Sixième film d’Eloy de la Iglesia, Personne n’a entendu crier s’inscrit dans la première partie de carrière du réalisateur, celle où il donnait dans un cinéma de genre plus aisé pour livrer un sous-texte plus irrévérencieux durant le régime franquiste. Personne n’a entendu crier est d’ailleurs le dernier volet d’une sorte de trilogie informelle au sein de laquelle de la Iglesia se faisait le portraitiste ambigu de figure meurtrière pour lesquelles il manifestait une empathie surprenante. Parmi les films précédents on trouvait El techo de cristal (1971) et surtout Cannibal Man (1972), un de ses plus grands succès. Comme pour boucler ce cycle, on trouve d’ailleurs au casting Carmen Sevilla et Vicente Parra, respectivement héroïne et héros de El techo de cristal et Cannibal Man.
Le film s’ouvre dans un cadre et une atmosphère aux antipodes du récit à venir. Elisa (Carmen Sevilla), y arpente les rues d’un Londres bondé et animé où elle s’adonne à un fastueux shopping, escortée par un chauffeur. C’est en fait là une part non négligeable du salaire accordé par son richissime amant et client, qui l’accueille ainsi un week-end par mois en Angleterre moyennant menus plaisirs. On devine néanmoins une forme de lassitude et de solitude chez la jeune femme à son retour en Espagne où elle mène également grand train dans un appartement luxueux. L’ellipse nous emmenant au rendez-vous du mois suivant appuie ce sentiment puisqu’un retard de vol va l’inciter à tourner les talons et rentrer chez elle sans attendre. Ce retour prématuré va dérégler les plans de son voisin de pallier, Miguel (Vicente Parra) qui comptait profiter de cette absence pour assassiner sa femme. Témoin malheureuse du crime, Elisa va être soumise à un étonnant chantage de la part de Miguel. Plutôt que de s’embarrasser d’un second cadavre en tuant sa voisine, Miguel va la contraindre à être sa « complice » pour se débarrasser du cadavre, et s’assurer ainsi sournoisement son silence. Ce postulat hitchcockien en diable va pourtant prendre une direction surprenante. Cela vient notamment de la caractérisation de Miguel qui, sous la menace initiale, apparaît comme un homme faible, affable et presque « victime » contrainte du crime qu’il a dû commettre sur une femme qui le tourmentait. De la Iglesia en fragmentant par le montage les circonstances du meurtre maintient une certaine ambiguïté quant à la réalité du meurtre, mais la vulnérabilité contrite de Miguel ne va pas manquer de faire effet sur Elisa. En effet, sa nature de prostituée de luxe en fait un être de passage pour les hommes auquel elle ne pourvoit qu’un besoin charnel. Miguel à sa manière et dans des circonstances certes singulières, lui a en quelque sorte réclamé de l’aide, une assistance plutôt qu’un désir physique à assouvir. Dès lors les péripéties construisent progressivement une complicité inattendue et une véritable tension érotique entre eux. Eloy de la Iglesia l’amorce par un environnement se faisant de plus en plus abstrait pour traduire ce rapprochement. Au départ il y a la menace d’être démasqués durant leur périple pour se débarrasser du cadavre, notamment un suspense haletant où Miguel n’est pas loin d’être contraint par la police d’ouvrir le coffre de voiture contenant l’objet du délit. Alors qu’il se décompose sous le risque, c’est le sang-froid d’Elisa qui leur sauve en partie la mise. Plus tard le cadre d’une barque sur un lac voit Elisa prendre le dessus sur Miguel presque tétanisé avant d’y jeter le corps, et la jeune femme va jeter à l’eau son ravisseur pour brièvement tenter de le tuer. Miguel sachant à peine nager, suppliant et se débattant dans une posture de vulnérabilité totale émeut Elisa, et à partir de là la dynamique s’inverse concrètement même si on le pressentait déjà symboliquement – le champ contre champ de la séquence de la voiture évoquée plus haut est d’une certaine manière reconduite symboliquement plus qu’esthétiquement avec lui démuni et soumis à la volonté d’Elisa. Elisa aura eu entretemps une autre occasion d’éprouver la différence de ses rapports aux hommes en retrouvant un jeune amant habitué à l’exploite, ce qui va renforcer sa attachement et instinct de protection envers Miguel. Dès lors le romantisme trouble a court entre Miguel et Elisa, mais les bases de cet amour sont viciées et de la Iglesia ne manque pas de le souligner par une esthétique bien trop chatoyante et clichée dans ses partis-pris. Le travelling circulaire autour d’une scène de danse muant en séquence érotique grâce à un fondu et l’usage du ralenti lorgne sur le roman-photo, tout comme une scène de bain moussant plus grotesque qu’érotique. Plutôt que d’installer un cocon amoureux, le réalisateur a plutôt fait basculer l’atmosphère dans l’abstraction, en estompant le monde extérieur et en réduisant l’interaction du couple au seul appartement d’Elisa. On adopte ainsi son propre aveuglement, mais le mystère autour du meurtre de l’épouse que l’on va finir par voir dans son entier vont remettre toutes les certitudes en question. La conclusion osée et que, malgré les indices, il aurait été difficile de totalement anticiper, est sources d’interprétations diverses. C’est la logique de pure machination qui frappe tout d’abord, mais vient ensuite une passionnante réflexion sur la répétitivité des biais de soumission auquel l’on peut se soumettre par peur de la solitude. En effet, Elisa revient au point de départ en ayant un nouveau crime qu’elle n’a pas commis à masquer, avec davantage d’expérience cette fois – et un ludisme à la renouveler.Disponible en bluray français chez Artus










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