Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 11 juin 2013

Film d'amour et d'anarchie - Film d'amore e d'anarchia, Lina Wertmüller (1973)


La tenancière d’une maison close à Rome, Salomé de Bologne, accueille un soi-disant cousin qui est en réalité un camarade anarchiste. Ce dernier, un simple paysan nommé Tonino, est chargé de préparer un attentat contre Mussolini. Il ne va pas tarder à s’amouracher d’une des pensionnaires, Tripolina, qui cherche à le détourner de sa mission. Tonino se retrouve alors tiraillé entre ses idéaux politiques et son histoire d’amour contrariée.

Lina Wertmüller avait rencontré quelques succès d'estime, essentiellement locaux en début de carrière durant les 60's (après avoir été notamment l'assistante de Fellini sur 8 1/2) mais ce n'est qu'en 1972 (après avoir abandonnée quatre ans la réalisation) avec Mimi métallo blessé dans son honneur qu'elle rencontra enfin un vrai plébiscite critique et public lui ouvrant les portes du marché international. Elle exprimait pleinement dans ce film ses velléités anarchistes où à travers une satire des mœurs siciliennes elle dénonçait le machisme régnant au sein de la société italienne. Film d'amour et d'anarchie poursuit cette embellie de la réalisatrice et explore à nouveau ces thèmes à travers ce croisement de drame et de comédie historique nous plongeant en pleine ère du fascisme.

 Le film s'inscrit ainsi dans la vague de tous ces films italiens de l'époque ayant pour cadre le fascisme afin d'évoquer de manière détournée l'inquiétant attrait de cette idéologie par la jeunesse d'alors (Le Jardin des Finzi Contini (1970) de Vittorio De Sica) et bien sûr les années de plombs où l'activisme extrême des militant plongeait le pays dans le chaos (Chronique d'un homicide (1972) de Mauro Bolognini explorant magnifiquement la question). Lina Wertmüller délivre là une œuvre puissante, lucide et romanesque où le grand mélodrame se dispute à la farce.

Le titre du film résume clairement l'impasse dans laquelle va se trouver notre héros Tonino (Giancarlo Giannini). Modeste paysan révolté par le meurtre de son meilleur ami anarchiste froidement abattu dans le dos par les carabiniers, le désir de vengeance va lui faire épouser la cause. Il est envoyé à Rome dans une maison close où la prostituée Salomé (Mariangela Melato) sera son contact dans la préparation d'une tentative d'assassinat de Mussolini.

Il est pourtant peu à peu détourné de sa mission lorsqu'il tombera amoureux d'une des prostituées de la pension, la belle Tripollina (Lina Polito). Lina Wertmüller va dans un premier temps user d'une forme d'excès pour figer chacun des personnages dans son monde. Giancarlo Giannini, tout entier dévoué à son destin évoque par son allure un détonant croisement entre l'exalté, l'idiot et le plouc innocent. Son jeu tout en retenue interroge sur ses motivations (les raisons de son engagement n'étant clairement dévoilé que vers la fin), les airs ahuris, l'allure gauche et la transformation physique effectuée par Giancarlo Giannini (teint en roux et couvert de tâche de rousseur renforçant ses airs candides) le rendant insaisissable. Simplet ou vrai anarchiste, rien ne semble vouloir l'écarter de sa route, à peine une galipette avec l'extravagante Salomé.

Cette dernière magnifiquement incarnée par Mariangela Melato (déjà de l'aventure Mimi métallo blessé dans son honneur) incarne quant à elle toute la vulgarité associée au lupanar et à ses occupantes. Lina Wertmüller fait donc multiplier le défilé lascif des prostituées, leurs langages fleuris et leurs tenues racoleuses, le tout culminant lors d'une scène de repas épique où les insultes pleuvent.

Dans ces mondes semble-il cloisonnés, un sentiment moins obtus que la cause anarchiste, moins intéressé que le commerce du corps va pourtant naître. La fange que représente la maison close et l'aveuglement de la cause politique s'effacent progressivement avec le rapprochement inattendu entre Tonino et Tripollina. Lina Wertmüller capture ce sentiment naissant avec une délicatesse infinie, saisissant un long échange de regard entre eux alors que la maisonnée pousse la chansonnette puis lors d’un long échange en campagne où les masques tombent. Tripollina use de sa séduction la plus agressive pour provoquer la réaction une réaction machiste qu'elle connaît bien (et lui fera passer le trouble qu'elle ressent) mais c'est le moment pour Tonino de dévoiler enfin l'être sensible qui se cache sous l'activiste simplet.

Une scène d'amour magnifique achève de sceller ce lien si délicatement amené par la mise en scène inspirée de Lina Wertmüller. Cette façon d'aller au-delà de la surface, de dévoiler l'humain sous l'idéologie et le milieu ne s'applique pas à la vision du fascisme synonyme de toutes les tares de cette société. Le dignitaire fasciste joué avec excès par Giacinto Spatoletti est ainsi une caricature grotesque du Duce multipliant les poses bravaches et les envolées machistes célébrant la virilité toute puissante du mâle italien. La réalisatrice accentue l'idée par la symbolique en faisant déambuler le personnage autour de monuments fascistes aux accents phalliques ou affichant de grands personnages historiques auxquels s'identifie Mussolini. Cette ouverture est malheureusement brève tant l'amour ne peut totalement surmonter les fêlures ayant conduit à cet engagement. Ce même machisme entrave finalement aussi Tonino ne pouvant renoncer à son attentat dont il a besoin pour enfin se sentir "homme", lui qui se sera constamment dérobé n'est pas loin de ce qu'il combat lors d'une explosion de colère finale.

C'est chez les femmes que repose finalement la sagesse car n'obéissant pas à cette logique de démonstration de force, Salomé renonçant à sa haine et compréhensive durant les dernières séquences et bien sûr Tripollina (Lina Polito ses traits juvéniles, son jeu expressif et ses allures de stars du muet dégage une belle fragilité) prête à tous les sacrifices. C'est donc dans l'urgence, dans l'instant que le film peut déployer sa fibre romanesque.La première scène d'amour est ainsi interrompue par l'appel pressant du fasciste, Tonino s'interpose brièvement dans le défilé de clients de Tripollina (filmée comme une scène de marché par Wertmüller) et bien sûr les deux derniers jours avant l'attentat offre une attente fébrile aux deux amants.

Longtemps figé dans la maison close (si ce n'est la sortie avec le fasciste) le cadre daigne s'aérer, Lina Wertmüller dévoilant une inspiration picturale impressionniste (on pense à Toulouse Lautrec lors de la grande scène de défilés des prostituées) dans des cadrages somptueux (belle photo vaporeuse de Giuseppe Rotunno et une direction artistique flamboyante de Gianni Giovagnoni. Magnifique score également de Nino Rota et Carlo Savina (dont un des thèmes a dû plus qu'inspirer Metallica pour l'introduction de son Nothing Else Matters). Dans cette époque troublée (celle de l'intrigue comme celle de la production du film), cet attrait des extrêmes rend tous autres liens éphémères et voués à l'échec. L'inutile sacrifice final, illustrant le caractère vain de ces attentats plus valorisant pour le terroriste passé à la postérité pour son acte que la cause.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo

lundi 10 juin 2013

The Bling Ring - Sofia Coppola (2013)


À Los Angeles, un groupe d’adolescents fascinés par le people et l’univers des marques traque via Internet l’agenda des célébrités pour cambrioler leurs résidences. Ils subtiliseront pour plus de 3 millions de dollars d’objets de luxe : bijoux, vêtements, chaussures, etc. Parmi leurs victimes, on trouve Paris Hilton, Orlando Bloom et Rachel Bilson. Les médias ont surnommé ce gang, le "Bling Ring". 

Sofia Coppola aura exploré de bien des façons au cours  de sa filmographie le spleen et la solitude des jeunes filles. L’approche se fit évanescente et rêveuse dans l’inaugural Virgin Suicide (1999), intimiste et romantique dans Lost in translation (2003) et puis fut marquée par un faste de sons et lumières contrebalançant le spleen ambiant dans le superbe Marie-Antoinette (2006). Adolescentes ou jeunes adultes, les personnages féminins y étaient confrontés à leur mal-être et un sentiment d’isolation où se ressentait constamment l’empathie d’une Sofia Coppola y mêlant beaucoup de ses propres fêlures. Ces trois premiers films constituaient dans leur facture esthétique et l’âge croissant de ses héroïnes une sorte de trilogie idéale par rapport à laquelle Somewhere (2010) fit inévitablement figure de redite. Si effectivement Sofia Coppola y creusait sans doute une fois de trop le même sillon, l’ambiance cotonneuse, la fragilité de la jeune Ella Fanning (encore épatante récemment dans Ginger et Rosa) et l’imagerie désacralisée de cet Hollywood le rendait assez entêtant.

La réalisatrice fait réellement sa mue avec The Bling Ring qui lui ouvre sans doute la voie à d’autres horizons.  Le film transpose les méfaits du gang des Bling Ring, groupe d’adolescent qui  entre 2008 et 2009 se firent connaître en cambriolant des résidences de célébrités hollywoodiennes.  Après avoir été arrêtés et condamnés, ces forfaits ouvrirent au contraire aux jeunes criminels les portes de la célébrité puisque certains devinrent des vedettes du showbiz ayant entre autres leur propre émission de télé-réalité. Le scénario s’inspire de l’article de la journaliste  Nancy Jo Salles consacré au gang paru dans Vanity Fair et la narration comme l’esthétique du film reprend ainsi ce côté glamour, chic et choc et urgent inspiré des milieux fascinant nos voleurs.

Le côté éthéré et en apesanteur ressenti dans tous les films précédents disparait complètement ici. Cette approche se justifiait par la tendance à l’introspection des personnages, mais les « Bling Ring » n’ont guère de temps à y consacrer. Tous va ici très (trop) vite au service du vide : le défilé de citation et d’essayages de marques de luxe quand s’accumule le butin, les sorties en boite pour observer d’un œil envieux les célébrités puis pour exhiber ses atours fraichement dérobés. Les dialogues creux des adultes servant des mantras absurde (excellente Leslie Mann en maman dépassée) annoncent l’avenir de ces jeunes pour l’instant fascinés par l’icône du vide par excellence, Paris Hilton dont la demeure sera plus d’une fois visitée. 

L’esthétique est donc à l’avenant, Sofia amplifiant les penchants les plus tapageurs de son Marie-Antoinette avec une bande son énergique, un montage saccadé et une image passant par divers format épousant toujours (directement ou non) le besoin des Bling Ring d’être regardé. Le format numérique plus immédiatement immersif dans leur intimité alterne ainsi avec les caméras vidéos filmant les intrus, la caméra omnisciente (et moralisatrice ?) de Coppola observant dans une magnifique plongée nos voleur déambulant dans une maison et bien sûr des inserts des mises à jour régulière des pages Facebook de chacun après chaque nouveau méfaits. Car c’est bien ce désir d’être admiré, regardé et jalousé qui perdra les Bling Ring absolument pas discret quant à leurs activités nocturnes.

Dépeint ainsi, les personnages pourraient sembler détestables d’autant que Sofia Coppola ne se reconnaît pas en eux au contraire de ces œuvres antérieures (la plongée précitée affirmant cette distance face aux évènements). Néanmoins même si déformée à l’aune de la génération Facebook/twitter cette communauté adolescente ne diffère pas tant de celles passées et le film évite tout constat réactionnaire. Les jeunes acteurs sont épatants de complicité et d’énergie, la superficialité comme la lucidité se révélant avec cette nouvelle renommée. 

Les apartés les montrant en interview revenir sur les évènements apporte ainsi un recul bienvenu avec un Mark (Israel Broussard attachante révélation) conscient de ses erreurs, Nicki (Emma Watson à la carrière post Harry Potter toujours aussi épatante) en parade marketing ou le cerveau de l’affaire Rebecca (Katie Chang) au sang-froid glaçant pour son âge. Les cambriolages auront ainsi nourrit les manques de chacun, celui de se faire des amis, posséder et surtout d’être vu.

Sofia Coppola réalise là un pendant au Spring Breakers de Harmony Korine sorti cette année. Seulement là où Korine stigmatisait le vide du rêve de ses fêtardes adolescentes, il célébrait aussi la liberté et l’hédonisme de leur choix dans une imagerie fantasmée épousant leur trip « sex drugs and rock’n’roll » jusqu’au bout pour un résultat grandiose (l’extraordinaire séquence sur le Everytime de Britney Spears ou le final façon girls and guns). Le rêve était creux vu de l'extérieur, mais c'était le leur et elles le vivrait à fond.

Un Michel Gondry savait aussi ramener une vraie bienveillance dans son beau teen movie 2.0 The We and The I (2012) où les artifices modernes révélait des ados comme les autres. Là, Sofia Coppola parvient à s’extirper de l’impasse où l’avait placée Somewhere pour une vraie réussite dont néanmoins se dégage finalement une certaine froideur. Une mue qui demande confirmation dans une œuvre plus chaleureuse, Sofia Coppola n’est jamais meilleure que quand elle aime et s’identifie sincèrement à ses personnages.

 Sortie en salle le 12 juin

dimanche 9 juin 2013

Salut l'Artiste - Yves Robert (1973)


Nicolas est comédien et, à quarante ans, attend toujours le grand rôle qui le fera sortir de l'ombre et des petits emplois alimentaires. Partagé entre sa maîtresse Peggy, son ami Clément, soumis aux mêmes contraintes de métier et sa femme Elisabeth qu'il ne voit que très rarement, Nicolas est un homme déprimé.

Yves Robert signe là une ode magnifique aux artistes de l'ombre, ceux qui n'auront jamais leur nom en haut de l'affiche mais dont la disponibilité est indispensable à l'accomplissement de tout spectacle. Nicolas (Marcello Mastroianni) est de ceux-là, courant le cachet à longueur de journée pour des emplois alimentaires, divers et variés : figurant, doubleur de dessin animé, magicien ou rôle de théâtre microscopique...

Pourtant comme le résumera parfaitement le co scénariste Jean-Loup Dabadie dans l'accroche du film, Nicolas est un homme qui "perd sa vie en la gagnant". Sa vie privée est en effet un chaos équivalent à sa vie professionnelle. Partagé entre sa maîtresse Peggy (Françoise Fabian) qu'il délaisse et sa femme avec qui il n'a pas rompu le lien Elisabeth (Carla Gravina), Nicolas se démène également avec son fils fugueur et partage ses difficultés avec son ami Clément (Jean Rochefort) comédien soumis aux mêmes vicissitudes.

Notre héros mène dans un parallèle logique ces deux existences, disponible pour foultitude de petits boulots mineur mais jamais appelé pour le grand rôle qui pourrait tout changer et constamment de passage avec ses proches pour lesquels il n'est qu'une ombre furtive cavalant entre deux cachet. La scène d'ouverture où Yves Robert nous perd malicieusement dans le château de Versailles donne le ton avec une esthétique évoquant le film historique jusqu'à ce qu'un Mastroianni grimé en Louis XIV réponde à un appel téléphonique.

Sans réelle intrigue directrice, le film suit donc le quotidien de ce personnage et exprime avec un réalisme amusé et grinçant tous les désagréments et humiliations que sont amenés à rencontrer les intermittents : pièce annulée, metteur en scène indécis et tyrannique, cachets non versés... On se demanderai presque ce qui motive encore ces artistes à poursuivre mais Yves Robert retranscrit avec autant de talent la chaleur, complicités et camaraderie régnant dans cet envers du décor au détour de quelques truculentes séquences (le spectacle de magie, la figuration pour le film de guerre).

Au fond même s’ils ne seront sans doute jamais des stars, ils font ce qu'ils aiment et demeurent de grands enfants n'ayant jamais quitté leur terrain de jeu. Le personnage de Jean Rochefort illustre bien cette idée, lui qui abandonne le métier pour la plus rentable animation commerciale en supermarché mais ne peut s'empêcher de transformer celle-ci en spectacle. Yves Robert et Dabadie avait au départ écrit le rôle de Nicolas pour Montand au départ emballé par l'idée avant de se rétracter car pensant que son public n'accepterait pas de le voir en perdant, auditionnant et courant les cachets (ce qui annonçait les difficultés de Sautet quand il lui ferait jouer un serveur dans Garçon!).

Marcello Mastroianni qui ne se plaît jamais autant qu'à dégrader et malmener son image de séducteur repris ainsi le rôle et est formidable d'humanité. Tout aura beau s'écrouler autour de lui (il termine le film dans une bien plus mauvaise posture qu'il ne l'a commencé), subir les pires désillusions dans son métier, il lui restera toujours cette petite étincelle de passion qui le fera poursuivre. Le film se conclu sur une énième figuration anecdotique de Nicolas mais loin de donner dans le pathétique, la manière qu'a Yves Robert de capturer son visage satisfait nous prouve bien qu'il est à sa place même si ce ne sera jamais la plus haute.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont


samedi 8 juin 2013

La Proie Nue - The Naked Prey, Cornel Wilde (1966)


Après le massacre de plusieurs éléphants pour leur ivoire, des trafiquants s'imaginant à la tête d'un colossal trésor, vont essuyer la colère des indigènes.
En refusant d'acquitter un symbolique droit de passage sur les terres noires d'Afrique, les membres de l'expédition sont tour à tour torturés et exécutés. Le dernier survivant se lance nu et désarmé, à travers les paysages arides, poursuivi par la tribu dans une véritable chasse à l'homme. Il devient, la proie qu'il traquait jadis.


Désireux de trouver des rôles plus intéressants au sein de production audacieuses, l'acteur Cornel Wilde crée dès 1950 sa société de production dont l'excellent film noir  The Big Combo de Joseph Lewis (1955) sera une des grandes réussites. Wilde en profite également pour se lancer dans la réalisation avec son premier film Storm fear (1956). Ce n'est que l'âge mûr venu et une préoccupation moins grande pour son statut de star que la carrière de réalisateur de Wilde prend son envol au milieu des 60's avec ce que l'on peut considérer comme une trilogie sur la nature autodestructrice des hommes qu'il explore d'un point de vue primaire dans La Proie nue (1966), moderne dans le film de guerre Beach Red (1967) et alarmiste dans la science-fiction post apocalyptique de No Blade of Grass (1970).

La Proie nue lance donc le cycle et s'avère un pur ovni. Si l'argument évoque évidemment Les Chasses du Comte Zaroff (1932) l'esthétique, la violence et l'atmosphère inédite annoncent surtout des chef d'œuvres à venir du survival que ce soit le Walkabout (1970) de Nicolas Roeg, Cannibal Holocaust (1980) de Ruggero Deotato, Predator de John McTiernan (1987) et surtout Apocalypto (2007) de Mel Gibson un quasi remake masqué.

Le film s'inspire de la réelle aventure vécue par John Colter (connu pour avoir participé à la mythique expédition de Lewis et Clark) trappeur capturé par la tribu indienne des Blackfoot. Après avoir tué son compagnon, les indiens le lâchèrent nu dans la forêt afin de le pourchasser et Colter, une semaine plus tard, harassé et après laissé le cadavre de bien des Blackfoot sur sa route parvenait à regagner la civilisation sain et sauf, la légende de son exploit pouvant alors se propager.

Cornel Wilde reprend donc l'argument qu'il transpose en Afrique et plus précisément en Rhodésie (aujourd'hui Zimbabwe) à l'ère colonial. Cornel Wilde (dont on ne connaîtra jamais le nom) y guide un safari pour un riche amateur de chasse (Gert Van den Bergh) en quête d'ivoire. Dès le début le malaise s'installe avec l'attitude révoltante du chasseur. Tuant par simple plaisir sadique (un dialogue souligne qu'il abat les bêtes même non dotées d'ivoire) il s'avère également des plus méprisants envers les autochtones lorsqu'il refuse de céder au rituel d'offrande au chef d'une tribu alors qu'il traverse leur territoire, au grand désarroi du plus respectueux Cornel Wilde.

Un terrible châtiment ne tarde pas à se manifester lorsque la tribu les capture et les emmène à leur village. Là sous nos yeux ébahis se déploie avec une stupéfiante barbarie presque 20 minutes de sacrifices et de tortures au sadisme raffiné où les occidentaux paieront chèrement leur mépris initial. Tous sauf Cornel Wilde auquel il est réservé un sort tout différent. Déshabillé et humilié, il est lâché nu dans la savane avec une horde de chasseur à ses trousses.

Cornel Wilde adopte un style naturaliste surprenant et novateur pour illustrer cette longue traque. Il évite dans un premier temps l'imagerie attendue en délaissant la jungle touffue pour une savane à ciel ouvert au soleil écrasant, où l'eau est aussi rare que les espaces pour se cacher. Les chasseurs peuvent ainsi longtemps laisser de l'avance à Wilde, n'ayant aucun mal à remonter sa piste quand ce dernier ne reste tout simplement pas bien en vue à l'horizon, aussi éloigné soit-il.

On a ainsi une sensation de danger permanent à l'image de Wilde sur le qui-vive, un sentiment renforcé par l'absence de bande originale si ce n'est les chants et les rythmiques tribales parcourant tout le film et synonyme de menace approchante. Pour survivre à cette épreuve, Wilde devra intégrer et appliquer la seule loi qui compte en ces lieux : seuls les plus forts survivront. Les nombreux stock-shots montrent des affrontements animaliers à la brutalité saisissante appuyant ce fait par association d'idées notamment un rude combat en un guépard et un singe qui vendra chèrement sa peau.

La beauté de la nature n'a pas sa place ici où elle est avant tout hostile, Wilde brisant tout velléités contemplative comme lorsque la magnifique apparition d'une gazelle (on croirait du Miyazaki époque Princesse Mononoké) s'interrompt par un coup de lance mortel. Wilde s'aguerrit ainsi en respectant cette loi (lorsqu'un lion le devance pour s'emparer d'un gibier qu'il avait tué) et en l'appliquant pour survivre. La traque est haletante et avec son lot d'affrontements sanglants où le réalisateur ose toujours cette approche crue et décomplexée illustrant bien cette perte de d'humanité et cette dominante des bas-instincts. Ancien champion sportif (qui faillit participer au JO de 1936 en escrime avant de renoncer pour un rôle au théâtre), Cornel Wilde la cinquantaine bien entamée affiche un physique affuté, un jeu expressif et déterminé passant par toutes les émotions dans un film presque totalement dépourvu de dialogues.

Cette loi du plus fort et la folie des hommes vont ressurgir dans la dernière partie avec l'apparition d'esclavagistes pour une nouvelle séquence crue et sauvage. Wilde laisse néanmoins une lueur d'espoir dans ce pic de violence par la relation tendre entre Wilde et une jeune indigène qu'il a sauvé qui laisse émerger une vraie chaleur humaine et des motifs de rapprochement entre les peuples dans un lien ne reposant pas sur le rapport de force. Jusque-là Wilde avait d'ailleurs totalement évité tout manichéisme en mettant le héros comme ses poursuivants dos à dos dans leurs instincts de survie. Seuls ceux n'ayant pas respectés les lois de la nature (les esclavagistes, le chasseur raciste) seront lourdement caractérisés quand pour les autres le film donne dans l'épure et les fait exister par leurs actions. Moins démonstratif que dans Zulu (1964) le respect mutuel des opposants se signale néanmoins dans un bref salut final, Cornel Wilde s'étant montré digne du défi mortel qui lui était lancé. Un grand film d'aventures.

Sorti en dvd zone 1 chez Criterion et doté de sous-titres anglais

vendredi 7 juin 2013

Passion - Brian De Palma (2013)


Deux femmes se livrent à un jeu de manipulation pervers au sein d'une multinationale. Isabelle est fascinée par sa supérieure, Christine. Cette dernière profite de son ascendant sur Isabelle pour l'entraîner dans un jeu de séduction et de manipulation, de domination et de servitude. 

On attendait beaucoup du grand retour de Brian de Palma : malheureusement, ce Passion confirme le lent déclin du réalisateur depuis bientôt dix ans. En 2001, de Palma avait voulu, avec Femme fatale, effectuer un retour aux sources des thrillers virtuoses et hitchcockiens qui établirent son génie à ses débuts : Obsession (1977), variation sur Vertigo (1958) ; Pulsions (1980) revisitant, lui, Psychose (1960) ; Blow Out (1981), entre Antonioni et Hitchcock ; et Body Double (1984), qui exposait ses influences dans la folie pure. De Palma s’était judicieusement échappé de ce registre après ce dernier pour déployer sa maestria dans des genres plus divers avec les grandes réussites que furent entre autres Les Incorruptibles (1987), Outrages (1989) ou Mission impossible (1996).

Bien qu’imparfait, Femme fatale avait néanmoins enchanté les aficionados du réalisateur de par ses audaces visuelles et narratives et sa vulgarité assumée. On y trouvait pourtant déjà les maux qui minent le cinéma de de Palma depuis : une tendance à la conscience trop prononcée de son style, l’autocitation et donc l’autosatisfaction. Cela sera confirmé avec la pantalonnade de l’adaptation du Dahlia Noir (2006), tirant vers un grotesque malvenu l’intrigue de James Ellroy. Faussement inventif, Redacted (2008) remakait lourdement Outrages en Irak à la sauce YouTube et fut encensé plus pour ses intentions que pour son résultat. Passion reprend la démarche de Femme fatale, rejouant la carte du thriller retors extravagant, l’inspiration définitivement à bout de souffle.

Le film remake le déjà peu réussi Crime d’amour (2010) d’Alain Corneau (dernier film du réalisateur français), dont l’intrigue est reprise à la virgule près. Les ajouts de de Palma apporteront uniquement matière aux grilles de lecture des chantres de la politique des auteurs mais certainement pas à ceux venus voir un bon film. À l’époque des grands films précités, de Palma prenait tous les risques dans sa mise en scène, n’hésitait pas à friser le ridicule dans ses effets mais sa maîtrise, toujours au service du récit, le faisait toujours retomber sur ses pattes.

Ici, de Palma ne sert que lui-même et l’ensemble tourne à vide. Tout est là - le questionnement sur le regard et la notion de point de vue, la manipulation et la schizophrénie - mais pourtant rien ne fonctionne. Les reproches, souvent faits à tort, à de Palma, sont ici pertinents : virtuosité vaine où plans-séquences, split screen et mouvements alambiqués sont totalement gratuits (on pense notamment à celui entre le meurtre et le ballet).

L’esthétique est dans l’ensemble hideuse et ringarde, en plus de faire dans la lourdeur explicative - la photo se faisant bleu sombre et les intérieurs tamisés dès que les relations se tendent entre les deux rivales. Si Noomi Rapace n’a aucun mal à faire oublier la mauvaise Ludivine Sagnier de l’original, Rachel McAdams, trop immédiatement sournoise dans son jeu, ne dégage pas l’ambiguïté, entre froideur et vulnérabilité, de Kristin Scott Thomas.

Malgré un pitch intriguant, Crime d’amour n’était guère palpitant. Pour rehausser l'intrigue, de Palma n’a comme atout qu’une suite de gimmick vains, à l’image d’un final reproduisant ceux de Carrie (1976), Pulsions ou même Femme fatale (sans même parler du compositeur Pino Donaggio qui recycle ses synthés de Body Double). De Palma aurait-il déjà tout dit ? Pour le savoir, et afin que s’estompe ce sentiment de redite, il faudra - comme autrefois - qu'il daigne s’aventurer sur des terrains moins familiers.

Sortira en dvd en juin chez ARP

mercredi 5 juin 2013

Safe in Hell - William A. Wellman (1931)


La Nouvelle-Orléans. Gilda, employée au service de Piet Van Saal, est renvoyée lorsque la femme de ce dernier découvre leur liaison. Piet lui rend visite et à la suite d'une violente dispute, Gilda l'assomme avec un vase. Croyant l'avoir tué, elle s'enfuit. Mais une lampe tombée accidentellement provoque un incendie dans l'appartement. Gilda, soupçonnée du meurtre, est recherchée par la police. Elle quitte la ville avec son ami, Carl. Le couple débarque sur une île, refuge de nombreux criminels...

Wellman signe avec ce Pré Code un mélodrame puissant au parfum de tragédie inéluctable. Cette tragédie pèse au-dessus de notre héroïne Gilda (Dorothy Mackaill) dont tous les rebondissements semblent vouer au malheur et à la perdition. Le film s'ouvre de façon fort crue où on découvre Gilda prostituée en route vers la chambre de son prochain client. La rencontre avec ce dernier va s'avérer explosive car il s'agit de Piet Van Saal (Ralf Harolde) le responsable de sa condition. Elle fut auparavant sa maîtresse et lorsque son épouse découvrit la liaison, la fit renvoyer et interdire d'embauche dans toute la ville ce qui la contraignit à vendre son corps.

Toute cette amertume et colère ressurgit donc face à cet homme qui souhaite une nouvelle fois profiter d'elle et dans un accès de colère elle le tue accidentellement. Recherchée par la police, Gilda trouve le salut dans son amour de toujours, le marin Carl (Donald Cook) qui va lui pardonner ses errances et la sauver. Le refuge se trouvera dans une île des Caraïbes empêchant l'extradition et où ils pourront se marier.

Plutôt qu'un refuge ce cadre sera celui de l'expression définitive de l'aura de malheur qui poursuit Gilda. Le script manifeste cela dans ses situations (le mariage avorté mais improvisé dans une très jolie scène), par la symbolique (Gilda observant de nombreuses fois l'horizon déserte comme condamnée sur cette île) et bien sûr par l'environnement de plus en plus délétère des lieux. L'île est en effet le repère de divers criminels en fuite qui vont autant éveiller les bas-instincts de Gilda que la confronter à leurs désirs libidineux.

Dorothy Mackaill est aussi fragile que provocante dans le regard de Wellman qui l'érotise à merveille (première apparition affolante en bas et nuisette, son changement de tenue lorsqu'elle s'apprête à se mêler à ses voisins) tout en faisant de ses atouts l'instrument de son malheur à travers une pureté, une virginité qu'on lui refuse de retrouver. Le titre du film s'avère explicite et l'île un ersatz confiné de l'enfer que représente le monde pour ses âmes perdues, peuplées de monstres à l'image de l'ignoble bourreau incarné par Morgan Wallace. Gilda retrouvera pourtant sa dignité tout en disant définitivement adieu au bonheur dans une conclusion poignante où Dorothy Mackaill définitivement libérée de ses afféteries s'abandonne enfin totalement. Son funeste sort final fait presque figure de libération dans l'ultime plan filmé par Wellman, la laissant enfin apaisée dans sa marche vers l'oubli.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner consacré aux Pré-Code

lundi 3 juin 2013

Les Poulets - Fuzz, Richard A. Colla (1972)


Les inspecteurs Steve Carella, Meyer Meyer, et Bert Kling de la 87 ° section enquêtent pour coincer le responsable (surnommé « Le sourd ») d'un racket qui vise des personnes de la ville. Le premier chantage est de 5 000 dollars contre la vie d'un responsable de la municipalité. Personne n'y croit guère. Mais la menace est mise à exécution. Pour la victime suivante, la somme est multipliée par dix... Dans cette ambiance, s'y ajoutent des affaires de vol et d'attaques contre des SDF ... Pire encore, il faut intégrer dans l'équipe une collaboratrice, l'inspecteur Eileen McHenry...

Fuzz s'inscrivait dans la lignée des succès de L'Inspecteur Harry (1970) et French Connection (1970), fers de lance du polar urbain et sort la même année que Les Flics ne dorment pas la nuit autre classique du genre. Le film reprend donc dans son intrigue de nombreux éléments des classiques précités, que ce soit le chantage criminel aux autorités (Inspecteur Harry), une scène de filature tendue entre la rue (French Connection) et le métro et surtout une histoire évoquant le quotidien d'un commissariat (Les Flics ne dorment pas la nuit). Si la production du film est opportuniste dans ce contexte son scénario ne l'est pas puisqu'il adapte un des volets de la saga policière d'Ed McBain 87e District.

L'auteur adapte lui-même son œuvre sous son pseudonyme Evan Hunter et sans forcément égaler les oeuvres évoquées plus haut qu'il a inspiré et ni même d'autres adaptations plus mémorable (on pense évidemment à Entre le ciel et l'enfer de Kurosawa) le film est tout à fait intéressant.

Un des éléments les plus surprenants au départ, c'est ce mélange curieux entre polar urbain réaliste et grosse comédie sans que l'unn' empiète sur l'autre. On a donc un récit choral où plusieurs enquêtes s'entremêlent , nous permettant d'accompagner différents flics et autant de situations différentes. On aura ainsi parallèlement un jeu de dupe dangereux avec un assassin maître chanteur menaçant des notables de la ville, la traque de psychopathe se plaisant à incendier les sans-abris et enfin la poursuite d'un violeur sévissant dans le quartier. C'est assez inégal mais plaisant avec toujours ce mélange mix détonant.

Ainsi les méfaits du maître chanteur amorcent des moments de tensions saisissants avec son lot d'attentats et d'assassinats inattendus et les pantalonnades (le guet-apens d'un suspect tout en décontraction, un interrogatoire good cop/ bad cop raté dans les grandes largeurs) s'enchaînent sans transition avec des séquences plus oppressantes comme cette tentative de viol dont est victime Raquel Welch.

Le casting impliqué et complice fait bien passer la chose avec un excellent Tom Skerrit, Burt Reynolds ou Raquel Welch qui réussit à rattraper le traitement ingrat et quelque peu misogyne de son personnage plongé dans un milieu d'homme. A mi-parcours, le film est même relancé par l'apparition de Yul Brynner (la scène l'introduisant est excellente) campant un superbe méchant malheureusement sous exploité.

Richard Colla plutôt habitué de la télévision délivre une réalisation nerveuse collant bien au bitume (sans le génie d'un Friedkin ou d'un Siegel évidemment) où on retrouve une urbanité saisissante entre trognes transpirant le réel et une touche sordide qui fonctionne bien à travers les lieux mal famés explorés (le tournage ayant eu lieu à Boston) ainsi qu'un score urgent et funky de Dave Grusin. Une petite curiosité qui étonne jusqu'au bout notamment avec ce final qui résout toute les intrigues par le plus grand des hasards.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

dimanche 2 juin 2013

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme - Laurent Bouhnik (2003)


Au début du XXe siècle, dans un casino de la Riviera, Marie Collins-Brown, une femme irréprochable, va vivre avec Anton, un joueur incorrigible, les 24 heures les plus intenses de sa vie. En voulant le sauver, elle s'enchaîne à un démon. Vingt ans plus tard, cette même femme, qui s'était enfermée dans le silence, confie son secret à un adolescent révolté par la mauvaise conduite de sa mère. A l'aube du troisième millénaire, Louis, l'héritier du secret, est devenu un vieil homme désabusé qui ne pense plus qu'à sa fin prochaine. Il fait par hasard la rencontre d'Olivia, une jeune fille qui le déroute par sa beauté et sa vitalité.

Après deux premiers films durs et ancrés dans une certaine réalité (Zonzon en 1998 et 1999 Madeleine en 2000) Laurent Bouhnik opérait un spectaculaire changement de registre en s'attaquant au classique romanesque de Stefan Zweig. On est cependant loin de l'adaptation en costume guindée dans manière d'aborder le récit sur le scénario qu'il coécrit avec un Gilles Taurand plutôt aguerrit à cette fibre romanesque. Le court roman de Stefan Zweig narrait comment un scandale de mœurs (une femme quittant brusquement son mari pour un inconnu du jour au lendemain) amenait les confidences d'une vieille femme à un jeune homme qui avait osé défendre l'épouse indigne.

On plongeait ainsi à travers les pensées intimes de cette héroïne, son émotion passée et présente face à une courte et intense passion qui la marqua à vie. Bouhnik étend le champ du récit en ajoutant un épisode contemporain au roman de Zweig et surtout en changeant la nature du personnage principal. Le réalisateur nous implique plus émotionnellement en faisant du confident le fils de la femme adultère disparue et rend ainsi plus "logique" la façon qu'à cette dame de se livrer à lui.

Ce personnage devient notre guide à travers les époques et témoin de ses vingt-quatre heures qui virent le destin d'une femme basculer : l'héroïne malheureuse de Zweig, sa propre mère et la jeune fille incarnée par Bérénice Bejo à l'époque moderne où le jeune homme est à son tour devenu un vieillard incarné par Michel Serrault. Les trois époques se situent sur ces mêmes lieux de la Riviera avec sa plage et ses casinos, renforçant le mimétisme entre les époques.

Sur le papier c'est donc un parti pris très ambitieux et attrayant mais l'exécution pèche un peu. Si l'on ne s'attendait bien sûr pas à ce que la partie moderne égale l'intensité dramatique de l'intrigue de Zweig, là on tombe de haut tant l'ensemble est quelconque et presque vulgaire (le petit ami bas du front de Bérénice Bejo...). Les thématiques sont pourtant intéressantes (Serrault poursuivant le fantôme d'une histoire d'amour flamboyante qu'il n'a vécu que par procuration), l'énergie juvénile de Bérénice Bejo rafraîchissante tout comme la mélancolie de Serrault et une vraie atmoshère mélancolique se dégage. Mais le dilemme de cette partie moderne est trop anodin pour captiver et les prologues et épilogue sont assez poussifs et finalement pas très utile.

C'est d'autant plus dommage que quand Bouhnik s'attaque uniquement à l'intrigue du livre, il est vraiment inspiré. L'illustration stylisée du cadre de la Riviera est très réussie, entre la sophistication du décor du casino où se jouent des sentiments contradictoires et les extérieurs ensoleillés chargé d'une nostalgie et d'un romantisme qui ne demande qu'à s'épanouir. Agnès Jaoui est fabuleuse, son visage éteint progressivement ranimé pour la folie d'un homme et Bouhnik capture bien la naissance de cette passion par une belle transposition des instants les plus forts du livre tel cette longue observation des mains des joueurs compulsifs.

L'actrice retranscrit bien la passion qui s'ignore au cœur du livre où la narratrice cherche autant à sauver le joueur suicidaire qu'à s'abandonner dans ses bras, par la voix off et surtout par une scène d'amour intense en forme de combat pour la survie. Atout de taille, la bande originale de Michael Nyman est aussi flamboyante que celles mémorables de La Leçon de Piano et La Fin d'une liaison (1999). Le compositeur exprime avec autant de grâce la facette purement romantique que celle plus aérienne et complexe liant les époques, plus que les images en tout cas.

Tous les autres moments forts du roman (le serment à l'église puis la terrible disgrâce finale) sont superbement mis en image par Bouhnik vraiment inspiré pour magnifier la Belle Epoque. Finalement une adaptation qui aurait gagné à être plus littérale tant toutes les tentatives d'appropriations de Bouhnik échouent dans l'ensemble... Un film comme The Hours (2003) qui tentait le même pari avec le Mrs Dalloway de Virginia Woolf était bien plus réussi. Curieux de voir la version avec Danielle Darrieux réputée la meilleure.

Sorti en dvd zone 2 aux Editions  France Télévisions