Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 9 février 2013

Atlantique, latitude 41° - A Night to Remember, Roy Ward Baker (1958)


Le 10 avril 1912, le nouveau transatlantique britannique Titanic, luxueux paquebot de 269 mètres de long, quitte Southampton pour une traversée inaugurale à destination de New York, emportant à son bord quelque deux mille deux cent huit passagers. Le 14 avril, vers 23 h 40, le vapeur file dans l'Atlantique alors que la fête bat son plein à tous les niveaux des classes sociales, quand la vigie signale un iceberg droit devant. Malgré le changement de cap immédiat, l'énorme masse de glace éventre la coque sur une longueur de 100 mètres. Après avoir rapidement évalué les dégâts, les ingénieurs rendent leur verdict sans appel : le Titanic est condamné à couler dans les délais les plus courts...
 
Avant la récente et célébrissime version de James Cameron, Atlantique, latitude 41° fut longtemps considéré comme la vision la plus juste du naufrage du paquebot. Cela s’explique par la profonde passion pour le sujet des initiateurs du film qui contribuèrent à défricher des informations encore méconnues sur les causes du drame. William MacQuitty, producteur à l’initiative du projet resta profondément marqué le départ du Titanic du port de Belfast en 1911 auquel il assista enfant. De même l’historien spécialiste de l’histoire navale Walter Lord consigna la somme d’informations et témoignages récoltés au fil de longues années de recherche dans son récit documentaire La Nuit du Titanic (A Night to remember en vo et également titre original du film) paru en 1955 et dont le succès relança l’intérêt pour le naufrage et rendra possible son illustration via l’adaptation.

C’est cette rigueur et ce souci de réalisme qui guident une production dont les rares incohérences sont surtout dues à des faits encore inconnus à l’époque (l’épave du Titanic ne sera retrouvée qu’en 1987) la plus manifeste étant lorsque le paquebot coule tout droit à la verticale sans que la coque ne se casse en deux. James Cameron corrigera ce dernier point et quelques autres dans sa version mais il est indéniable qu’il emprunte énormément au film de Roy Ward Baker. Certaines scènes sont absolument identiques : le directeur de la White Star Line Ismay se dissimulant dans une barque à la vue d’un second qui n’ose l’en chasser, l’instant cocasse où en plein chaos un agent réprimande des passagers pour la destruction du matériel de la compagnie…

Dans sa volonté romanesque Cameron faisait découvrir essentiellement le paquebot à travers le regard de son couple dont les milieux opposés permettaient d’explorer les différences sociales régnant sur le Titanic. A Night to Remember exprimait déjà cette idée mais mise en œuvre sous forme de film choral. Cela annonce en quelque sorte les schémas qui feront les beaux jours des films catastrophes des 70’s mais l’approche est plus subtile ici. 

Sans se focaliser longuement sur aucun personnage (même si la star Kenneth More est plus légèrement mise en avant en 2e officier Charles Lightoller) cela s’exprime de manière plus diffuse à travers quelques vignettes sur les espérances des émigrants pauvres partis chercher fortune dans le nouveau monde, en opposition aux nantis plus préoccupés d’être les premiers à profiter du luxe du Titanic. Les scènes de joyeuses et poignantes séparations des classes populaires parties chercher fortune, la liesse de la 3e classe, répondent ainsi au ton guindé et à l’ennui de la 1ère classe.

Baker effectuera le même genre de parallèle au moment du naufrage avec les passagers de 3e classe piégés dans les sous-sols, tandis que les nantis ont accès aux barques et que certains se permettent des remarques malvenues sur le confort. Baker, comme Cameron plus tard, cherche par ces procédés à dépeindre cette réalité des rapports de classe et à quel point le naufrage du Titanic représente par ses manquements et son désastre la fin de ce mode de pensée, la chute d’un monde. Le Titanic, symbole de cette toute-puissance, entraîne donc dans les abysses les dernières cendres du XIXe siècle, la Première Guerre mondiale à venir deux ans plus tard déclenchant l’ère moderne.

Hormis quelques apartés, la première partie du film se consacre méticuleusement à dépeindre les éléments menant au désastre final, autant dû au hasard malheureux qu’à une arrogante  l’inconscience : l’avalanche de télégrammes de passagers futiles empêchant l’envoi de celui crucial signalant la présence d’iceberg,  la démonstration de force du paquebot dont la vitesse trop grande empêchera d’éviter l’obstacle fatal (ce dernier point étant plus explicite chez Cameron).  La reconstitution dans son ensemble et le naufrage constituent un tour de force technique qui conserve toute sa puissance aujourd’hui.

La production négocia de pouvoir filmer la façade et certains intérieurs du  RMS Asturias, paquebot laissé à l’abandon par l’International Mercantile Marine Company  (ancien propriétaire de la White Stare Line). Une façade fut repeinte afin de le rendre semblable au Titanic  tandis que l’autre désormais détruite fut récrée en matte painting par des étudiants au Beaux-Arts, un effet de miroir rendant l’illusion invisible lorsque l’on passe d’un côté à l’autre. Ces images seront notamment utilisées lors du grand départ au port de Southampton , et d’autres recyclées du Titanic de 1943 produit par l’Allemagne Nazie dont les scènes en mer calme où celle montrant la salle des machines.

 Tout ce qui concerne le naufrage sera filmé aux studios Pinewood que ce soit l’envahissement du décor par les eaux, la fuite désespérée en canots de sauvetage,  et bien sur l’image mythique du Titanic coulant à pic à la vue des survivants médusés et se débattant pour leur survie. L’aspect choral n’aura pas suscité une empathie marquée sur la longueur du film (ce n’était pas le but) mais ces silhouettes et personnalités entraperçues en diagonale auparavant acquièrent soudain une émotion palpable dans leurs derniers instants.   

Le parallèle entre ces jeune mariés et ce vieux couple ne souhaitant pas se quitter, ce cuisinier ivre mort qui trouve l’astuce de s’en sortir ou encore les passagers s’agrippant désespérément à la partie émergeante du navire sombrant constituent  des images marquante illustrant l’aspect irréel et apocalyptique de la situation. Si le film de James Cameron a désormais inscrit son imagerie du naufrage dans l’inconscient collectif et implique sans doute plus par sa teneur sentimentale, A Night to Remember demeure un témoignage saisissant tout aussi recommandable.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

vendredi 8 février 2013

Le Château de Cagliostro - Rupan sansei: Kariosutoro no Shiro, Hayao Miyazaki (1979)


 Le célèbre Edgar de la Cambriole est un voleur virtuose. Accompagné de son ami Jigen Daisuke, il parvient à dérober le coffre-fort du casino de Monte-Carlo à bord d'une Fiat 500. L'euphorie des deux compagnons face à cette réussite laisse place au désarroi lorsqu'ils réalisent que tous les billets sont faux. Il s'agit de la Goat Monnaie. L'intuition d'Edgar le mène, lui et Jigen, à la petite principauté de Cagliostro, soupçonnant le comte de Cagliostro d'être à l'origine de la fabrication de cette fausse monnaie. En route ils viennent en aide à une jeune fille poursuivie par des hommes armés. Ces hommes ne sont autres que les hommes de main du comte. La jeune fille est en réalité une princesse, elle est capturée et enfermée dans la plus haute tour de l'immense château du méchant comte.

Hayao Miyazaki signe un éclatant coup de maître avec cette première réalisation cinéma où il s'affranchit magnifiquement d'une commande et dévoile déjà des motifs majeurs de ses classiques à venir. A l'époque, Miyazaki ronge son frein depuis de longue années déjà au sein de la production d'animation japonaise à travers de nombreuses séries télé, cadre où son exigence technique, son imagination et les grands thèmes qui l'habitent déjà ne peuvent bien sûr pas s'exprimer pleinement. Cette période s'avère néanmoins formatrice par les voyages en Europe qu'il effectue pour des repérages (dans le cadre des World Masterpiece Theater toute cette grandes vagues de série de la fin 70's et début 80's inspirés de classique de la littérature enfantine occidentaux) qui façonnent son esthétique et également par les échelons que son talent lui permet de gravir rapidement au sein des équipes technique.

La récompense arrive ainsi en 1978 lorsqu'il obtient la réalisation et la conception de la série Conan, le fils du futur, sorte de brouillon de Nausicaa (1984) et surtout du Château dans le ciel (1986) qui durera 26 épisodes. Sur la série, il exige la présence du directeur de l'animation Yasuo Ōtsuka qui à l'époque bouleverse également les standards rigides de l'animation japonaise dans son travail pour la télévision notamment sur la série Lupin III (Edgar détective cambrioleur). Miyazaki lui est ainsi redevable et lorsque la production du second film dérivé de la série Lupin III se trouve dans l'impasse il accepte d'en assurer la réalisation pour dépanner son ami.

Au départ cette adaptation d'un manga et série à succès ne semble pas être un projet très gratifiant et motivant pour Miyazaki. Pourtant le cocktail d'aventures et d'humour échevelé et l'inspiration européenne du personnage (Lupin III est le descendant d'Arsène Lupin mais des problèmes juridiques avec les descendants de Maurice Leblanc n'autorise l'usage du nom qu'au Japon et donc rebaptisé Edgar lors de la diffusion de la série en France) entre pleinement dans les préoccupations d'alors de Miyazaki. 

En étant bien conscient, le réalisateur également auteur du scénario s'approprie totalement le personnage et son univers en opérant un mariage réussi entre la décontraction et l'humour du matériau original qu'il tire vers une tonalité de conte. Le manga et la première série avaient ainsi un ton très adulte et réaliste qui s'estompe ici au profit d'une ambiance plus onirique, enfantine mais tout autant imprégnée de gravité.

Tout le film semble d'ailleurs une lente progression du Edgar rigolard, plein d'assurance et fougueux vers une introspection et un romantisme de plus en plus prononcés. La scène d'ouverture nous montre ainsi une course poursuite typique de la série avec Edgar et son complice Jigen filant à toute allure après avoir dévalisé un casino. Problème les billets issus du butin bien que très réalistes sont faux et Edgar décide de remonter la piste des faux monnayeurs à sa source supposée, la principauté de Cagliostro. Le scénario oscille ainsi constamment entre péripéties enlevées avec les tentatives d'Edgar de s'introduire dans le château de Cagliostro et un ton plus grave quant aux raisons qui motive notre héros avec le sauvetage d'une princesse prisonnière et liée à son passé.

Miyazaki emprunte grandement au Roi et l'oiseau quant à l'esthétique majestueuse du château et dans certaines péripéties lorsqu'Edgar se trouve piégé dans les tous-terrains ou encore la palpitante évasion aérienne (et l'occasion de découvrir son attirance pour les machines volantes). Ce côté européen se manifeste aussi dans la sophistication apportés aux intérieurs du château avec ses lustres, statues et tableaux témoins du raffinement de l'infâme Comte de Cagliostro. A l'inverse quant Edgar s'introduira dans la geôle de Clarisse Miyazaki apporte au décor une forme de dépouillement à la Moebius (autre grande influence plus manifeste sur le suivant Nausicaa) isolant les personnages dans une très belle séquence intimiste.

L'ensemble est baigné dans une naïveté qui humanise grandement Edgar, archétype de ces héros baroudeurs et insouciant (à la Cobra dont l'excellent film cinéma d'Osamu Dezaki prendra le même parti pris mélodramatique de fragiliser son héros habituellement indestructible) apparait étonnamment vulnérable ainsi confronté à ses souvenirs. Miyazaki se montre d'ailleurs connaisseurs et brillamment cohérent avec l'œuvre de Maurice Leblanc puisque le roman La Comtesse de Cagliostro en narrant la première aventure d'Arsène Lupin y montrait un gentleman cambrioleur bien plus faillible, celui-ci étant paru après les volumes montrant le personnage à son zénith.

Dans cette atmosphère étrange, l'inquiétude peut ainsi se manifester dans des scènes déroutantes telle cette incursion macabre dans les sous-sols du château jonchés de squelettes ou encore les apparitions spectrales de l'armée de ninjas de Cagliostro. L'ambiance se fait plus oppressante, Edgar finalement dépassé avant un attendu triomphe final et le film n'en est que plus imprévisible et captivant.

Miyazaki rend sa vision d'Edgar plus innocente et à la fois plus grave que le manga de Monkey Punch pour un film d'aventures grandiose où il dissémine toutes les pistes de ses réussites à venir esthétiquement comme narrativement : la poursuite en voiture façon Sherlock Holmes au début, le secret héréditaire de Clarisse qui rappelle celui de Shiita dans Le Château dans le ciel, l'arrivée aux ruines qui rappelle celle à Laputa dans Le Château dans le ciel encore... Les pleins pouvoirs et l'autonomie de Ghibli sont encore loin (Miyazaki retournant même réaliser quelques épisodes tv de Lupin 3 l'année suivante) mais Miyazaki montre déjà un brio et une inspiration de haut vol avec ce premier film.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Kaze 

mercredi 6 février 2013

Panique - Julien Duvivier (1946)


Le bizarre et presque inquiétant Monsieur Hire est soupçonné, à tort, d'un crime. C'est la belle Alice dont l'amant est en réalité le coupable qui, profitant de l'admiration que lui voue monsieur Hire, fait dévier les soupçons sur lui. La foule déchaînée traque l'innocent qui se réfugie sur les toits d'un immeuble d'où il glisse et se tue. La découverte d'une photo qu'il portait sur lui révèle qui est l'assassin.

Premier film réalisé en France durant l'après-guerre par Julien Duvivier, Panique s'avéra un retour compliqué pour le réalisateur avec un cuisant échec publique et critique. Tous les éléments du réalisme poétique qui firent le succès de Duvivier avant-guerre sont pourtant là avec ce cadre populaire gouailleur, une certaine dimension féérique dans l'usage du décor réaliste et factice à la fois avec cette fête foraine avoisinante et le magnifique personnage maudit qu'est Monsieur Hire. Alors que malgré ses élans de noirceur (ou de positivisme pour la période du Front Populaire) le genre exaltait des valeurs nobles et un certains romantisme, Duvivier inverse ici le propos avec ce film incroyablement âpre et désabusé sur la nature humaine où il adapte très librement Les Fiançailles de M. Hire de Georges Simenon.

Dès la scène d'ouverture et par un zoom bien senti alors que la caméra balaie le paysage urbain de ce petit quartier, Duvivier isole son étrange Monsieur Hire (Michel Simon) du reste de la population. La symbolique sera plus lourdement appuyée quelques scènes plus tard le temps d'une partie d'auto-tamponneuses où l'ensemble des participants s'acharnent sans raison. Que reproche-t-on exactement à Monsieur Hire ?

Comme on l'apprendra durant l'histoire, une suite de déceptions l'ont rendu quelque peu misanthrope et amené à nourrir bien peu d'attente quant à son prochain. Duvivier a une idée de génie en confiant le rôle à Michel Simon qui s'il confère certes une certaine étrangeté au personnage, l'isole des autres plus par son détachement presque hautain que d'une vraie excentricité (ce vers quoi penche un peu plus la version de Patrice Leconte avec le physique de Michel Blanc).

Conscient d'être entouré de médiocres, Monsieur Hire entretient le strict minimum d'échanges avec son entourage qui ainsi méprisé entretient une méfiance, une rancœur puis une haine aveugle à cet homme qui ignore avec eux les civilités banales qu'ils ne méritent pas. Le background du Hire incarné par Simon bien plus flamboyant et romanesque que chez Simenon accentue cette supériorité. Omniscient, mystérieux et bienveillant avec les âmes innocentes (ses seuls élans de gentillesse iront vers une petite fille voisine de palier occasionnant d'autres accusation douteuses à son égard) et ayant besoin de protection.

C'est ironiquement en descendant de sa tour et en cédant à ses sentiments que Hire causera sa perte. Lorsqu'un meurtre est commis dans le quartier et que tous les soupçons se tournent tout naturellement vers lui, Hire ne pense qu'à sauve Alice (Viviane Romance) jeune fille perdue et amoureuse du voyou et vrai assassin Alfred (Paul Bernard) pour lequel elle a déjà fait de la prison. Michel Simon humanise magnifique ce personnage si détaché par sa passion inattendue alterne avec brio les registres de de protecteur charismatique, silhouette taciturne et amoureux éperdu émerveillé de recevoir enfin une même affection en retour. Vivian Romance inoubliable graine de discorde de La Belle Équipe est-elle parfaite de sensualité et d'ambiguïté.

Son regard lors des échanges avec Simon trahit une constante hésitation entre réelle manipulation et affection naissante pour ce drôle de bonhomme mais entre l'amour innocent du monde plus vaste qu'est prêt à lui offrir Monsieur Hire et les étreintes plus brutales et la fange de la rue incarné par Alfred, elle fera constamment les mauvais choix. La vision du monde des films du réalisme poétique en prend un coup (ironiquement c'est ceux incarnant l'image d'un certains romantisme typique au départ qui seront les éléments négatifs) et ce sera d'autant plus significatif lorsque Duvivier montrera les bas-instincts et l'effet de groupe aboutir au drame final.

Là on voit la haine ordinaire et l'effervescence de la violence s'étendre comme une traînée de poudre, d'abord insidieusement par le poids de la rumeur (et la lâcheté des individus isolé incapable de tenir tête à Hire) puis ayant trouvé un feu où se nourrir avec de fausses preuve par des scènes surréalistes la distraction de la foule vient de l'attente puis du lynchage d'un innocent, où la hardiesse des lâches s'exprime en brutalisant à plusieurs un homme seul.

Toute la sophistication mise en place auparavant pour exprimer ce sentiment explose lors d'un impressionnant morceau de bravoure sur les toits, théâtre des regards furtifs entre Hire et Alice par fenêtre interposées et synonyme de danger et de mort en conclusion. Le constat final est d'un pessimisme terrible, Duvivier enfonçant le clou après la tragédie finale en ne nous montrant même pas à l'écran la justice rétablie. A la place, une tonitruante fête foraine tandis qu'on distingue une ambulance dont on connaît le malheureux occupant s'éloigner au loin.


Sorti en dvd zone 2 français chez LCJ

Extrait

mardi 5 février 2013

Sleeping Beauty - Julia Leigh (2011)


Ce que les hommes lui font la nuit, Elle l'a oublié au réveil. Une jeune étudiante qui a besoin d’argent multiplie les petits boulots. Suite à une petite annonce, elle intègre un étrange réseau de beautés endormies. Elle s’endort. Elle se réveille. Et c’est comme si rien ne s’était passé…

Auréolé d’un parfum de scandale lors de sa sortie en salle en 2011, Sleeping Beauty est un film des plus étranges. La polémique vint plus du malaise ambiant dégagé par le concept du récit que de vraies scènes explicites avec cette ambiance froide et clinique, cette héroïne à la personnalité nébuleuse mais qu'on imagine bien perturbée sous le détachement (il faut pratiquement attendre la toute dernière scène pour la voir manifester vraiment une émotion) et qui subit les évènements sans sourciller par pur nécessité pécuniaire. 

Les séquences s’enchaînent donc de façon métronomiques et mystérieuses avec Lucy s’abandonnant dans le sommeil aux assauts chastes de clients venus s’acoquiner à cette belle endormie soumise à leur désir. Ce parti pris glacial intrigue pas mal, abordant en filigrane des questionnements sur la solitude urbaine (le meilleur ami suicidaire cloitré chez lui) et l'absence d'attache qui en découle avec une Lucy qui s'épanouit sans complexe chez ces employeurs étranges et leurs demandes surprenantes. 

On pense aussi à une redéfinition du rapport hommes/femmes et son acceptation par une génération dépassée  qui l'a connu plus à son avantage ce qui se manifeste par les réactions contrastées des différents vieux clients libidineux qui vienne s'assoupir au côté de Lucy : du pervers impuissant qui se défoule par la violence verbale, d'autres plus tendre qui retrouvent presque une chaleur maternelle, c'est assez particulier... Le côté neurasthénique n'atténue pas la facette sensuelle (les premières scènes avec soubrettes en porte jarretelles et uniforme façon SM) mais c'est tellement retenu et feutré que c'est cette touche morbide qui domine, le Kubrick de Eyes Wide Shut semblant être le modèle d’une Julia Leigh maniant à merveille la distance et l’ambiguïté. Composition de plan géométrique et épurée, cadrage figé accentuant le sentiment d'enfermement et une photo neutre et délavée renforçant cette inhumanité où tout se paie.

 Emily Browning après Sucker Punch confirme un une attirance pour les rôles borderline et est ici fascinante parfaite de détachement las, un vrai masque presque sans émotion sauf vers les derniers instants compensant son vide intérieur en acceptant d’être réduite à un objet soumis (puisque jamais elle ne s’interrogera sur ce qu’elle subit une fois endormie). C'est lorsqu’elle se rend compte des liens certes fragiles auxquels se raccrocher dans la réalité que le film retrouve une certaine humanité, avant un estomaquant final abrupt. Un bel ovni radical qui fascine ou crispe mais qui ne laisse certainement pas indifférent. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ARP


lundi 4 février 2013

La Dernière Maison sur la Gauche - The Last House on the Left, Dennis Iliadis (2009)


Les Collingwood possèdent une maison isolée, sur les berges d'un paisible lac. C'est là, qu'un soir, leur fille, Mari, et sa copine Paige se font enlever par un psychopathe évadé, Krug, sa compagne Sadie, son frère Francis et son fils, Justin. Laissée pour morte, Mari tente désespérément de contacter ses parents, John et Emma, qui sont sa dernière chance de survie. Elle se réfugie dans une cachette qu'elle croit sûre, mais la bande l'y retrouve, et le cauchemar reprend de plus belle. Sitôt informés du drame, John et Emma Collingwood se rendent sur place, prêts à toutes les extrémités pour sauver Mari. Les tortionnaires de leur fille maudiront à jamais le jour où ils échouèrent dans "La Dernière maison sur la gauche"...

Sorti en 2005, La Colline a des Yeux de Alexandre Aja, produit par Craven lui-même, avait fait partie de la première vague de remake des classiques de l’horreur 70’s initié par l’excellente relecture de Massacre à la tronçonneuse de Marcus Nispel. Depuis, c’est la déferlante à Hollywood incapable de créer de nouvelles icônes de l’horreur entre les nouvelles versions de Vendredi 13, Hitcher, Halloween, Griffes de la Nuit toutes plus ratées les unes que les autres. Si la qualité est donc rarement au rendez-vous, les résultats mirobolants au box-office eux le sont et il n’est pas étonnant de voir ce roublard de Wes Craven, dont les réalisations ne sont plus vraiment en odeur de sainteté s’atteler de nouveau à la production du remake d’un de ses films les plus fameux.

La Colline a des Yeux se prêtait bien à un remake, ce dont s’est formidablement acquitté Alexandre Aja, surpassant l’original aujourd’hui assez pénible à regarder, entre la réalisation frisant l’amateurisme et d’acteurs approximatifs, la réputation du film n’ayant perduré que grâce à son aura transgressive. Au contraire, La Dernière Maison Sur la Gauche de Wes Craven (remake officieux de La Source de Bergman) demeurant encore un monument de tension et de malaise, la tâche d’Iliadis s’avérait nettement plus ardue que celle d’Aja.

Les amateurs de l’épure de l’original tiqueront sont doute mais un des principaux apports de Illiadis (et des scénaristes Carl Ellsworth et Adam Alleca) est la réelle consistance donnée à la famille agressée. Là où Craven faisait jouer son cynisme en nous présentant une famille heureuse clichée de l’American Way of Life (pour mieux la plonger dans le chaos ensuite), Illiadis donne une vraie substance à ses personnages et cette fois la douleur ressentie face à leurs tourments tient autant des débordements de violences que d’un réelle empathie. Il en va de même dans le camp des méchants où les rapports difficiles en Krug et son fils chétif sont bien plus intéressant.
Le revers de la médaille étant un certain côté prévisible et le propos de l’original fortement amoindri. Ajouter un fils disparu à la famille Collingwood fait anticiper au spectateur connaisseur des standards hollywoodiens le principal changement par rapport au film de Wes Craven, le personnage de Mari survivant ici. 

Les agresseurs sont nettement moins inquiétant également, en particulier Krug campé par un terrifiant David Hess en 1972 et ici bien pâle en comparaison malgré le charisme et la carrure impressionnante de Garret Dilahunt. Là où le Krug du premier film était un monstre bestial et sadique, sa nouvelle incarnation ne semble basculer dans l’excès qu’au fil des évènements ne tournant pas en sa faveur, pas vraiment aidé par des acolytes n’existant pas beaucoup plus. Dans l‘ensemble ils font bien pâle figure (et c’est un comble) face à la monstrueuse famille « Firefly » du Devil’s Rejects de Rob Zombie, un des héritiers évident de La Dernière maison Sur La Gauche.

Passé ces considérations et en jugeant le film pour lui-même, c'est un spectacle des plus âpres et dérangeant. Illiadis conserve toutes les séquences chocs notamment la très éprouvante scène de viol, rehaussée par le la réaction de Mari totalement à la dérive juste après l’acte. La violence est sanglante et douloureuse, Illiadis alternant mise en image moderne et une patine plus ouvertement 70’s, avec caméra à l’épaule heurtée suivant la brutale vengeance finale. Le fait d’avoir de vrais personnages et pas des caricatures amène toute la tension et l’empathie nécessaire au film, les scénaristes ayant judicieusement éliminé les interludes comiques du shérif et de son adjoint qui cassait complètement le rythme et le ton de l’original.

La réussite serait plus complète sans une grotesque scène finale. Sentant sans doute qu’il est un peu passé à côté du sujet du premier film (Monsieur et Madame Tout le Monde cédant à leurs penchants les plus primaires lorsqu’on touche à leurs chairs), Illiadis tente de se rattraper in extremis au orchestrant une séquence de torture gore et presque « fun », à contre-courant du vrai drame poignant qui a précédé. Une vraie faute de goût qui amoindrit l’impact de l’ensemble et c’est bien dommage.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

 

vendredi 1 février 2013

Le Retour - Homecoming, Mervyn LeRoy (1948)


Engagé volontaire comme médecin de guerre, le Dr Lee Johnson fait la rencontre dans son corps d'armée de la séduisante infirmière Jane McCall surnommée Snapshot. Il ne tarde pas à tomber amoureux tout en se sentant coupable vis à vis de sa femme qui l'attend à la maison...

Comme de nombreux acteurs hollywoodiens, Clark Gable s'était engagé dans l'armée lors de l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale et une fois démobilisé peina à retrouver des rôles à sa mesure. L'Aventure (1945) le film du comeback où il partage la vedette avec Greer Garson sous la direction de son ami Victor Fleming est un échec public et critique retentissant, et le bien plus réussi Marchands d'illusions (1947) sera surtout un succès d'estime. Le bien nommé Homecoming signe donc le vrai retour artistique de Gable qui trouve tout simplement là un de ses plus beaux rôles, sa propre expérience du front (où loin de se réfugier derrière son statut de star il participa à de vraies missions de combat) étant pour beaucoup dans la véracité qu'il apporte à ce personnage de vétéran au parallèle évident avec lui-même, star hollywoodienne/chirurgien ambitieux ramené au sens des vraies réalités par l'expérience de la guerre.

L'ouverture offre un saisissant parallèle avec au présent un soldat sur la bateau du retour aux Etats-Unis, marqué par l'expérience et taciturne, refusant de répondre aux questions d'un journaliste tandis que ces même questions réveille les souvenirs et amorce le flashback où il montre un tout autre visage. Le Dr Lee Johnson (Clark Gable) est un chirurgien dont l'ambition lui permis de rapidement s'élever dans son métier et qui entre deux consultation goûte désormais à la grande vie. Sa profession n'empêche pas un égoïsme certain comme le lui reproche son ami et collègue Bob bien plus impliqué dans les injustices sociales diverses alors que pour Lee, les patients sont avant tout des clients.

Même son engagement dans l'armée ne répond pas à un esprit vertueux mais à la norme du comportement à adopter en ces temps de guerre. Amené à exercer sur le front africain, Johnson va s'opposer puis se lier à son pendant inversé avec le lieutenant Jane « Snapshot » McCall (Lana Turner). Son existence est dévouée aux autres et à lutter contre l'injustice, au point de s'engager comme infirmière en laissant son jeune fils aux Etats-Unis. Les deux s'affrontent dès une mémorable première rencontre où le pragmatisme de Gable s'oppose à la dévotion aveugle de Turner, cette animosité trouvant une amusante chute lorsqu'ils apprennent qu'ils devront collaborer ensemble.

Mervyn Leroy nous rappelle là le maître du mélodrame qu'il sait être (La Valse dans l'ombre bien sûr) en passant de l'universel à l'intime pour éveiller l'émotion. L'universel c'est ce montage en fondu enchaîné qui montre la tâche insurmontable de ces chirurgiens de guerre alignant les heures au bloc dans une terrible vétusté pour soigner les blessures les plus graves. Gable commence à y fendre l'armure et perd de son arrogance face à l'épuisement, l'ampleur de la tâche et la perte douloureuse de ses patients dont une le marquera durablement. Ces certitudes s'estompent au même titre que la rigidité morale de Snapshot émue de voir cet homme prendre enfin conscience d'autrui. Pour leur troisième film en commun (après Franc jeu en 1941 et Somewhere I'll Find You en 1942) délivrent parmi les plus belles performances de leur carrière.

Gable le séducteur plein d'assurance des années 30 surprend par sa vulnérabilité, la construction du film même semble le faire évoluer de l'ancien Gable (les flashbacks avant-guerre) au nouveau de retour de guerre tout autant éprouvé par les visions sanglantes du front. Lana Turner surprend plus encore, elle qui dans le registre plus ouvertement dramatique se perd souvent en en faisant trop. Là débarrassée de toute aura glamour avec ce personnage soldat avant d'être femme (un dialogue le soulignant ouvertement) elle bouleverse avec cette "Snapshot" tout en sobriété, masque d'impassibilité pouvant encaisser toutes les horreurs et dangers pour aider l'autre. Elle retrouve progressivement sa féminité en tombant amoureuse mais là aussi l'amène avec une douceur délicate, l'absence d'artifice séducteur (l'érotisme potentiel de la scène où elle se baigne est complètement désamorcée par Leroy) ayant amené l'actrice à une vraie finesse.

Les plus beaux moments du film sont lorsqu'ils daignent enfin s'abandonner, ébranlés par leur quotidien lugubre ou par leurs sentiments naissants. Leroy va du plus sobre au plus flamboyant au fil de la romance s'affirmant plus ouvertement. Une tasse de café partagée signe un début d'amitié après l'animosité de départ, plus tard Gable le regard égaré par la perte d'un patient cher réconforté par Turner tandis que les bombes pleuvent. On aura ensuite un baiser intense et une première séparation sous la neige (photo et cadrage somptueux avec Gable dans l'ombre tandis que Turner s'éloigne au loin spectre dans la blancheur enneigée) et enfin l'aveu poignant tandis que la mort rôde en plein siège de Bastogne.

L'issue de cette histoire d'amour ne sera connue que lors du fameux retour et les retrouvailles avec l'épouse jouée par Anne Baxter. Les retours sur la femme délaissée auraient pu alourdir le film mais par les questionnements qu'il soulève au delà du seul manque de l'autre (l'époux parti sera-il la même personne à son retour et que faire alors ?) et la prestation touchante d'Anne Baxter offre un beau contrepoint en montrant l'autre douleur engendré par le conflit, celui de la séparation, de la peur et de l'attente. Cela accentue aussi les parallèles à l'Odyssée, le prénom de Gable étant carrément Ulysse (rebaptisé Useless par une Lana Turner fielleuse puis surnom attachant). Le beau final où rien n'est oublié mais où tout peut recommencer est magnifique, sans pathos et prenant son temps comme pour ménager le difficile retour au monde réel de son héros.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner