Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 31 janvier 2013

La Condition de l'homme - Ningen no jōken, Masaki Kobayashi (1959, 1961)


Masaki Kobayashi avait réalisé avec ses deux films les plus connus les chambarras Hara Kiri (1962) et Rébellion (1963) un brillant diptyque où en se réfugiant dans le passé d’un Japon féodal il sut dénoncer les maux contemporains du pays et plus précisément du régime autoritariste qui mena le mena au désastre durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce passé proche et douloureux, Kobayashi l’aborda frontalement quelques années auparavant dans ce qui reste son œuvre maitresse, la fresque La Condition de l’homme.  C’est un film monstre de près de neuf heures qui sortira en trois partie en 1959 et 1961. La trilogie suit la vie de Kaji (Tatsuya Nakadai), jeune intellectuel pacifiste japonais  tentant de survivre à l'époque du Japon fasciste et impérialiste de la Seconde Guerre mondiale.


Il n'y a pas de plus grand amour

Ce premier volet donne dans le grand récit humaniste dans un ton à la fois pessimiste et plein d'espoir où le héros Kaji chargé, chargé par son entreprise d'assurer le travail de prisonniers chinois en Mandchourie va se retrouver déchiré entre ses convictions et les réalités de la situation de guerre. Méfiance constante des prisonniers chinois face à ses tentatives de rapprochements, cruauté vindicative de l'autorité représenté par l'armée japonaise et ceux qui y sont soumis, les obstacles sont légions. Kobayashi prend son temps pour mettre à jour tous ces conflits, les motivations et opposition entre les personnages magnifiquement écrit (le jeune Chen est vraiment émouvant tout comme l'histoire entre Kao et la prostituée). 

La situation semble inextricable jusqu'à un final d'une intensité incroyable où l'union va enfin se faire pour stopper une exécution révoltante orchestrée par l'armée. Kobayashi fustige une nouvelle comme dans ses chambarras une certaine forme de fanatisme ayant cours dans les hautes sphères japonaises, l'armée ayant pris la place du Shogun. Même propension aussi pour les héros martyrs avec un Kaji qui va payer le prix fort pour ses convictions. L'écriture est vraiment remarquable avec ce personnage qui doute, se trompe lourdement et s'égare malgré ses bonnes intentions et qui finalement trouve sa voie de rebelle à l'autorité. Trois heures captivantes, intenses et poignantes.

Le Chemin de l'éternité

Dans la deuxième Kaji désormais enrôlé dans l'armée se trouve en opposition avec les brimades quotidiennes et les injustices tolérées des officiers. La partie dans le camp d'entraînement est particulièrement éprouvante (et on se dit que Kubrick y a sûrement trouvé inspiration pour  son Full Metal Jacket) entre les humiliations subies par les assimilés communistes ou les plus faibles comme Obara et sa mort tragique. Cette autoritarisme et cette brutalité son dénoncé avec la même force que le premier volet mais qui se propage là au-delà même de l’armée Tout au long du film, Kobayashi l’illustrant notamment avec une infirmière chef odieuse lorsque Kaji se trouve à l'hôpital. 

Chaque moment de bonheur (belle scène avec la visite de Michiko) semble voué à être éphémère et punie aussitôt par de nouvelle souffrances. La dernière partie enfonce le clou du Kaji martyr lorsqu'il se trouve en charge des civils enrôlés et que ses méthodes plus humaines s'opposent à celle des anciens plus porté sur la torture et l'humiliation. La dernière séquence avec l'armée japonaise mise en déroute par les russes est un grand moment.


 La Prière du soldat
 
Pour qui aura entamé les 9h d’une traite, ce dernier épisode pourra apporter une certaine lassitude car dans la continuité en encore plus éprouvant et désespéré. . Kobayashi ressasse les mêmes idées dans une  tonalité plus introspective avec la longue errance sans but dans le désert et la forêt mandchoue. Kaji y perdra ses dernières illusions, s’éloignant de plus en plus du jeune idéaliste de la première partie. Une nouvelle fois la mesquinerie et le sadisme des japonais haut placé a court lors du passage dans le camp de prisonnier russe où les officiers ne font rien pour soulager leu compatriote dans la misère. Kobayashi montre des japonais en déroute mais qui ne changent pas, illustrant bien les raisons qui les ont fait perdre, un manque de solidarité et un individualisme cruel.

Le schéma "Kaji seul contre l'injustice" lasse une peu tout de même mais la mise en scène fabuleuse de Kobayashi évite le sentiment de redite, sa manière de rentrer dans la psyché dévastée de Kaji est scotchante, notamment le passage de l'entrevue avec l'officier russe (où le mirage du socialisme est bien éteint aussi) presque théâtral où tout le décor s'obscurci autour de Kaji la tête dans les mains et accablé. 

La marche finale désespérée est tout aussi puissante (précédé par une vengeance qui ne réussit même pas à être exutoire pour le spectateur) porté par une prestation fiévreuse de Tatsuya Nakadai. Une épopée dans les ténèbres qui offre un très grand moment de cinéma. Après ce tour de force, Kobayashi a su donner un tour tout aussi efficace et plus dense à ses idées dans Hara Kiri et Rébellion. On oublie cependant les quelques longueurs et lourdeur par cette rage de dénoncer, parfaitement secondé par un acteur en état de grâce. Un monument du cinéma japonais.

L'intégrale est disponible dans un beau coffret chez Carlotta

mercredi 30 janvier 2013

Reviens petite Sheba - Come Back, Little Sheba, Daniel Mann (1952)


Le docteur Delaney et sa femme, Lola s'occupent énormément de Marie, leur jeune locataire. Le docteur s'inquiète de voir Tuck courtiser Marie, puisque celle-ci est déjà fiancée...

Come Back, Little Sheba lançait la mode des grands mélodrames provinciaux à succès adaptés du dramaturge William Inge qui fleurirait dans les années 50 avec de grandes réussites comme Picnic de Joshua Logan (1955), le plus léger Bus Stop du même Logan ou encore La Fièvre dans le sang d'Elia Kazan (1961). Comme dans tous ces films, ce cadre provincial et familial s'avère aliénant et médiocre pour diverses raisons. Ici on va découvrir le quotidien morne du couple formé par Doc (Burt Lancaster) et Lola Delaney (Shirley Booth).

Lui taciturne semble adopter une attitude résignée et éteinte tandis qu'elle semble très forcée dans ses attentions et sa joie de vivre comme pour compenser un vide, une absence de joie et de vie au sein du foyer. Cela se ressent par le motif qui donne son titre à l'histoire avec ce regret, cet appel constant par Lola de Sheba sa chienne disparue depuis des mois et unique être à qui elle pouvait apaiser son ennui et besoin d'affection. On découvrira également que Doc noya autrefois son mal être dans l'alcool mais désormais sobre il est réfugié dans sa carapace et la vie du couple se déroule dans une platitude sans heurts.

L'arrivée de Marie (Terry Moore), jeune étudiante leur louant une chambre va ramener la vie au sein du foyer mais également réveiller les démons du couple. La gaieté et l'allant de la jeune femme met enfin en valeur les Delaney, prévenant et attachés à leur hôte qui leur rend bien cette affection. Pourtant peu à peu l'insouciance de Marie et plus particulièrement dans ses flirts les ramène à leur propre passé où cette même inconscience les a liés si ce n'est condamnés l'un à l'autre comme il est par instant suggéré, d'autant plus avec la perte d'un enfant qui aurait aujourd'hui l'âge de leur locataire. Daniel Mann dont c'est le premier film a dû mal à échapper au théâtre filmé et cette tension et malaise sous-jacents ont bien du mal à passer autrement que par le dialogue. Le fait de ne quasiment pas quitter le cadre de la maison n'aide pas et la réalisation sobre et effacée ne dynamise guère les non-dits par les choix d'un Mann trop illustratif.

Les acteurs formidables comblent grandement ce manque. Burt Lancaster distille habilement son mal être (et attrait pour la bouteille) dans son jeu intériorisé, ne laissant exploser sa colère et rancœur qu'en toute fin lors d'une scène d'une violence inouïe après l'atmosphère feutrée qui a précédée. Shirley Booth (15 ans de plus que Lancaster alors que les personnages sont supposés s'être connus au lycée, une différence qui se voit même avec les tempes grisonnantes de Lancaster et accentue la dimension de déchéance et décrépitude du couple) est sur la corde de raide du surjeu avec cette femme à fleur de peau et véritable livre ouvert d'émotion mais parvient à réellement émouvoir par sa terrible solitude et le remord que cache cette attitude soumise (Oscar à la clé pour l'actrice).

A travers la jeune Marie joué avec entrain par Terry Moore, on voit déjà la tension érotique qui sera au cœur de La Fièvre dans le sang même si pas encore suffisamment approfondi sans doute pour cause de censure. Un joli mélodrame donc même si on peut penser que les autres adaptations de Inge générées grâce à son succès sont sans doute plus intéressantes.

Sorti en dvd zone 2 anglais et zone 1 chez Paramount même si le dvd se fait rare se revend un peu cher

Extrait

mardi 29 janvier 2013

Le Lit conjugal - Una storia moderna: l'ape regina, Marco Ferreri (1963)


Alfonso, la quarantaine, épouse Regina, une jeune fille catholique et vierge afin de l’initier au devoir conjugal selon ses désirs. Mais Regina va vite s’avérer insatiable et l’épuiser jusqu’à ce qu’elle soit fécondée, tout comme la reine des abeilles…

Le Lit conjugal est un des premiers succès public et critique de Marco Ferreri, dont le sujet sulfureux lui vaudra également ses premières démêlées avec la censure. Le film est en quelque sorte un prolongement plus acide encore de La Petite Voiture (1961) qu'il réalisa en Espagne. Dans ce dernier un octogénaire se voyait mis de côté par sa famille pour laquelle il n'avait plus d'utilité et négligeant ses demandes telle cette petite voiture pour laquelle il retrouvera toute sa pugnacité envers les siens.

Féroce satire contre la famille, le mariage et l'église, Le Lit conjugal est encore plus cinglant avec cette fois un protagoniste dans la fleur de l'âge qui va connaître le même sort que le vieillard de La Petite Voiture. Alfonso (Ugo Tognazzi) renonce à sa vie de célibataire pour épouser la Regina, jeune fille catholique et vierge. Avant même l'union les signes avant-coureurs du désastre affluent avec cette belle-famille partagée entre vieilles tantes bigotes envahissante et beau-frère idiot, Regina dont les regards provocants (dont un échange fort ambigu avec une bonne sœur à la complicité coupable durant la scène de mariage) contredisent les attitudes chastes et timorées.

Impression confirmée une fois le mariage célébré lorsque la prude Regina se transforme en véritable chatte en chaleur harcelant de ses assauts amoureux Alfonso à tout instant et en tout lieu. Le mâle italien viril est largement moqué avec un Tognazzi rapidement éreinté, obligé de se faire des piqûre d'hormones pour suivre la cadence et surtout surpris du féroce désir de son épouse alors qu'il attendait du mariage un paisible ronron après une vie de célibataire agitée. La famille est ici un enfer pour lequel vous devez tout sacrifier, qui vous use jusqu'à la corde et se débarrasse de vous lorsque vous ne pouvez plus répondre à sa demande.

L'élément le plus manifeste est bien sûr les étreintes incessantes du couple de la part d'une Regina désirant au plus vite être engrossée. Il faut voir le sourire malicieux de satisfaction de Marina Vlady lorsque l'heureux évènement est annoncé, signant l'arrêt immédiat des ébats du couple puisque ayant atteint son but elle se refuse désormais à Alfonso de toute manière très diminué. Les autres renoncements s'avèrent plus matériels (Regina prenant en charge l'entreprise, Alfonso renonçant à son appartement luxueux pour vivre avec la nombreuse famille de son épouse) ou symbolique (la vue sur Rome de l'appartement d'Alfonso devient une terrasse donnant sur le Vatican une fois marié, puis carrément sur une impasse à la fin lorsqu'il est malade et isolé).

Ce déroulement "naturel" des choses obéit aux vertus procréatrices de l'église qui en prend pour son grade mais masque surtout la dimension de sangsue de la cellule familiale où l'homme doit être vidé dans tous les sens du terme. Le mâle faible et manipulé, la femme en quête d'un géniteur et d'un financier, la famille en profitant et l'église cautionnant le tout constitue un ensemble vicié où personne n'est épargné. Dans son premier rôle majeur Ugo Tognazzi est parfait en chien battu rapidement dépassé mais c'est surtout une sournoise Marina Vlady qui emporte l'adhésion en passant de la jeune fille innocente à la matrone dominatrice avec une finesse épatante et récompensée du Prix d'interprétation féminine à Cannes (même si entaché de polémique puisque comme souvent dans le cinéma italien elle fut doublée puisque française). Un grand Ferreri.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

Extrait

lundi 28 janvier 2013

Moulin Rouge - John Huston (1952)



À Paris, à la fin du XIXe siècle, le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, à cause de sa difformité, noie son mal de vivre dans l'alcool et en compagnie des filles légères de Montmartre. Il devient un client assidu du Moulin Rouge dont il va exécuter, sans le savoir et pour la postérité, les portraits de quelques artistes qui deviendront les figures emblématiques d'un cabaret mythique...

Moulin Rouge est un des films réalisés par John Huston durant son exil en Irlande au début des années 50, le réalisateur fuyant l’atmosphère délétère d’un Hollywood gangréné par la chasse aux sorcières, où certains de ses amis sont mis au banc des studios. Trois films seront réalisés par Huston et coproduits entre l’Angleterre (par le futur réalisateur Jack Clayton, encore producteur) et les Etats-Unis durant cette période : Plus fort que le diable (1953), Moby Dick (1956) et donc Moulin Rouge, le plus directement imprégné de cette escale européenne. Le film offre une première preuve de la versatilité d’un Huston jusque-là surtout partagé entre le film noir et film d’aventures, et que l’on n’attendait pas forcément sur ce type de fresque bariolée.

Le film adapte le roman éponyme de Pierre La Mure, paru en 1950, et est autant un biopic de Toulouse-Lautrec qu’une évocation d’une époque, d’une ville et de ce quartier de Montmartre foisonnant de fêtes et de créativité symbolisée par le Moulin Rouge, lieu de toutes les folies et de tous les plaisirs.

C’est donc sur le tumulte du célèbre cabaret que s’ouvre le film, la caméra de Huston accompagnant les French Cancan endiablés de La Goulue et ses partenaires, l’entrée en scène et l’élégance frivole de Jane Avril, les mines béates et le murmure admiratif des spectateurs. Parmi eux, un homme se distingue, partie prenante et à la fois extérieur à la frénésie ambiante, accroché qu’il est à sa feuille de dessin et à sa bouteille de cognac. C’est Henri Toulouse-Lautrec (José Ferrer), qui avec d’autres artistes a trouvé un foyer dans ce cadre extravagant, repère des parias et des excentriques. 

A travers le regard de Lautrec, Huston s’attache autant à la frénésie créatrice qu'à la fange de ce monde où s’accomplir est le seul échappatoire à une sombre destinée. Traité avec affection et respect par la communauté gravitant autour du Moulin Rouge, Lautrec retrouve les complexes et la douleur de son handicap dès qu’il en sort, le flashback sur son passé s’amorçant justement dès qu’il quitte le cabaret. Cette focalisation sur Toulouse-Lautrec constitue un atout mais aussi un handicap pour l’équilibre du film. 

Porté par la belle interprétation de José Ferrer, le peintre exprime toute l’excentricité, la passion et la nature autodestructrice qui lui sont associées à travers des éléments souvent touchants. Le flashback narrant son accident et les rejets qu’il eut à subir, l’orageuse relation avec la vénale Marie Charlet (Colette Marchand) et enfin son incapacité à accepter l’amour sincère de Myriam Hayam (Suzanne Flon remarquable) constituent ainsi des moments très émouvants. Le problème est que le script peine à effectuer un vrai liant dramatique entre Toulouse-Lautrec et le cadre où il évolue, qui devrait être le personnage secondaire du film. Quelques pistes sont lancées, tel le refuge dans son art qui le sauve du suicide, l’évolution du Moulin Rouge d’un espace exubérant des laissés-pour-compte à un lieu aseptisé où se bouscule le Tout-Paris, mais tout cela reste trop diffus.

 Ce que John Huston échoue à exprimer du côté narratif, il y réussira avec brio sur la facette esthétique puisque c’est ce qui le préoccupa principalement durant la préparation du film. Huston avait demandé à son directeur photo Oswald Morris une texture laissant à penser que « Toulouse-Lautrec avait réalisé le film. » Pour ce faire, le réalisateur engage également Eliot Elisofon, photographe à Life Magazine, afin d’expérimenter un filtre apte à rapprocher les couleurs de la gamme chromatique des tableaux de Toulouse-Lautrec.  

Moulin Rouge fut ainsi tourné en Technicolor trichrome, où les trois couleurs primaires gagnaient ou perdaient en intensité et contraste selon de savantes manipulations pour inscrire chaque personnage dans une gamme bien définie : Toulouse Lautrec à travers un filtre vert variant au fil des absorptions d’absinthe, la dépravation de Marie via un filtre violet et la douceur paisible de Myriam dans un filtre rose. 

Ces choix rapprochent grandement Moulin Rouge des expérimentations d’un Jack Cardiff ou d'un Christopher Challis chez Powell & Pressburger, la teinte se rapprochant souvent du Technicolor si particulier du cinéma anglais. Lors des scènes en campagne durant les flashbacks, on pense presque se trouver dans La Renarde au détour de quelques plans. Les compositions des plans, le choix des costumes et les postures de personnages dans ceux-ci constituent des allusions constantes aux tableaux et affiches réalisés par Lautrec. 

Pour éviter la censure, les vrais tableaux apparaissent notamment sous forme de transitions ou d’associations d’idées, l’attrait de Lautrec pour des modèles féminins vieillissants se dévoilant par quelques peintures d’épouses ou de prostituées dans des situations intimes mais toujours dignes. Cela donnera quelques moment intéressants lorsque Lautrec rabrouera une femme lors d’une exposition en lui révélant la vraie nature d’un tableau qu’elle jugeait scabreux, ou encore les réactions contrastées à sa fameuse affiche pour le Moulin Rouge qui mettent en avant La Goulue.

C’est par ces audaces visuelles que l’émotion parvient d’ailleurs à naître plus que par la construction dramatique boiteuse (la déchéance finale et la mort quelque peu expédiée de Lautrec). C’est également ce qui vaudra principalement sa reconnaissance au film, avec notamment deux Oscars pour les décors et les costumes de Marcel Vertès. Le tournage essentiellement en studio (aux Studios de Shepperton ainsi que des extérieurs à Paris) favorisa cette volonté de recherche plastique de Huston qui, sans signer son meilleur film, propose un objet singulier annonçant les dérapages de la flamboyante tentative que signera Baz Luhrmann bien des années plus tard.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films


dimanche 27 janvier 2013

Reckless - James Foley (1984)


Une petite ville industrielle de l'Ohio. Depuis le départ de sa mère, Johnny est devenu un solitaire, jugé asocial et dangereux. C'est pour cette raison qu'il attire la jolie Tracey, issue d'une riche famille.

Reckless est un film chargé de promesse de par le souffle nouveau qu'il dégage dans le cinéma américain 80's et également par les carrières naissantes de ses participants amenés à devenir célèbres. On pense d'abord à James Foley qui dans ce premier film trace les grandes lignes thématiques de son œuvre maîtresse Comme un chien enragé (1986) avec ce héros rebelle en quête d'ailleurs, la figure paternelle défaillante et la prison que semble constituer ces petites villes provinciales américaines sans vie. Le scénario est également le premier signé par Chris Colombus qui accèdera à la notoriété avec ses deux suivants comptant parmi les meilleures productions Amblin, Gremlins et Le Secret de la pyramide (tout deux sorti en 1985). C'est aussi le premier rôle du jeune Aidan Quinn propulsé superstar du jour au lendemain par le succès du film et Darryl Hannah même si plus expérimentée (Fury de De Palma (1978) et le classique Blade Runner (1982) constituent déjà de belles pièces de sa filmographie) voit sa carrière exploser en cette année 1984 avec Reckless et son rôle de sirène dans Splash.

 Reckless, c'est le mal être de La Fureur de vivre, les préoccupations sociales et la naïveté du Lauréat transposée dans le contexte de l'Amérique des 80's. L'histoire narre la rencontre de deux solitudes que tout sépare si ce n'est un même mal être et sentiment d'enfermement. Johnny (Aidan Quinn) traîne son ennui à moto dans les ruelles triste de cette cité industrielle grisâtre tandis que les problèmes s'accumulent dans sa vie personnelle : le départ de sa mère, l'alcoolisme de son père avec qui il vit, des instincts suicidaires et une agressivité qu'il a de plus en plus de mal à réfréner.

Tracey (Darryl Hannah) au contraire a tout pour être heureuse dans une existence qui sonne comme un cliché : jolie blonde issue d'un milieu bourgeois, meneuse des pom pom girls et petite amie du quater back vedette de l'équipe de football locale. Bien consciente de la vacuité de cette existence lisse et réglée, Tracey attend tout autant que Johnny l'évènement fera tout changer.

 Foley passe le plus souvent par l'image pour exprimer le malaise ambiant. Johnny traîne ainsi son spleen dans une falaise surplombant l'usine d'acier locale dont l'architecture imposante envahit le cadre comme pour signifier cet horizon sans but. Pour Tracey la caméra l'isole le plus souvent en la cadrant seule lors des sorties avec ses camarades, la montrant comme éloignée et extérieure à ses distractions dont elle est lasse.

Les personnages ne savent pas ce qu'ils veulent si ce n'est qu'ils sont mal dans cet environnement et qu'il ont besoin d'autres chose. Cela est parfaitement exprimé lors d'une scène où Johnny remplit une fiche d'orientation où il résume son futur et ses besoins sur deux phrases en forme d'appel au secours. Get out from here ! More !.

L'expression de cette rage intérieure passera constamment de manière corporelle pour ses êtres incapables de l'exprimer par la parole. Ce sera d'abord par une scène de danse où durant un bal ronflant Johnny lance un rock martial et laisse exploser son énergie sur la piste avec Tracey, Foley les accompagnant par un hypnotique travelling circulaire. La grande scène d'amour entre eux fonctionnera de la même manière en deux temps par érotisme appuyé.

Chaque regard et caresse fonctionne en terme de défi pour les deux amoureux avide d'interdit lorsqu’ils envahissent seuls le lycée de nuit. Plus tard cette union se scellera en quelques mots où le besoin d'affection de Johnny et celui d'exprimer ses émotions de Tracey s'affirmera en quelques mots, Say you want me... I want you...

Foley donne une grande poésie à la désolation de cette ville morte. L'ensemble baigne dans une photo brumeuse et grisâtre (de Michael Ballhaus) d'où une palette de couleurs plus vives peut surgir lors des entrevues électriques du couple : le sous-sol rouge écarlate lors de la première étreinte ou plus discrètement l'extérieur aux discrètes teintes mauve à travers les carreaux lors de l'ultime échange à l'abri d'une salle de classe. Chargé d'atmosphère, la tonalité du film est profondément marquée 80's dans ses choix et notamment l'usage d'esthétiques issues du clip.

Le monteur du film est Albert Magnoli clippeur qui signera peu après le Purple Rain (1984) de Prince et la grande séquence muette où Johnny et Tracey séparés végètent dans un montage musical où les paroles de To look at you d'Inxs (un peu à la manière de Simple Minds pour Breakfast Club le groupe australien doit son au explosion aux USA à ce film dévoilant une large part de leur album Shabooh Shoobah en plus d'autres tubes new wave) surlignent leurs émotions est un splendide petit clip au sein du film.

Le score synthétique de Thomas Newman appuie cette atmosphère romantique et désenchantée où là aussi les longues déambulations motorisée sans paroles évoquent le clip, cela deviendra un cliché avec des productions Bruckheimer/Don Simpson comme Top Gun ou Flashdance mais ici c'est approprié et novateur. Foley en fera encore un usage brillant dans Comme un chien enragé avec le leitmotiv instrumental du Live to tell de Madonna.

Aidan Quinn est ici parfait en écorché vif à fleur de peau, tout en tristesse et résignation pouvant être interrompu par des explosions de violence quand la provocation est trop grande. C'est également l'un des meilleurs (si ce n'est le meilleur) rôle d'une Darryl Hannah évanescente, fragile dont le regard perdu et désabusé retrouve l'étincelle dès qu'elle est en présence de Quinn les deux ayant une formidable alchimie.

Les deux amoureux se débarrassent définitivement de leurs entraves toutes différentes (le poids des apparences pour Tracey, la responsabilité de son père pour Johnny) lors d'un surprenant final confondant de naïveté et très touchant. Signe de cette libération, le cadre jusqu'ici surchargé s'aère enfin pour dévoiler l'horizon de la route qu'ils empruntent, enfin ouverte.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans la collection Warner Archives et donc sans sous-titres. 

 
Extrait de la scène de danse.

vendredi 25 janvier 2013

Esther Waters - Ian Dalrymple et Peter Proud (1948)


A l'époque victorienne en Angleterre, une jeune fille, séduite par un valet, tombe enceinte. Ce dernier l'abandonne alors avec son enfant. Sept ans plus tard, il réapparait lui demandant de l'épouser, mais cette demande n'est pas désintéressée.

Esther Waters est un mélodrame Victorien quelque peu austère mais prenant dont on se souvient surtout pour avoir été le premier leading rôle d'un tout jeune Dirk Bogarde. Le film est l'adaptation du roman éponyme de George Moore paru en 1894 et qui se présentait comme un équivalent britannique au naturalisme des écrits d'Émile Zola avec une description âpre et sans fard de l'injustice et de la pauvreté.

Le récit s'ouvre sur l'arrivée de la jeune Esther Waters (Kathleen Ryan) comme domestique dans un riche domaine rural. Sous un caractère bien trempé, elle s'avère naïve et innocente, devenant progressivement la cible des autres domestiques notamment lorsqu'ils découvriront qu'elle est illettrée. C'est le soutien et l'amitié du séduisant valet William Latch (Dirk Bogarde) qui va l'aider à prendre confiance et se faire finalement accepter par la maisonnée.

Le début du film aligne ainsi les jolies vignettes rurales naturalistes (seuls de respirations dans un récit assez clos et étouffant notamment quand l'action se déplace dans un Londres sinistre) de cette campagne du Sussex où notre héroïne s'épanouit au fil de la romance avec William. Pourtant les premiers nuages surgissent quand elle découvre les penchants de William pour les courses et surtout une attirance pour la fille capricieuse de la maîtresse de maison avec laquelle il va filer après avoir mis la pauvre Esther enceinte.

 Dans la grande tradition du conte moral victorien (même si le livre en calquant Zola se veut plus universel que purement britannique dans sa description des bas-fonds) aligne le sordide où notre "fille perdue" paies chèrement sa faute avec des élans de bienveillance inattendus par la grâce de bienfaiteurs sachant reconnaître le caractère pur d'Esther.

On a ainsi des visions glaçantes du terrible destin d'une jeune femme sans ressource accouchant et élevant son enfant seule : foyer de travailleuse d'où l'on est expulsé à peine l'accouchement effectué, une nourrice digne des Thénardier cherchant à vendre les nourrissons qu'elle recueille... Le ton très austère du film rend le tout assez éprouvant et il faut toute la prestation énergique et déterminée de Kathleen Ryan pour réellement croire en des lendemains meilleurs.

La narration reprend le découpage en plusieurs parties et époque du livre (en en actes de la pièce que George Moore aura tirée de son livre en 1913), chacune constituant une épreuve à surmonter pour Esther. L'une des transitions montrant son labeur de domestique dans des demeures aux patrons indifférents et égoïstes est fort marquante et illustre en quelques minutes ce conflit de classe au cœur de la société anglaise. Dans ce souci moral Esther s'avère fort pieuse, trouvant réconfort à ses épreuves dans la religion. Heureusement l'intrigue ne se fige pas dans cette facette, Esther cédant néanmoins à ses passions plus qu'au dogme comme lorsqu'elle renoue avec un William repenti plutôt que d'épouser le prêtre qui lui demandait sa main (et joué par Cyril Cusack qui aura le même rôle de prêtre et pendant moral mièvre à Jennifer Jones dans La Renarde de Powell et Pressburger).

Néanmoins cette rigueur guide quand même le film à l'image du final où William reconverti en bookmaker subit une déchéance progressive dans l'usage de son "métier". Dirk Bogarde encore loin des grands rôles ambigus à venir chez Losey arbore une beauté juvénile et une candeur qui fait étonnamment tout passer à son personnage inconsistant, plus un faible qu'un mauvais bougre. Le côté austère (jusque dans les traits dur de Kathleen Ryan loin de la belle jeune fille en détresse) peut refroidir mais l'ensemble s'avère vraiment intéressant.

Sorti en dvd zone 2 anglais et sans sous titres, extrait ici 

jeudi 24 janvier 2013

The We and The I - Michel Gondry (2012)


C'est la fin de l'année. Les élèves d’un lycée du Bronx grimpent dans le même bus pour un dernier trajet ensemble avant l’été. Le groupe d'adolescents bruyants et exubérants, avec ses bizuteurs, ses victimes, ses amoureux… évolue et se transforme au fur et à mesure que le bus se vide.
Les relations deviennent alors plus intimes et nous révèlent les facettes cachées de leur personnalité…

Michel Gondry signe un de ses meilleurs films avec The We and The I qui s’impose comme un classique moderne du teen movie.  La réussite du film tient grandement à son authenticité, sa production ayant constituée une grande aventure humaine. L’idée du film serait venue à Michel Gondry se trouvant dans un bus à Paris, ce dernier se trouva envahi par des adolescents sortant du lycée. Il observa alors les changements d’attitudes chez les teenagers, l’influence du phénomène de groupe où fanfarons et bruyants en nombre, les ados se transformait leur nombre diminuant, les conversations se faisant plus intimes, les comportements plus naturels. Voulant transposer le phénomène dans une fiction, Gondry part à la rencontre d’un groupe d’adolescent d’un quartier difficile du Bronx qu’il soumet pendant près de trois ans à un atelier. 

Là, il les guidera, les accompagnera et les poussera à se livrer sur leur quotidien, leurs anecdotes nourrissant le script sur lequel ils ont un droit de regard et auquel ils amènent une vérité dans les échanges et comportement des personnages. Après cette longue préparation, Gondry décidera de recruter ses acteurs amateurs pour pratiquement jouer leur propre rôle dans le film, au générique on peut d’ailleurs constater que les prénoms des personnages étaient ceux des vrais ados.

A la sortie du film, on l’a beaucoup comparé au français Entre les murs avec lequel il partage cette approche sur le vif et authentique d’adolescents d’aujourd’hui. Le film de Gondry s’avère bien plus riche et surtout se frotte en fait à un autre modèle. The We and The I constitue en fait une relecture  moderne de Breakfast Club (1984), reprenant à son compte la structure et les thématiques du classique de John Hughes. On a ainsi un groupe d'adolescents confiné ensemble dans une unité de temps et de lieu (journée de colle au lycée chez Hughes/bus sur un long trajet pour Gondry) où au fil du temps les personnalités et les fêlures de chacun vont se révéler.

Comme chez Hughes les personnages sont au départ des clichés et archétypes du paysage lycéen et de teen movie (les tyrans, les souffre douleurs, la jolie fille populaire avec Laidychen préparant sa fête) et sous le foutoir de façade Gondry au fur et à mesure que le bus se vide laisse les jeunes passagers restant se montrer de plus en plus naturel. Il nous y aura préparé avant en plaçant les moments les plus comiques au départ tant que le bus est bondé tout en cernant la personnalité de certains personnages sur lesquels il se sera plus attardé au sein des groupes de plus en plus restreint. L'humour ou la méchanceté la plus prononcée c'est  We du titre où chacun veut se montrer à son avantage quitte à humilier les autres (la bande du fond du bus) ou soit même (le mythomane poseur et ses histoire abracadabrante de séduction) tandis que le I nous les montre moins sûr d'eux même, plus fragile et attachant. 

Le principe marche sur de courtes scènes et personnages furtifs (la fille qui accepte une fois descendue du bus de sortir avec le garçon auquel elle a mis un mémorable râteau devant ses copines) puis ensuite en révélant les vrais héros que tout opposent : le très antipathique Michael qui aura malmené et moqué ses camarades avant de se révéler bien plus intéressant débarrassé du regard des autres la très attachante et complexée de Teresa. Michael se voit confronté à ses contradictions et à sa schizophrénie de façon assez magistrale par le camarade le plus discret et taiseux dans la foule, direct et franc dans l’intimité. Ainsi mis à nu, le film se conclu sur un joli moment, sobre et chaleureux entre le tyran et sa souffre-douleur bien plus semblables qu’il n’y parait.

Gondry adapte la forme à la génération Facebook/Youtube avec un visuel inventif et énergique mais sachant se faire oublier.  La caméra virevolte d'un coin à l'autre du bus, scrute l'omniprésence du portable dans les interactions des personnages et fait même de ce qui semble un gimmick formel  (le running gag du copain filmé se cassant la figure) un ressort dramatique qui ne révélera qu'en toute fin. Le film ne cède au démonstratif qu'une seule fois de manière peu convaincante avec la dispute et la confession du couple gay un peu trop larmoyante. 

Sous l’énergie et le foutoir apparent laissant croire à de l’improvisation, le script est pourtant très rigoureusement écrit et construit et paradoxalement cette seule scène à ne pas fonctionner est pourtant une extension de la réalité. Gondry pas convaincu par un des deux acteurs leur avait demandé d’échanger leur rôles et au cours d’un dialogue évoquant la tromperie de l’un d’entre eux, une vraie dispute éclata, les caméras continuant à tourner et le moment étant conservé tel quel dans le film. Et donc paradoxalement la scène la plus "vraie" qui sonne le plus faux (et le pour coup moins forte que la grande confession finale d'un Breakfast Club), étonnant. 

Le film ne se noie jamais dans son concept grâce à l'énergie du jeune casting, au script osant des respirations inattendues (la séquence où en plein bouchon les ados s’évadent du bus pour aller commander une pizza, les flashbacks et séquences oniriques absurdes typiques des clips de Gondry surgissant sans que l’on s’y attende). On s'amuse beaucoup tout en reconnaissant forcément l’adolescent que l’on est ou que l’on a été au milieu de ce festival de vannes, de vacherie, de tendresse et de larmes. LE teen movie des années 2010 et la plus belle réussite de Gondry avec son magique Eternal Sunshine of spotless mind. Un des grands films de 2012.

Sorti en dvd zone 2 français chez France Télévision