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mardi 13 mai 2014

Talk Radio - Oliver Stone (1988)


À Dallas, Barry Champlain, animateur radio cynique de la station KGAB, déchaîne les passions et les haines de ses auditeurs, qui se confessent à lui. Toujours très provocateur, il pousse ces personnes dans leurs retranchements...

En cette fin des années 80, Oliver Stone enchaînait les projets ambitieux où il scrutait les traumatismes et les maux de l'Amérique dans des films vindicatif et poignants comme Platoon (1986) et Wall Street (1987). Le réalisateur se préparait à attaquer une autre grande fresque engagée avec Né un 4 juillet (1989) mais se trouva contraint d'attendre sa star Tom Cruise durant un an puisque ce dernier devait auparavant tourner Rain Man (1988) de Barry Levinson. Tout en préparant Né un 4 juillet, Stone via son producteur Edward R. Pressman s'intéresse à une pièce Off Broadway à succès intitulée Talk Radio, écrite et jouée par Eric Bogosian. Dans une unité de temps et de lieu, celui-ci interprète un animateur radio dans le concept alors récent de libre antenne qui profite de la parole laissée aux auditeurs pour déverser toute sa haine envers le monde qui l'entoure dans un monologue entrecoupé d'interventions d'autres acteurs jouant ses interlocuteurs (dont Michael Wincott que l'on retrouvera aussi dans le film).

D'abord supposé le produire Stone décide finalement de le réaliser et mélangera la pièce avec le livre Talked to Death: The Life and Murder of Alan Berg de Stephen Singular, réelle biographie de l'animateur radio Alan Berg, provocateur assassiné par des extrémistes en 1984 à Denver. Au final, le "petit" film de transition s'avérera un une des œuvres les plus rageuses de Stone à l'époque, ouvrant la voie à des opus majeurs tel que The Doors (1991) (pour Jim Morrison en star autodestructrice sous les feux de la rampe prolongeant le héros de Talk Radio), Tueurs Nés (1994) pour la critique du pouvoir médiatique voir même Nixon (1995) puisque Stone admettra que le film lui aura appris à placer au centre des personnages ouvertement négatifs quand jusque-là il avait filmé des héros ou des figures en quête de rachat.

Talk Radio nous narre donc le quotidien de Barry Chaplain (Eric Bogosian), animateur radio provocateur et à succès dans une station de Dallas. Tout va pour le mieux puisque Barry s'apprête même à être diffusé à l'échelle nationale mais c'est précisément à partir de cette annonce que tout va se déliter peu à peu. Oliver Stone filme les sessions radio avec virtuosité, véritable joute verbale où Barry arpente casque sur les oreilles son studio comme une arène et n'est jamais plus heureux que quand il a un interlocuteur hostile à l'autre bout du fil. Rompu au rôle sur scène, Eric Bogosian est une véritable boule d'énergie constamment sur le qui-vive, autant par une impressionnante présence physique qui impose un véritable respect dans le sanctuaire que constitue le studio que par son timbre puissant et sa logorrhée virtuose déclamant les saillies les plus mordantes, vulgaires et inventives aux auditeurs. Parmi ceux-ci on aura toute sorte de spécimens du plus pathétique, amusant et surtout dangereux, les dérapages de Barry lui attirant les appels les plus inquiétants, de l'antisémite hargneux au détraqué sexuel où le doute est toujours de mise quant à la vérité des personnages anonymes avec lesquels il converse.

Le film élargit le concept de la pièce avec de nombreuses scènes hors du studio enrichissant la personnalité de Barry explorant sa vie personnelle et son passé afin d'expliquer sa recherche des extrêmes et sa détestable personnalité. Son égo lui aura finalement fait tout perdre, épouse, amis et réduisant son aura à cette seule cabine de radio. C'est un personnage déchiré entre un certain mal-être, une volonté de pouvoir où il pense réellement avoir un rôle social et politique à jouer en se confrontant à la lie de l'Amérique chaque soir à l'antenne. Eric Bogosian entre attitude arrogante et regard angoissé exprime une humanité et une détresse stupéfiante tout se montrant proprement odieux avec son entourage notamment un échange final où ne pouvant sortir de son personnage d'agitateur, Barry ne saura répondre à la réelle main tendue de son ex épouse.

Le film dresse également un portrait peu reluisant de l'Amérique. Cela se manifestera par les personnalités dérangées, racistes et violentes de plus en plus omniprésente au standard et faisant de Barry un véritable déversoir de toute la haine et frustration du quidam moyen. Si notre héros l'a bien cherché avec ses provocations, il n'est pas non plus récompensé avec ses auditeurs plus fidèles. On devine le cynisme de ces médias à travers le standardiste joué par John C. McGinley courant après l'audience en cherchant toujours le sensationnel (bien encouragé par Barry comme ce moment en flashback où il lance une fausse annonce où il recherche un garde du corps) et finalement les pires écarts de Barry ne sont finalement pas sanctionnés.

La prise de conscience aura lieu lorsqu'il rencontrera un vrai auditeur décérébré joué par Michael Wincott (au look incroyable entre Axl Rose et Steven Tyler vraie épave white trash) véritable miroir déformant de lui-même alors qu'il avait l'illusion de délivrer un message, d'éduquer les masses. Ce constat donnera lieu à un monologue final rageur et désespéré où Barry déverse autant son dégout de lui-même que cette populace abrutie et sans réelle pensée qu'il téléguide par ses débordements. Stone aura déployé des trésors d'inventivité pour rendre constamment vivant et relancer cette trame minimaliste où l'on suit finalement un personnage parler pendant 90 minutes. On aura un jeu constant sur la mobilité avec une steadycam immersive pour montrer l'esprit en ébullition de Barry se déplaçant comme dans un ring. Cette steadycam saura se faire écrasante lors du final, clouant littéralement au sol notre héros en tournant autour de lui alors qu'il déverse sa bile.

Il y a également une volonté de ne réduire Barry qu'à ce seul rôle de trublion radio en faisant disparaitre son corps par des seuls inserts sur sa bouche, des éléments de décors comme le micro pour démontre son vide intérieur sorti de cet alter-go sonore. Le jeu de regard à travers la profondeur de champs, les multiples effets de reflets avec les vitres omniprésente dans cette radio amenant un contrepoint permanent aux errances de Barry par les réactions de son entourage, que ce soit le dépit ou le cynisme satisfait face au scandale juteux qu'amènent ces instants (Alec Baldwin parfait d'ambiguïté en patron de radio).

Oliver Stone se préparait en quelque sorte aux futures contraintes que lui imposeraient Né un 4 juillet avec son Tom Cruise en fauteuil roulant et se montre très inspiré pour éviter tout statisme et toujours relancer l'action malgré le huis-clos. Le final exprime le point de non-retour atteint par le héros et la profonde noirceur qui anime une ouvre diablement énergique. Une des œuvres les plus sous-estimées de son réalisateur et une grande réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

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