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samedi 28 mai 2016

Elle - Paul Verhoeven (2016)

Michèle Leblanc est agressée et violée dans sa grande maison de banlieue parisienne où elle vit seule. Elle ne porte pas plainte par la suite et reprend sa vie entre sa société de jeux vidéo qu'elle dirige avec son amie Anna, sa liaison avec Robert le compagnon de celle-ci, son fils Vincent, son ex-mari Richard, ses voisins Patrick et Rebecca.

Nous avions laissé Paul Verhoeven sur l’époustouflant Black Book (2006) et depuis la nouvelle provocation du « hollandais violent » se faisait attendre. Il adapte ici le roman de Philippe Dijan Oh et faute de financement aux Etats-Unis se plie à un tournage en France avec le langage et casting idoine. Ce changement de contexte n’empêche pas de signer une œuvre singulière typique de son cinéma. La nature dominant/dominés des relations hommes/femmes a toujours constitués une notion subversive chez Verhoeven qui en donne un versant clinique et déroutant ici. La femme d’affaire Michèle Leblanc (Isabelle Huppert) est violée par un inconnu vêtu de noir et cagoulé dans le pavillon de banlieue où elle vit seule. Le film s’ouvre sur ce traumatisant moment dont la brutalité se révèle d’abord par le son des cris et du mobilier brisé sur fond d’écran noir, avant de se le laisser voir crument par l’image. Ce choix amorce l’idée du déni de l’héroïne de cette agression - dont les circonstances se dévoileront de manière fragmentée -, ou du moins d’une acceptation placide de ce qui constitue le pire des abus pour une femme. Isabelle Huppert excelle à exprimer cela par un détachement qui relève du maladif, rangeant machinalement l’appartement dévasté, commandant chinois et prenant un bain.  La tâche de sang apparaissant dans le blanc immaculé du bain moussant exprime pourtant subtilement la brisure mentale et physique indélébile sous la normalité de façade.

Chez Verhoeven la sexualité féminine est tout à la fois un instrument de pouvoir et de souffrance. Les personnages les moins subtils en font une simple arme de manipulation de la gent masculine telle la Sharon Stone de Total Recall (1990) et Basic Instinct (1991). Souffrance et pouvoir se conjuguent chez les figures les plus fascinantes comme l’innocente Jennifer Jason Leigh abusée dans La Chair et le Sang (1985), le passif douloureux que l’on devine chez l’héroïne white trash et ambitieuse de Showgirl (1995) et bien sûr la résistante juive infiltrée de Black Book. Dans chacune de ces œuvres, Verhoeven dilue habilement les repères moraux, les héroïnes s’avérant insaisissables et ambiguës dans leur rapport à ceux dont elles voulaient se venger. Jennifer Jason Leigh hésite entre trahison et amour qui ne s’avoue pas envers le brutal Rutger Hauer, Elizabeth Berkeley se confronte aux contradictions de son ambition dans Showgirl, et le mal prend un visage plus trouble que le seul nazisme pour Carice Van Houten dans Black Book

Le sens de la provocation de ses œuvres hollandaise explorant les mêmes questions (Business is Business (1971), Katie Tippel (1975) ou Le Quatrième Homme (1983)) trouvaient leur équivalent dans l’outrance et la démesure de sa période américaine, dessinant des sociétés corrompues où les femmes devaient s’astreindre de toute vertus morales ou physiques pour s’imposer. Paul Verhoeven y agissait comme un véritable agent du chaos bousculant la bienséance de la société hollandaise ou l’hypocrisie de la société américaine. Le problème de Elle est de vouloir reprendre ces motifs avec une sorte de retenue, de subtilité. Ce n’est pas le registre de Verhoeven qui n’est jamais aussi bon que dans l’outrance, le portrait au vitriol et la violence (physique, sexuelle, psychologique) exacerbée jusqu’à l’absurde qui fait tout s’annuler. Une démarche qui fonctionne parfaitement dans les contextes hauts en couleurs de ses films américains, le Moyen Age paillard et bigot de La Chair et le sang, Las Vegas terre de tous les vices dans Showgirl, le néo noir hypersexué de Basic instinct sans parler des futurs cauchemardesques de Robocop (1987) et Starship Troopers (1997). La banalité du cadre franchouillard de Elle ne s’y prête pas et ne fait jamais décoller le propos de Verhoeven.

Cette retenue se justifie dans un premier temps par la nature froide et « sous contrôle » d’Isabelle Huppert dont la dureté d’apparence est mise à mal en sous-texte par son rapport aux hommes – les raisons de la séparation avec l’ex époux joué par Charles Berling, la défiance de ses employés et le passif douloureux avec son père. Le traumatisme ressurgit au gré d’une construction habile (le montage révélant le rôle malheureux du chat dans l’agression), d’un décalage comique réjouissant et inattendu - la désinvolture avec laquelle l’héroïne révèle les faits à ses amis – avant de tenter de refaire naître la tension lorsque le violeur nargue Isabelle Huppert, lui faisant comprendre qu’il l’observe et est prêt à récidiver. La banlieue pavillonnaire terne, le milieu du jeu vidéo vu de façon très superficielle et la galerie de personnage grossièrement dessinée (mention spéciale à l’amant queutard joué avec de gros sabots par Christian Berkel) tisse un environnement trop quelconque pour faire basculer le film dans cet ailleurs monstrueux et immoral que sait si bien éveiller Paul Verhoeven. 

Il se repose avant tout sur une extraordinaire Isabelle Huppert perdue entre attente et crainte de son agresseur dont l’identité peut aisément s’anticiper. En poussant jusqu’à l’absurde vulgaire et violent ces autres films, Verhoeven balayait d’un revers tout jugement moral des pourfendeurs de ses films (Basic Instinct provoquant les foudres du milieu gay, Starship Troopers accusé de nazisme) tandis que Elle par une approche plus subtile et/ou timorée (selon les gouts) provoque des réactions certes injustifiée des féministes y voyant une apologie du viol, mais que la froide bienséance du film ne contredit pas avec suffisamment de conviction. La force des autres films de Verhoeven était d’interroger par la satire sa Hollande d’origine ou ses Etats-Unis d’accueil, difficile de voir un vrai regard sur une France résumée à des banlieues pavillonnaires et adultères bourgeois qu’on trouverait partout ailleurs. Les quelques pistes lancées avec le personnage du fils sont trop grossières (et desservie par l’interprétation de Jonas Bloquet et Alice Isaaz en jeune fiancée) pour rétablir cette faille. Le cadre qui oppresse/brise l'héroïne n'existe pas assez pour rendre son redressement aussi spectaculaire et puissant que dans les autres films du réalisateur. Paul Verhoeven pèche par une retenue qui ne lui sied guère et facilite les interprétations hasardeuses pour les moins familiers à son cinéma dans ce qui est son film le plus faible avec Hollow Man (2000).

En salle 

4 commentaires:

  1. Je suis fan de Verhoeven, mais c’est vrai que dans ce film-là il a pas trop l’air dans son élément.

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    1. Oui c'est ça autant Isabelle Huppert est formidable mais il y a quelque chose qui sonne faux dans l'environnement et les personnages qui gravitent autour d'elle, dommage.

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  2. Bonjour Justin Kwedi, je vous remercie pour cette critique qui tranche singulièrement avec un accueil critique dans l'ensemble plutôt dithyrambique (faisant de ce film le plus marquant de la compétition du dernier festival de Cannes).
    Je vois pour ma part le résultat d'un processus propre à la réhabilitation de ce cinéaste si décrié - certes injustement - naguère, désormais encensé notamment pour sa "trilogie politique" (cf. le texte de Josué Morel chez Critikat).
    Je ne peux me joindre à cette "politique d'auteur" typiquement française, qui sous prétexte d'une cohérence certaine et d'une dimension critique évidente, porte aux nues un réalisateur certes talentueux et courageux mais abusivement placé sur les marches les plus hautes...

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  3. Merci ! C'est un phénomène qu'on rencontre souvent où comme pour s'être excusée d'être injustement passée à côté auparavant la critique est excessivement élogieuse avec une oeuvre plus discutable d'un cinéaste. Vu ce que Verhoeven a pu prendre par le passé l'accueil est proportionnellement positif au virulentes attaques d'antan. Le fait qu'il soit encensé par les Cahiers du Cinéma qui l'ont presque toujours ignoré par le passé veut tout dire.

    Ca peut être un bien si le cinéaste confirme après cette attention enfin accordée de la critique (Michael Mann encensé pour Révélations après la reconnaissance à postériori de la grandeur de Heat)et parfois c'est un peu triste comme un John Carpenter chouchou de la critique quand sa grande heure est déjà passée.

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