fait. Après le sauvetage d'un naufragé, les tensions apparaissent...

A l'origine, ce projet est pour Alfred Hitchcock une commande en forme de contribution à l'effort de guerre issue d'une demande de la commission de la marine américaine. Cette facette se ressent par une forte atténuation de l'ambiguïté chère au réalisateur, la perfidie et la profonde cruauté de l'ennemi allemand nous étant assenée par de lourds dialogues sentencieux en particulier lors de la conclusion.

Hitchcock tout en se pliant à la demande joint l'utile à l'agréable en se lançant dans le défi technique et narratif que constitue ce Lifeboat. Hormis le naufrage d'ouverture et le final spectaculaire, le suspense est donc avant tout psychologique à travers ce huis clos maritime. Le scénario de John Steinbeck dépeint remarquablement les différents protagonistes à travers les différences sociales, raciales et politique amenées à les unir ou les confronter.

Parmi les plus intéressants, Connie Porter (excellente Tallulah Bankhead) en reporter débutant le film tirée à quatre épingle malgré le naufrage, le rugueux Kovac (John Hodiac) issu de la salle des machine, un magnat de l'industrie... Hitchcock transcende ce qui aurait pu n'être que du théâtre filmé par sa science du montage et du découpage où chaque échange, dialogue et péripétie déploie une constante inventivité pour éviter la tentation du champ contre champ. Comme à son habitude, le réalisateur a entièrement storyboardé le film en amont ce qui se traduit notamment par une vrai travail sur la disposition des personnages su le canot de sauvetage.

En début de film, les naufragés sont traités comme une entité collective amené à s'entraider, les protagonistes isolés seul à l'image sont rares voire absents. Ce équilibre se modifie lorsque les héros recueille le rescapé allemand. Cet aspect collectif demeure mais avec cette fois le nouveau venu constamment dissimulé en arrière plan ou invisible. Les manigances et les traitrises aidant, les différentes épreuves amènent le groupe à se disloquer et certaines volontés se briser. L'attachant Gus Smith (William Bendix) tout d'abord amputé puis assoiffé perd peu à peu la raison et contact avec le groupe, Hitchcock s'attardant longuement sur son errance mentale tandis que parallèlement les couples se formant dans l'adversité l'isolent un peu plus. L'aboutissement de ses différents points amène à la situation de la dernière partie où l'allemand Willy prend l'ascendant sur tous, traduite à l'image lors de la scène où il tient vigoureusement les rames quand tout les autres sont épuisés, Hitchcock le plaçant au centre du cadre comme le vrai chef (héros ?) alors que jusqu'ici c'est l'union collective qui avait guidé sa mise en scène.

Walter Slezak campe un formidable méchant avec ce capitaine allemand à la mine placide et sympathique estompant progressivement la méfiance légitime et dissimulant fourberie et instinct manipulateur. Le film comporte d'ailleurs une certaine ambiguïté malgré tout sur ce personnage puisque la collectivité mise en avant dans la première partie vole en éclat lors d'une scène de tempête où tous sont déboussolé. Le semblant de démocratie établie sur la barque se brise donc pour laisser le commandement au capitaine allemand, symbolisant presque une sorte de dictature nécessaire en tant de crise. Pour vaincre cette dictature, il faut presque céder aux même moyens extrêmes comme le démontrera une brève et brutale séquence en hors champ où nos héros en finisse radicalement avec l'ennemi allemand, les élans humanistes ne pouvant rien contre la monstruosité.

Un bel exercice de la part de Hitchcock dont la touche subversive sous- jacente ne passera pas inaperçue puisque John Steinbeck bien conscient du détournement de son écrit exigera que son nom soit retiré du générique. Il faut également signaler que les conditions de tournage (en studio bien evidemment avec des inserts sur la vrai mer et le reste en rétroprojection) permirent de tourner les séquences chronologiquement et le délabrement physique des acteurs semble d'autant mieux fonctionner ainsi. Quant à la légendaire et traditionnelle apparition de Hitchccok, vu le contexte c'est certainement une des plus drôle et subtile qui soient mieux vaut être attentif !

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox


Extrait montrant bien la présence de l'intrus semer la discorde

mercredi 24 novembre 2010

Père et Fille - Jersey Girl, Kevin Smith (2004)


À Manhattan, Ollie Trinke était un communicant branché qui avait tout pour être heureux jusqu'à la mort soudaine de sa femme. Seul avec un bébé sur les bras, Ollie craque. Congédié sans cérémonie, le voilà obligé de s'éloigner de New York et d'aller loger chez son père, dans la banlieue du New Jersey où il avait passé toute sa jeunesse.Désormais, il se contente d'assurer le quotidien, sacrifiant son temps et son énergie à un boulot ingrat et sans avenir. Seule consolation : sa petite fille, Gertie, qu'il adore et qui croit avoir déniché le paradis dans le New Jersey.

Avec le sulfureux Dogma en 99, Kevin Smith avait sans doute réalisé son film le plus abouti (pour le plus attachant on penchera sur l'inoxydable Clerks, le plus drôle Mallrats et le mieux écrit le génial Méprise Multiples) dans ce croisement de réflexion sur la foi et d'humour potache. Cet essai original et réussi semblait lui ouvrir de nouvelles voies mais il préféra botter en touche en revenant au View Askewniverse (univers fictif où se déroule la plupart des oeuvres de Kevin Smith films comme comics) dans son film suivant Jay et Bob contre attaquent où le duo loufoque ayant traversé toutes ses oeuvres avait enfin droit aux premier rôles. Jersey Girl au sujet plus sérieux et intimiste constituait donc la première tentative du réalisateur de sortir de son pré carré, et il s'en sort avec brio.

La plupart des films de Kevin Smith (en particulier du View Askewniverse) traitent de la problématique de jeunes adultes immature dans une situation qui ne les satisfait pas, qu'elle soit amoureuse (Mallrats), sociale (Clerks I et II) et où ils vont être amené à évoluer et grandir pour changer les choses. Jersey Girl ne déroge pas à la règle mais se pare d'éléments plus réaliste et met la pédale douce sur le gros humour gras et potache très sobre ici. On découvre donc ici la vie idéale d'un jeune publiciste incarné par Ben Affleck qui vole soudain en éclat lorsque sa femme (Jennifer Lopez) meurt en couche, qu'il se retrouve seul avec son nourrisson et perd son emploi. Ce qui pourrait sembler un sujet de téléfilm est transcendé par l'écriture de Kevin Smith grâce à un script parfait de justesse.

L'ouverture en flashback sur l'amour parfait entre Affleck et Lopez est très réussi (d'autant que les deux étaient en couple à l'époque) et rend palpable la douleur de la perte et du manque ressenti par la suite. Acteur sous estimé (surtout à cette époque où il enchaînait les navets) Affleck peut être très bon quand il s'en donne la peine (et c'est souvent le cas dans les films de Kevin Smith) et il est ici très touchant en veuf inconsolable et égoïste, puis en père attentionné. L'alchimie et la complicité est idéale avec la petite Raquel Castro qui joue sa fille, un joli petit minois et un vrai talent dans l'émotion et la comédie pure.

L'enjeu (inspiré de la vie personnelle de Smith) est donc le renoncement au passé pour Ben Affleck autant dans sa glorieuse carrière que dans son amour perdu pour apprécier le moment présent et l'amour de sa fille. Idée simple certes mais Kevin Smith entre personnages truculents et attachants (George Carlin en grand père est excellent) et situations juste (la douleur de Affleck à l'annonce de la mort de sa femme) rend le tout passionnant à suivre. La construction prend des atours classiques (le final avec le spectacle est attendu mais fonctionne) mais la chaleur et l'amour que le réalisateur amène dans ce cadre du New jersey qu'il connait si bien en font un de ses films les plus sincères, notamment l'histoire d'amour entre Affleck et Liv Tyler amené tout en finesse. Belle réussite où on signalera un caméo très réussi de Will Smith toujours aussi décontracté.

Sorti en dvd zone 2 français

mardi 23 novembre 2010

Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon - Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto, Elio Petri (1970)


Un chef de la section criminelle de la police assassine sa maîtresse, et va tout faire pour orienter l'enquête sur lui... mais, il va, simultanément, user de sa situation nouvelle - il est promu à la tête de la division politique de la Sûreté de l'État - pour essayer de confondre les enquêteurs. Parallèlement, il mène une activité tendant à prouver que la subversion s'identifie aux délits de droit commun...


Durant son âge d’or, le cinéma italien n’eut jamais peur d’allier divertissement et propos engagé en abordant frontalement les maux de la société d’alors. Il faut dire qu’à travers les soubresauts des « années de plomb » orchestré par les actions des Brigades rouges et la corruption ambiante des institutions, il eut été difficile de faire abstraction de ce climat vicié. Toutes les facettes du paysage cinématographique italien, chacune à leur manière tentèrent d’exprimer ce malaise ambiant. La comédie italienne la plus cynique avec notamment Au nom du peuple italien de Dino Risi, le film politique dans Confession d'un commissaire de police au procureur de la République de Damiano Damiani ou les féroces et réactionnaires polars italiens très populaires à l’époque.

Un pur OVNI allait pourtant transcender toutes ces approches différentes en mélangeant virtuosité, thématique engagée, satire cruelle et esthétique inventive : Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon. Elio Petri était sans doute le candidat idéal pour ce film symbole. Scénariste ayant œuvré pour une des comédies italiennes les plus noires avec Les Monstres et ancien activiste communiste, il révéla, une fois passé à la réalisation, un attrait pour le policier, la folie et l’absurde dès son premier film L’Assassin. Cette alliance de conscience politique, de recul et d’humour désopilant, trouve son aboutissement avec Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Dès l’ouverture, les repères sont brouillés. Gian Maria Volonté, élégant et autoritaire commissaire de police tue la vénéneuse Florinda Balkan dans une séquence digne du giallo le plus raffiné. La révélation de sa profession n’intervient qu’ensuite, la désinvolture avec laquelle il aura quitté la scène du crime (sans quasiment se cacher, laissant les indices de sa culpabilité à foison) n’en étant que plus étonnante. On saisit rapidement que bien qu’usant avec brio des mécanismes du polar, l‘intérêt de Petri n’est pas dans la résolution de l’enquête.

Le ton du film oscille constamment, du polar annoncé dès le départ, le ton lorgne vers la satire la plus absurde avant de basculer dans le cauchemar typiquement kafkaïen. Les raisons ? La personnalité de son détestable héros. Gian Maria Volonté incarne en effet à lui seul tout le penchant néfaste de certains traits typiques de l'Italie du moment ou de toujours. Son cynisme et le sentiment de toute puissance inspiré par sa fonction (il est promu chef de la police politique en cours de film), l’incitent à prendre tous les risques et à braver les autorités incapables (ou effrayées) de faire le rapprochement entre lui et le crime. On en arrive à quelques scènes surréalistes où Volonté se rend auprès d’un supérieur auquel il révèle tous ses liens avec le meurtre, et dans le même temps exige (et obtient) tous les moyens possibles pour les effacer. Le magnétisme de Volonté et la peur de l’autorité se confirment encore lors d’un incroyable moment qui le confronte à un témoin capable de le trahir mais qui ne cillera, paralysé par la peur.

La culpabilité issue de la religion catholique, la personnalité infantile du héros et son rapport étrange à sa victime (lors de multiples flashback à la sensualité et au sadisme psychologique et physique étonnant) donnent finalement un nouveau jour à ce qu’on aura pris pour de l’arrogance. Plus que l’aspect néfaste d’une personne, c’est la gangrène d’un ordre entier et sa solidarité que Petri dénonce avec la police. Volonté, inconsciemment et volontairement à la fois, souhaite être pris. Il défie et nargue les autorités tout en étant consterné par leur apathie. Sauf que ce que l'on pensait être de l’incompétence s’avère être un esprit de clan, dédié à la corruption et la domination des plus faibles.

L’ancien membre du PC qu’est Petri ne donnait pas cher de l’Italie prise entre deux feux tout aussi néfastes : les plus faibles sont prêts à trahir et dénoncer sous la menace, les plus forts sont enfermés dans un dogmatisme stérile. Cette richesse du fond est largement suivie sur la forme. Petri joue avec les genres et les ruptures de ton avec une atmosphère de plus en plus irréaliste dans ces éclairages et le jeu outrancier des acteurs (fabuleuse Florinda Balkan, Gian Maria Volonté extraordinaire et second rôle à l’avenant).

Sorti récemment en dvd zone 2 français chez Carlotta dans une belle édition

Extrait

lundi 22 novembre 2010

Alice's Adventures in Wonderland - William Sterling (1972)



Moins connue que la version Disney ou la plus récente de Burton, une bien belle adaptation produite par le cinéma anglais pour fêter le centenaire de la sortie de De l'autre côté du miroir. C'est probablement la plus fidèle à ce jour, et ce même dans des subtilités que seuls les plus maniaques des amateurs de Lewis Caroll peuvent connaître. Il faut ainsi savoir que Alice au Pays des Merveille naît d'une ballade en barque que Caroll effectua avec son collègue pasteur Duckworth en compagnie des trois filles du doyen de Christ Church. C'est pour amuser la cadette d'entre elles, Alice Lidell que Caroll se met à improviser une histoire constituant les prémisses de son chef d'oeuvre, qui paraîtra dans sa version définitive 3 ans après la fameuse ballade et dont il offrira gracieusement le premier exemplaire à la fillette.

Le film de Sterling pousse donc la fidélité à adopter le même point de départ que celui qui inspira le livre à savoir une ballade en barque entre les deux jeunes hommes Dodgson (vrai nom de Lewis Caroll), Dukworth et les trois soeurs Lorina, Edith et bien évidemment Alice Lidell jouée par la jeune Fiona Fullerton (plus adolescente que fillette déjà 16 ans contre les 10 de la "vraie" Alice). La promenade semble grandement ennuyer Alice, Dodgson se met donc à lui raconter une histoire, elle ferme les yeux et l'aventure peut commencer...

Contrairement à la majorité des adaptations qui ne pouvaient s'empêcher de croiser les éléments des deux livres, William Sterling (également au scénario) s'en tient strictement à Alice au pays des merveilles. On retrouve donc tout ce qui fait la tonalité unique du récit originel : l'absence d'intrigue directrice au profit d'une suite de séquences surréaliste et absurdes, la tonalité satirique, les jeux de mots sur la langues anglaises (vo non sous titrée oblige certains m'ont échappés néanmoins). Plutôt que de jongler ou d'associer certains éléments du réel comme certaines versions le feront maladroitement, le parti pris du rêve et de l'imaginaire est un fait d'emblée et sert parfaitement le propos.

Tourné entièrement dans les studios anglais de Shepperton, le film est extrêmement kitsch et factice dans son esthétique (les costumes sont extraordinaires) mais devait déjà l'être à l'époque. Le but est clairement de parler autant aux adultes (ce côté factice servant la farce) qu'aux enfants pour qui le débordements de couleurs, de décors étranges et de personnages farfelus offre un spectacle inoubliable et plus "consistant" que le dessin animé de Disney. Les effets spéciaux sont très bons notamment tout ce qui concerne les changements de taille d'Alice, et vu l'époque de sortie les différentes absorption de boissons et gélules multicolores qui les causent rejoignent l'interprétation qu'en font les hippies sur les paradis artificiel, la chanson White Rabbit de Jefferson Airplane n'est pas loin.

Le film prend le parti pris de la comédie musicale, chaque chanson servant à illustrer les états d'âmes d'Alice ou ses rencontres avec les délirants personnages du Pays des Merveilles. A la partition le maestro John Barry délivre un de ses scores les plus envoûtant et lumineux porté par des chansons merveilleuses écrite par son parolier Don Black (qui a écrit nombre de paroles de chansons de James Bond composés par Barry). On oubliera pas de sitôt la féérie de Curioser Curioser entonné par une Alice dépitée par ce monde étrange.

Fiona Fullerton fait une Alice parfaite, pleine de candeur de maladresse et respecte la politesse exacerbée de l'héroïne du roman. La crème du cinéma anglais de l'époque l'accompagne dans ses aventures Michael Crawford en Lapin Blanc, Roy Kinnear en Cheshire, Ralph Richardson en Chenille, Peter Sellers en Lièvre de Mars et aussi Dennis Price (le héros de Noblesse oblige !) et Flora Robson en Roi et Reine de Coeur.

Le non sens et l'absurde de Caroll conservé tel quel peut déconcerter les nons connaisseurs du livre puisque tout est gardé sans altération : la partie de thé endiablée entre le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars, les chansons illogiques de Tweedledee et Tweedledum... Il en résulte un film au rythme un peu bancal et étrange, mais un sacré voyage malgré une réalisation parfois un peu trop statique de Sterling. C'est d'ailleurs d'une belle ironie que Tim Burton en s'appropriant le matériau ait délivré un objet bien plus conventionnel et sans surprise que cette adaptation littérale constamment surprenante.

Le film n'étant semble t il (mais si quelqu'un l'a vu à l'époque curieux d'être corrigé là dessus) jamais sorti en salle en France pas de dvd français existant. Il est néanmoins très populaire en Angleterre et à l'occasion de la version Burton il a été réédité cette année en dvd. VO non sous titrée ni anglais ni français par contre, mais avec des notions et une bonne connaissance du livre ça se suit sans grand problème.

Extrait "Curioser Curioser"

samedi 20 novembre 2010

Notre Histoire - Bertrand Blier (1984)


Abordé dans un compartiment de première classe d'un train par une jeune femme désemparée qui s'offre à lui, un garagiste s'installe dans la vie de celle-ci contre son gré.

Un des Blier les plus déroutants qui trouve en partie les raisons de sa forme atypique dans sa genèse. En effet le réalisateur désireux de longue date de travailler avec Alain Delon, avait finit par avoir l'accord de celui ci par le producteur Alain Sarde avec comme seule condition d'avoir Nathalie Baye comme partenaire. Blier se retrouve ainsi avec un casting en or pour son prochain film mais pas d'histoire, d'autant qu'il doit rédiger son scénario à toute vitesse vu l'emploi du temps de ministre de Delon. Le résultat de cette gestation dans l'urgence va donner un drôle de film, brinquebalant, chaotique et génial.

L'ouverture si elle est surprenante reste encore dans des voies "conventionnelles" comparé à la suite. Alain Delon, quarantenaire dépressif et alcoolique se fait aborder dans le compartiment d'un train par Nathalie Baye pour une étreinte destinée à en rester là. Il n'en sera rien puisque Delon se raccroche maladivement à cette apparition en s'installant chez elle, en vain puisqu'il s'avère que Donatienne (Nathalie Baye) est encore plus torturée et autodestructrice que lui.

Progressivement, la construction est de plus en plus déterminée par les émois des personnages plutôt que par un un fil narratif classique. Si on avait l'habitude chez Blier de cette tonalité entre rêve et cauchemar, réalité et absurde dans Buffet Froid ou Calmos, l'idée est poussée ici au summum de ses possibilités. Alain Delon (qui était encore un très grand acteur à l'époque) malmène brillamment son image en promenant tout du long une mine hébétée et abrutie par les hectolitres de bières qu'il ingurgite. C'est donc du long songe, de la vision hallucinée et des angoisses d'un alcoolique qu'il est question avec son non sens, ses flottements et son rythme laborieux. Cette option laisse plusieurs fois le spectateur dubitatif tant on se demande où Blier veut aller (le long épisode avec Galabru et le voisinage) d'autant qu'il s'amuse constamment à redéfinir le sens de ce qui nous est raconté par l'intermédiaire des personnages qui au coeur même du récit expliquent où se moquent du scénario.

Le coeur du récit, c'est la tour à tour mystérieuse, sensuelle, torturée Nathalie Baye chimère après laquelle court Delon, celle derrière laquelle tous son mal être et besoin d'affection se manifeste. La conclusion semble donner un sens à tout ce qui à précédé, mais rien n'est moins sûr. Amours perdus ou retrouvé, déception amoureuse ou souvenir magnifié, tout est possible tant la douleur de l'absente aura déterminé l'avancée en montagne russe de cette histoire, leur histoire.

Malgré l'insuccès public et critique, les audaces de Blier seront récompensé par un César du scénario et du meilleur acteur pour Delon, et les expérimentations tentées ici trouvant une forme plus accessible dans le plébiscité Trop belle pour toi.

Sorti en dvd chez Studio Canal

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