Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 31 mars 2025

Matewan - John Sayles (1987)


 1920 : Petite ville de Virginie-Occidentale, Matewan est totalement contrôlée par la société minière qui possède à la fois les terres, les logements et les commerces, et dispose de sa main d'œuvre par la force. Les mineurs décident de faire grève contre leurs conditions de vie inhumaines, mais on leur oppose vite une milice armée qui va faire régner la terreur.

Matewan est une œuvre qui s’inscrit dans le portrait parallèle des Etats-Unis que cherche à construire John Sayles au sein de sa filmographie. Naviguant entre les genres et les époques, Sayles s’affranchit des codes hollywoodiens pour dépeindre l’Amérique des minorités sociales, ethniques ou sexuelles dans la chronique générationnelle Return of the Secaucus 7 (1980), le drame Lianna (1983), la fable The Brother from Another Planet (1984). C’est dans cette œuvre sous-terraine (malgré quelque mise en lumière plus marquées comme Lone Star (1996) ou Limbo (1999)) que s’exprime pleinement l’engagement de cet artiste aux multiples talents dont la singularité pouvait s’observer dans ses travaux de scénariste plus connus du public (Piranha (1978) et Hurlements de Joe Dante (1981), le magnifique Du rouge pour un truand de Lewis Teague (1979)). 

Matewan est une œuvre transposant un jour funeste pour le syndicalisme au Etats-Unis, la bataille de Matewan. Le 19 mai 1920, une fusillade éclate entre les mineurs locaux gréviste et la milice de l'agence Baldwin-Felts Detective, engagée par les propriétaires de la mine Stone Mountain. C’est en 1969 et alors étudiant en road-trip dans la région de Virginie-Occidentale que John Sayles apprend l’histoire sanglante des lieux. Profondément marqué par ce récit, il en tire tout d’abord Union Dues, un roman publié en 1977, avant de pouvoir dix ans plus tard en proposer un film. 

Matewan s’attarde sur les évènements et le contexte qui conduiront à la fusillade dans une œuvre qui pose les bases de plusieurs archétypes du cinéma américain pour d’autant mieux s’en détacher. Sur ce point, Sayles lorgne grandeMENT sur La Porte du Paradis de Michael Cimino dont il offre un pendant en mode mineur, moins spectaculaire. L’argument est cependant le même, soit la manière dont les puissants vont par la tyrannie vouloir exterminer la volonté des plus faible cherchant à renverser les inégalités par l’union de leurs forces.

Parmi les archétypes, il y a notamment l’arrivée de l’homme providentiel qu’est le syndicaliste Joe Kennehan (Chris Cooper). L’archétype repose sur l’argument de western voyant « l’étranger » solitaire et charismatique régler à lui seul les conflits du territoire qu’il investit. La constante voix de la sagesse et l’appel à une opposition non violente estompe cet aspect pour éventuellement risquer de faire de Kennehan une sorte de saint à la parole sacrée. John Sayles va volontairement dans cette voie lors des premières interactions de Kennehan avec les mineurs locaux, notamment durant la scène où il fustige leur racisme face à Few Clothes (James Earl Jones), mineur noir venu engager le dialogue. Peu à peu, Kennehan se fond dans le collectif pour ne plus être qu’une conscience modeste et le socle par lequel les mineurs trouveront par eux-mêmes les vertus du collectif.

Sayles marque d’abord cette union par une résistance commune à la menace violente pesant sur le groupe, tant les mineurs locaux grévistes que les « étrangers » italiens et noirs comprenant vite le piège dans lequel les assujettissent les patrons – l’arrivée des mineurs noirs écoutant les interminables soustractions de leur salaire dues aux « avantages » de la compagnie. L’alliance de raison devient progressivement une coexistence possible capturée de manière subtile par le réalisateur. La mandoline du migrant italien, la guitare folk du natif blanc et l’harmonica blues des noirs s’unissent ainsi dans une somptueuse séquence musicale muette. Le voisinage orageux entre une Italienne et une Américaine s’estompe également quand la préoccupation universelle, celle de nourrir ses enfants, va peu à peu les rassembler.

John Sayles dépeint une véritable utopie partagée enTRE idéalisme bienveillant et gravité sous-jacente, en connaissance de l’issue funeste du conflit en cours. Les bases posées ne le sont pas en perspective d’un suspense au sein du récit, mais pour des victoires sociales allant bien au-delà du film. Le personnage de l’adolescent prêcheur Danny (un tout jeune Will Oldham que les amateurs de musique folk connaissent sous son alias de Bonnie Prince Billy) est ainsi une figure de témoin à travers sa voix-off adulte, de symbole de l’éternel recommencement oppressif dans la scène finale, mais avant tout de passeur des idéaux nobles véhiculés par cette expérience de lutte collective. 

Malgré des moyens plus conséquents qu’à l’accoutumée pour Sayles, le budget reste modeste dans une œuvre de cette ambition. Sayles signe donc un film sobre et introspectif, dont l’émotion passera le talent son talent de narrateur et un écrin formel alternant tableau d’ensemble et moments volés plus intime. La photo de Haskell Wexler nous baigne dans une ambiance à la fois rêveuse et terreuse dans la blancheur diaphane de ses journées, les tonalités ocres ou bleutées de ses nuits. Il y a une recherche d’équilibre entre l’authenticité d’une capture photographique et la poésie d’un idéalisme plus pictural. Ce travail sur les textures est d’ailleurs aussi important que le montage et l’interprétation dans un des sommets du film, celle du montage alterné entre le prêche à double sens de Danny et l’assassinat programmé de Kennehan.

Sayles trouve un équilibre miraculeux où les mots, l’approche sensorielle (la lueur des flammes sur le visage ému de James Earl Jones) et la narration brillante font passer cette notion de collectif dans un ensemble brillant. C’est un moment à comparer avec l’anti-climax volontaire de la fusillade finale, la sécheresse filmique dénonçant la vacuité de cette confrontation armée jamais libératrice dans l’instant et aux conséquences tragiques pour l’avenir. D’une richesse, subtilité et profondeur captivantes, Matewan est un véritable trésor caché du cinéma américain. 

Sorti en bluray français chez Intersections 

 

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