Lunch Hour est une pépite
méconnue et diablement subtile du cinéma anglais du début 60's qui pour
le spectateur distrait passerait presque pour une fable moraliste alors
qu'il s'agit d'un manifeste féministe terriblement cinglant. Un homme
(Robert Stephens) et une femme (Shirley Anne Field) se retrouve à
l'heure du déjeuner dans une modeste chambre d'hôtel. Leur attitude
gênée et échanges de banalités témoigne de l'inconvenance de la
situation et de la nature illégitime de la liaison sans que ce ne soit
dit.
Le désir semble pourtant le plus fort et alors que l'inévitable
rapprochement s'effectue un raccord en mouvement nous ramène quelque
mois plus tôt aux prémisses de cette liaison. Elle (tous deux ne seront
jamais nommé et simplement un homme et une femme dans le récit) est une
jeune dessinatrice dans une entreprise de peinture tandis que lui est
cadre de la compagnie.
L'attirance est immédiate tant la gentillesse et
l'attention de Robert Stephens est aux antipodes du machisme ordinaire
de ce cadre professionnel, entre les avances larvées sous couvert
prévenance envers les employé(e) d'un directeur et remarques salaces des
ouvriers voyant passer la silhouette élancée de Shirley Anne Field. Le
film nous plonge en pleine Angleterre rigide et moraliste d'avant la
révolution sexuelle, la pilule et l'hédonisme de la jeunesse du Swinging
London.
Ainsi tout témoignage d'affection trop manifeste du couple se
voit sanctionné par un regard extérieur sévère : une étreinte trop
tendre dans un parc et c'est le gardien qui viendra les interrompre
d'un œil furibond, un baiser dans le recoin désert d'un musée et le
guide interrompt sa visite, se tenir affectueusement la main au
restaurant signifiera d'être servit avec brusquerie lorsqu'on fera sa
commande.

L'environnement ambiant n'est que frustration, au travail où
il ne faut pas faire naître les rumeurs et le quotidien repose de toute
façon sur cette culpabilité puisque Robert Stephens est marié. La mise
en scène de James Hill fait de ce Londres blafard (somptueuse photo de
Walter Suschitzy) une prison à ciel ouvert où toute expression de
sentiment se fait en secret de peur d'être jugé. Robert Stephens va donc
avoir recours à la solution la plus discrète et scandaleuse en louant
une chambre d'hôtel qui nous ramène donc au point de départ du film.
Seulement rien ne va se dérouler comme prévu.
Lunch Hour
est adapté de la pièce éponyme de John Mortimer (qui signe également le
scénario) d'abord jouée sur les ondes de la BBC en 1960 puis sur les
planches londonienne l'année suivante. Si ce rigorisme moral constitue
la toile de fond de l'intrigue, il n'en est pourtant pas le sujet
principal. Dès le départ, on aura senti une sorte de fossé entre Shirley
Anne Field et Robert Stephens. Elle est caractérisée en grande partie
par sa culture, sa nature paisible et son gout pour le dessin tandis que
lui n'existe que par le désir qu'il a d'elle.
Les échanges ne tournent
finalement qu'à cette frustration de l'assouvissement de ce désir Robert
Stephens s'avère trop limité lorsqu'ils chercheront à avoir d'autres
sujet de discussion notamment sur les dessins de Shirley Anne Field.
Tous ces éléments constituent des signes avant-coureurs du fiasco dans
la chambre d'hôtel. Une nouvelle fois l'élément perturbateur viendra
d'un personnage extérieur avec ici la logeuse envahissante joué par Kay
Walsh.

Son intrusion révèle à Shirley Anne Field le mensonge de Robert
Stephens pour louer la chambre, les faisant passer pour un couple marié.
Rien de perturbant face à cette ordre moral mais la sophistication du
mensonge va en fait révéler la vision du monde de l'homme et révolter la
jeune femme. Plutôt que le surligner par le dialogue, l'affabulation de
Stephens s'exprime sous forme fantasmée avec Shirley Anne Field jouant
le rôle de l'épouse et on découvre ainsi réel ou purement inventé un
quotidien où la femme est assignée aux tâche ménagère, à l'éducation des
enfants et où lui-même est absent et passif. En s'inventant une telle
existence factice, il méprise finalement son épouse et les femmes en
général, Shirley Anne Field se sentant finalement impliquée en assumant
ce rôle dans le fantasme.

On aura ainsi des dialogues surréalistes où
elle reproche à Robert Stephens dans manques en tant que mari, ce qu'il
n'aura été que dans son mensonge et son illustration par James Hill.
Cela suffit pourtant à souligner finalement son indifférence et sa
froideur, Shirley Anne Field comprenant qu'elle ne peut se lier à un tel
homme. Un scénario à la structure déroutante qui fut rapproché des
écrits de Penelope Mortimer épouse de John Mortimer et qui mis en place
un dispositif similaire dans
Le Mangeur de citrouille (adapté brillamment par Jack Clayton) ou dans son scénario pour le
Bunny Lake a disparu
(1965) d'Otto Preminger avec de nouveau une femme victime d'un homme
froid et manipulateur.
John Mortimer reprend ainsi à son compte le
leitmotiv de son épouse et (selon l'interprétation des bonus du dvd) se
faire pardonner ses nombreuses infidélités et prônant ces mêmes
préceptes féministes. Le message s'avère ainsi assez novateur et
cinglant tout en maintenant la morale sauve avec une rare intensité (entre
tonalité austère et vraie sophistication visuelle), notamment grâce à la
prestation passionné de Shirley Anne Field. Une très belle découverte
qui réussit à brasser tous ces thèmes en à peine 1h, ce format ayant
limité injustement la visibilité du film.
Sorti en dvd zone 2 anglais et en bluray chez BFIet doté de sous-titres anglais
Extrait
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire