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mardi 19 février 2013

Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937)


La police cherche à coincer le caïd de la pègre parisienne Pépé le Moko, réfugié dans la Casbah d'Alger avec sa bande. Il y est intouchable, mais ne peut en sortir sans se faire arrêter. Sa vie bascule le jour où il tombe amoureux de Gaby, une jeune femme demi-mondaine, entretenue par un homme riche, passée là en touriste, représentant tout ce que la Casbah n'est pas : parisienne et sophistiquée. Cette relation est jalousée par Inès, maîtresse de Pépé. L'inspecteur Slimane, lui, suit tout cela très attentivement : il compte sur les conséquences de ce triangle amoureux pour faire sortir le caïd de sa planque.

Un des chef d'œuvre de Duvivier et un des films majeurs du réalisme poétique français qui porte au plus haut cette tonalité de mélodrame tragique, ce romantisme désespéré et cette dimension de l'échec. Duvivier (adaptant le roman d'Henri La Barthe) offre ainsi une poignante et captivante marche en avant vers cet échec. Tout est déjà dans la scène d'ouverture qui mêle inexorablement le destin de Pépé (Jean Gabin) à cette tentaculaire Casbah d'Alger. Bien avant son apparition à l'écran Pépé est baigné d'une aura mythologique à travers le portrait de truand chevronné et insaisissable des policiers qui le pourchasse, et la Casbah est son royaume. Par sa description pittoresque, ses ruelles tortueuses, sa population grouillante et cosmopolite, sa beauté et sa laideur, la casbah est un monde à part dont Pépé est le maître. Une première péripétie où il se joue d'une embuscade, séduit la mondaine Gaby (Mireille Balin) et s'enfuit avec une nonchalante prestance.

On le comprendra pourtant assez vite, ce royaume est aussi une prison pour Pépé terré là depuis 2 ans et sachant que la police l'attends dès qu'il cherchera à quitter la casbah. Duvivier amène progressivement la dimension oppressante de ce cadre, d'abord narrativement en isolant son héros peu à peu isolé sous différentes formes : la trahison avec des indicateurs rêvant de s'enrichir en le vendant à la police, l'amitié où la seule figure innocente tombera justement sous le coup d'une manipulation et bien sûr la nostalgie de l'ailleurs, de chez lui, de Paname.

Sous ses dehors de vrai truand implacable, Gabin incarne en effet une figure romantique honnête à sa manière et fidèle en amitié dont la raison et la volonté vacille peu à peu face à l'horizon constamment bouchée de la fourmilière que forme le souk. Il faut ainsi les rares échappées sur les toits pour apercevoir un bout de ciel et lorsque l'on pourra enfin apprécier les grands espaces et cet environnement marin en conclusion, cette brève respiration sera cruellement récompensée. Le décor façonné dans les studios Pathé Cinéma (les quelques extérieurs étant tourné à Sète et à Marseille) contribue grandement à cette facette étouffante et cauchemardesque de la casbah, vraie extension mentale du mal être de Pépé.

L'amour et le mal du pays s'incarne donc à travers Gaby et la belle romance qui se nouera avec Pépé. Cela fonctionne d'ailleurs dans les deux sens, la gouaille de Gabin ramène Gaby à une jeunesse loin de son présent de femme entretenue et dépendante, tandis que la prestance et l'élégance de celle-ci dénote avec la poussière de la casbah. Les magnifiques dialogues d'Henri Jeanson ornent cette facette de la plus belle façon tel ce moment où Gabin avoue à Muriel Balin qu'avec elle il entend presque le bruit du métro, rustre et touchant. Cette nostalgie s'exprime de manière plus sous-jacente et tout aussi poétique lorsque le personnage la chanteuse déchue jouée par Fréhel (quasiment dans son propre rôle et tout aussi oublié à l'éoque du film) entonne un air évoquant sa gloire passée tandis que le portrait de sa beauté disparue trône à l'image.

Le film de gangsters truffé de mines patibulaires (chaque acolytes étant caractérisés par un tic notamment la brute épaisse et cupide incarné par Gabriel Gabrio) amorcé au départ, la course poursuite avec les flics tenaces, tout cela s'estompe peu à peu au profit de cette courte et passionnée évasion par les sentiments. C'est un être à l'image de cette sinueuse et imprévisible casbah qui nous ramène au réel avec le rusé et manipulateur inspecteur Slimane (excellent Lucas Gridoux), vrai maître du jeu. Le manichéisme de la terre étrangère hostile est atténué par l'amoureuse délaissée Inès (Line Noro), refuge et source de rejet pour Gabin qu'elle sauve puis cause la perte finale.

La conclusion est un summum inoubliable de tragédie, le regard embué de Pépé, Gaby ne le voyant pas et un dernier adieu que les circonstances cruelles rendent impossible. Puissant.

Sorti en dvd chez Studio Canal

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